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Il y a quelque chose de pourri au royaume de l'Otan

Siège de l’Otan, à Bruxelles, en Belgique, le 28 juillet 2015 | REUTERS/François Lenoir

Siège de l’Otan, à Bruxelles, en Belgique, le 28 juillet 2015 | REUTERS/François Lenoir

Un pourcentage inquiétant de citoyens européens affirme ne pas vouloir respecter les principes fondamentaux de l'Alliance atlantique.

En 1949, s'est tenue à Washington la cérémonie de signature du traité de l'Atlantique nord, qui donna naissance à l'Otan. Ce jour-là, un orchestre joua une sélection de morceaux tirés de Porgy and Bess, de George Gershwin, et notamment «I Got Plenty O' Nuttin» («J'ai du vide à revendre») et «It Ain't Necessarily So» («C'est pas si certain»).

Dans l'article 5 du traité, que l'Otan qualifie elle-même de pierre angulaire de l'Alliance, les membres signataires s'engagent à se défendre mutuellement. Soixante-six ans ont passé depuis la création de l'Organisation et, selon une récente étude du Pew Research Center menée dans neuf nations de l'Otan (qui représentent la majeure partie de ses dépenses en matière de défense), la fidélité des peuples envers l'article 5 n’«est pas si certaine».

Les tensions avec la Russie n'ont jamais été aussi vives depuis la Guerre froide et une bonne partie de la population des nations de l'Alliance occidentale est divisée quant au bien-fondé d'une intervention militaire potentielle visant à couper court aux ambitions territoriales de Moscou. Pour paraphraser Winston Churchill, les problèmes de l'Otan ne se trouvent pas «de Stettin dans la Baltique jusqu'à Trieste dans l'Adriatique», mais bel et bien au cœur des pays de l'Organisation.

Impopularité

Premier point: les populations des pays de l'Otan ont une perception différente du problème sécuritaire que représente aujourd'hui la Russie. Sept Polonais sur dix (et presque six Américains sur dix) estiment que la Russie est une menace militaire d'envergure. Mais moins de quatre Allemands sur dix sont d'accord avec eux.

Outre ces divergences quant à l'appréciation de la menace, le degré de soutien des populations vis-à-vis de l'Otan est –au mieux– mitigé. La majorité des Européens ont un grand respect pour l'Alliance défensive: 64% des Français et des Italiens (et 60% des citoyens du Royaume-Uni) en ont une perception positive. En Pologne, le soutien à l'Otan a fait un bond de 10% en un an (74%). Mais le bilan est moins positif aux États-Unis, avec 49% d'opinions favorables. Cette impopularité n'a pas beaucoup évolué en six ans; elle pourrait refléter le malaise qu'éprouvent nombre d'Américains face à toute organisation multilatérale.

55%

La proportion de la population allemande ayant une opinion favorable de l’Otan (contre 73% en 2009)

En Turquie, seuls 23% de la population a une opinion favorable de l'Otan (contre 50% d'opinions défavorables); une impopularité qui existe depuis plusieurs années. Ce manque d'estime des Turcs envers l'Otan est assez ironique, étant donné qu'Ankara demande le soutien politique de l'Organisation dans sa nouvelle offensive militaire contre les combattants de l'État islamique, en Irak et en Syrie.

De façon plus étonnante, la popularité de l'Otan est aujourd'hui en chute libre en Allemagne: 18 points de moins en six ans (73% en 2009, 55% aujourd'hui). Cette chute pourrait être liée à un déclin plus général de la cote de confiance des institutions européennes au lendemain de la crise de l'euro. Elle pourrait également être due à l'impopularité de l'engagement allemand aux côtés d'autres nations de l'Otan dans la guerre en Afghanistan. Dernière hypothèse: les Allemands ont peut-être compris, après l’agression russe sur le territoire ukrainien, que l'appartenance à l'Otan pouvait les entraîner dans un conflit militaire.

Non-respect de l’article 5

Mais ce n'est pas la popularité de l'Otan qui soulève le plus de questions au sujet de l'Alliance militaire occidentale. C'est la réticence exprimée par les populations des Etats membres face à la perspective d'une défense mutuelle.

Un peu plus de la moitié des populations allemande (58%), française (53%) et italienne (51%) estiment que leur pays ne devrait pas avoir recours à la force armée pour défendre un allié de l'Otan voisin de la Russie si ce dernier était impliqué dans un conflit militaire avec Moscou. Et seuls 49% des Britanniques, 48% des Polonais et des Espagnols et 29% des Turcs se disent désireux de respecter les dispositions de l'article 5. Seuls les Américains (56%) et les Canadiens (53%) sont majoritairement prêts à défendre un allié de l'Otan contre la Russie.

Une analyse plus détaillée de ces études d'opinion soulève encore plus de questions. Aux États-Unis, 56% des électeurs du Parti démocrate ont une opinion favorable de l'Alliance –contre 43% seulement chez les Républicains. Dans le même temps, 69% des Républicains se disent prêts à défendre un allié, tandis que seuls 47% des Démocrates disent souhaiter voir l'Amérique respecter les engagements de l'article 5.

Le Pew Research Center souligne des divisions au sein des populations quant à la défense mutuelle et au comportement à adopter face aux menaces actuelles

En Allemagne, 67% de l'Union chrétienne-démocrate et de l'Union chrétienne-sociale ont une opinion favorable de l'Organisation –une opinion partagée seulement par 57% des sympathisants du Parti social-démocrate et 49% des adhérents du Parti vert. Lorsqu'on leur a demandé s'ils étaient prêts à défendre un allié de l'Otan, 61% des sympathisants du Parti social-démocrate, 59% des Verts et la moitié (51%) de l'Union chrétienne-démocrate et de l'Union chrétienne-sociale ont affirmé qu'ils ne souhaitaient pas voir l'Allemagne respecter l'article 5.

Défis d’un nouveau genre

Les résultats de l'étude du Pew Research Center mettent en lumière d'autres divisions importantes au sein de l'alliance. Ainsi, 62% des Américains se prononcent en faveur d'une intégration de l'Ukraine à l'Otan, mais seuls 36% des Allemands sont de cet avis. La perspective de livrer des armes à l'Ukraine divise les États-Unis (46% pour, 43% contre) mais, en Allemagne, l'opinion s'oppose clairement à une action de ce type (77% contre, 19% pour).

L'étude soulève plusieurs questions quant à la solidité de l'engagement de la population turque envers l'alliance. Seuls un tiers des Turcs considèrent la Russie comme une menace militaire majeure, contre une moyenne de 50% dans les huit autres nations de l'Otan concernées par l'étude. Seuls 29% des Turcs sont prêts à voir leur pays défendre un allié, contre 48% en moyenne dans les autres États membres. Seuls 26% des citoyens turcs se disent prêts à fournir des armes à l'Ukraine (41% en moyenne chez les autres populations interrogées).

Ce faible soutien des Turcs (envers l'Otan ou les décisions majeures qu'elle peut prendre) reflète en partie une proportion d'indécis relativement importante au sein de la population. Plus d'un tiers (36%) des Turcs disent ne pas savoir s'ils souhaitent ou non voir l'alliance fournir des armes aux Ukrainiens; un quart environ affirme ne pas avoir d'opinion quant à l'Otan (26%) ou au respect de l'article 5 (23%). Cette proportion de «sans opinion» est bien supérieure à celle des autres pays, ce qui laisse penser que de nombreux citoyens turcs ignorent peut-être la nature des engagements pris par leur pays –et ne prennent part à aucun débat politique sur les questions de sécurité.

Pour l'Otan, la Russie et l'État islamique représentent des défis d'un nouveau genre. L'un d'entre eux, et non des moindres, tient à ces divergences d'opinion au sein des populations des États membres; divergences quant à cette institution, à la défense mutuelle et au comportement à adopter face aux menaces actuelles. Les élites gouvernantes peuvent choisir d'ignorer ces divisions –mais elles le feraient à leur risque et péril.

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