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Jeremy Corbyn, le candidat qui fait peur aux néo-travaillistes

Un badge aux couleurs de Jeremy Corbyn, du Labour, le 9 août 2015, à Londres | REUTERS/Toby Melville

Un badge aux couleurs de Jeremy Corbyn, du Labour, le 9 août 2015, à Londres | REUTERS/Toby Melville

Le représentant de l'aile gauche du Labour pourrait bien prendre la tête du parti au terme du scrutin qui s'ouvre aujourd'hui. Les trois autres candidats tentent de faire front, malgré un début de campagne raté.

L'outsider devenu favori des sondages craquera-t-il dans la dernière ligne droite? C'est ce vendredi 14 août que débute le vote visant à élire le nouveau leader du parti travailliste. Les inscriptions pour obtenir le droit de départager les quatre prétendants à la direction du Labour sont closes, et les bulletins de vote envoyés aux électeurs concernés. Le scrutin s'achèvera le 10 septembre, avec annonce des résultats deux jours plus tard, le 12. Et à la surprise générale, le candidat de l’aile gauche Jeremy Corbyn semble désormais en mesure de l'emporter.

La campagne pour le poste abandonné par Ed Miliband en raison de son échec aux élections législatives de mai dernier s’annonçait ennuyeuse. Les principaux concurrents (le favori Andy BurnhamYvette Cooper et Liz Kendall) se démarquaient par leurs personnalités peu enthousiasmantes et des orientations proches. Parce qu’il fallait bien qu’un peu de pluralisme subsiste, plusieurs députés avaient certes accordé leur parrainage au député de l’aile gauche Jeremy Corbyn, mais la probabilité que cet outsider perturbe la course n’était guère envisagée.

De fait, l’aile gauche travailliste a été singulièrement marginalisée après des luttes factionnelles intenses durant la décennie 1980. Depuis le milieu des années 1990, ce sont les «modernisateurs» et leur projet de New Labour qui ont contrôlé la coalition dominante du parti. Même après 2010, la posture critique d’Ed Miliband sur l’héritage de la période Blair-Brown s’est révélée fort prudente (dans une note à la Fondation Jean Jaurès, j’ai ainsi suggéré que le néo-travaillisme avait été «enterré vivant»).

Le favori surprise des sondages

Il y a cinq ans, la candidate de l’aile gauche Diane Abbott n’avait d’ailleurs recueilli que 7,2% des votes. Ministre de la Santé du cabinet fantôme de Miliband, elle fut ensuite écartée pour manque de loyauté. Après sa nomination comme candidat, Corbyn s’est lui-même déclaré surpris d’être dans la course, affirmant avec peu d’enthousiasme que «c’était son tour» de défendre les idées de sa tendance, notamment hostile à l’austérité et au programme de dissuasion nucléaire Trident. Espérant seulement «créer du débat», le discret député londonien de 66 ans a en fait suscité un vent de panique.

Fin juillet, une enquête l’a placé en tête des votes de préférence, avec une avance de 17 points sur Andy Burnham. Début août, il a même été donné gagnant à 53% dès le premier décompte

Fin juillet, une enquête l’a en effet placé en tête des votes de préférence, avec une avance de 17 points sur Andy Burnham au premier décompte de ce scrutin de type alternatif –chaque électeur classe les candidats par ordre de préférence, tant qu'il n'y a pas de vainqueur à la majorité absolue le dernier est éliminé et ses voix redispatchées– et victorieux au décompte final. Début août, il a même été donné gagnant à 53% dès le premier décompte. 

Des sondages ne sont bien sûr pas des résultats réels et leur fiabilité est généralement moindre pour la population d’une primaire partisane que pour l’ensemble de l’électorat. Néanmoins, les deux enquêtes mentionnées n’ont rien de fantaisiste: le panel et la méthodologie de l’institut YouGov, qui les a réalisées, lui permettent de cerner raisonnablement les contours de l’électorat final de cette course pour le leadership.

Le soutien des sections locales et des syndicats

Par ailleurs, les enquêtes menées par les concurrents de Corbyn, qui disposent des fichiers du parti, vont dans le même sens. Sur le terrain, la dynamique de campagne est en tout cas clairement de son côté. Il est celui qui dispose du plus grand nombre de soutiens de la part des sections locales du parti, des syndicats et des diverses organisations de la galaxie de la gauche britannique. 

Seul le soutien des responsables les plus connus du Labour lui fait défaut, ce qui n’est d’ailleurs peut-être pas un gros handicap. Ses meetings se déroulent dans des salles pleines à craquer, où les convaincus se mêlent à ceux qui viennent découvrir le candidat, parfois encouragés par des amis à «être corbynisés» à leur tour.

Vent de panique chez les néo-travaillistes

Tony Blair a tenu à s’exprimer contre Corbyn, tandis qu’Alastair Campbell, son ex-directeur de la communication, a conseillé aux votants de choisir «n’importe qui» sauf ce candidat

Les réactions ont été fébriles, surtout dans le camp blairiste. L’ancien Premier ministre lui-même a tenu à s’exprimer contre Corbyn, tandis qu’Alastair Campbell, son ex-directeur de la communication, a conseillé aux votants de choisir «n’importe qui» sauf ce candidat. L’argumentaire déployé est le même que celui de la plus droitière des candidats au leadership, Liz Kendall, selon laquelle un Labour sous la direction de Corbyn s’enfermerait dans la protestation sans être jamais capable de revenir au pouvoir. Kendall a d’ailleurs annoncé qu’en cas de victoire de ce dernier, elle refuserait de siéger dans son cabinet fantôme. Cooper l’a suivie (mais pas Andy Burnham) dans cette expression radicale de méfiance.

Cet étrange remake britannique du «tout sauf Ségolène» de 2006 s’accompagne de réminiscences des années 1980. Pour ses adversaires, Corbyn et ses vieilles recettes (retour de la propriété publique, taxation des plus riches, redistribution plus forte…) représente un retour aux stratégies perdantes de l’époque. Certains ont même émis des doutes sur les intentions des nouveaux membres ou supporteurs qui s’inscrivent pour participer à la primaire travailliste. 

Le temps de la chasse à l’entrisme trotskyste de la Militant Tendency est en fait révolu, mais la crainte que des militants écologistes ou de gauche radicale faussent le scrutin a bien été exprimée. La direction a mis en avant les procédures de vérification de la sincérité des sympathisants, mais les effectifs impliqués seraient de toute façon insuffisants à expliquer le phénomène Corbyn.

Les sources du phénomène Corbyn

D’après l’ambiance des meetings et le profil des nombreux nouveaux sympathisants acquis à Corbyn, les soutiens de ce dernier sont loin de se réduire à une vieille garde socialiste revenue soudainement hanter le Labour. Les jeunes sont au contraire un important vivier de recrutement, comme s’ils vivaient à travers lui la révolte qui a poussé ailleurs aux mouvements Occupy Wall Street ou des Indignados. 

Le camp néo-travailliste a attribué la défaite à un positionnement trop à gauche. Or, de nombreuses publications ont remis en cause cette thèse

Leur expérience singulière des inégalités et de la précarité, ainsi que des difficultés à étudier et se loger, les rend réceptifs aux messages du candidat de l’aile gauche. Comme en attestent de nombreux reportages (ici ou ), ils créditent Corbyn de la clarté et de la sincérité de ses propositions, qui raniment un idéal de justice et de solidarité que les élites travaillistes n’incarnent plus.

Le succès inattendu de sa campagne témoigne en tout cas de l’échec relatif –du moins auprès des militants et des sympathisants– du récit néo-travailliste de la défaite de 2015. La bataille pour l’interprétation des résultats électoraux est en effet cruciale, dans la mesure où c’est justement un tel récit qui a permis d’isoler la «hard left» des années 1980, en la rendant responsable de l’incapacité du parti à reconquérir une majorité. Comme à l’époque, le camp néo-travailliste a attribué la défaite à un positionnement trop à gauche. Or, de nombreuses publications ont remis en cause cette thèse.

Des élites déconnectées

Plusieurs intellectuels réunis par la revue sociale-démocrate Renewal ont par exemple rappelé que prises individuellement, les mesures soi-disant «radicales» promues par Ed Miliband rencontraient l’approbation de l’électorat. Il lui aurait manqué un récit d’ensemble cohérent et plus positif, réfutant au passage l’explication des déficits actuels par un excès de dépenses des gouvernements travaillistes. 

De son côté, le chercheur Ed Fieldhouse a montré que les premières enquêtes post-électorales minaient l’argumentaire des néo-travaillistes. Le Labour est ainsi perçu comme moins éloigné de l’électeur médian que les Conservateurs. De plus, sa position s’avère plus à droite que celle de ses supporteurs, et donc plus susceptible d’attirer des voix centristes que celle du Parti conservateur, plus à droite que ses supporteurs.

Jusqu’ici, l’élection du leader travailliste dépendait de trois collèges paritaires: les adhérents individuels, les syndicats et les parlementaires. Désormais, seuls des votes individuels sont pris en compte

Quel que soit le résultat final, les élites néo-travaillistes seront donc apparues déconnectées d’une bonne partie des soutiens du Labour, à la fois dans leur propositions programmatiques et leur interprétation de la défaite de 2015. Ironiquement, la mise en lumière de cette déconnexion est favorisée par le changement de mode de scrutin pour le leadership, qui favorise aujourd’hui Corbyn mais a été promu de longue date par… les néo-travaillistes. Tony Blair lui-même avait supporté cette réforme adoptée sous la direction de Miliband.

Un collège électoral de 600.000 votants

Jusqu’ici, l’élection du leader travailliste dépendait en effet de trois collèges paritaires: les adhérents individuels, les syndicats et les parlementaires. Désormais, seuls des votes individuels sont pris en compte: ceux des membres du parti, ceux des membres des syndicats affiliés qui le souhaitent, et ceux des sympathisants payants 3 livres pour participer à l’élection. Entre le début de la campagne et la clôture des inscriptions, les premiers sont passés de 200.000 à presque 300.000, les seconds seraient près de 190.000 et les troisièmes 120.000. Au total, c'est donc un collège électoral de 600.000 personne qui devrait choisir le prochain leader.

La procédure du vote individuel, introduite pour divers scrutins internes au fil de la transformation du Labour, a longtemps été perçue positivement par les néo-travaillistes. Elle devait en effet aider à soustraire les membres les plus passifs (a priori les plus modérés) à l’influence des plus actifs et politisés (a priori plus radicaux). Pour sa part, Miliband l’avait introduite en la pensant comme un outil de construction d’un parti de masse. Quoi qu’il en soit, elle a contribué à diluer le poids des élites du parti les plus hostiles à Corbyn.

À la tête d'un appareil hostile?

C’est sans doute d’ailleurs la principale limite de la dynamique de ce dernier. Même en cas de victoire, il aurait affaire à un appareil et surtout un groupe parlementaire largement hostiles. La seule conquête de la position de leader (qui serait certes un événement majeur et spectaculaire) ne saurait remettre en cause un quart de siècle de marginalisation des sensibilités socialistes et anti-impérialistes du parti. 

Elle leur donnerait peut-être un nouveau souffle, mais des alliances avec les Verts, les nationalistes écossais et toute une série d’organisations progressistes leur serait nécessaire pour peser à nouveau sur la vie politique britannique.

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