Partager cet article

Avec Jordan Spieth, le golf s'est-il trouvé un nouveau Tiger Woods?

Jordan Spieth lors du British Open 2015. REUTERS/Paul Childs.

Jordan Spieth lors du British Open 2015. REUTERS/Paul Childs.

Lors du PGA Championship, dernier rendez-vous du Grand Chelem, le jeune Américain espère gagner son troisième tournoi majeur de la saison et devenir n°1 mondial à seulement 22 ans.

C’est le pouvoir du sport qui a le vide, ou son apparence, en horreur. A peine un champion extraordinaire paraît devoir quitter la scène de ses exploits qu’un autre, peut-être encore plus sensationnel, pointe aussitôt le bout de son nez pour reprendre le flambeau et le porter encore plus haut ou plus loin. Alors que Tiger Woods, 39 ans, n’en finit plus de s’éloigner de sa gloire passée, au point d’avoir terminé à chaque fois à la 147e place des deux derniers tournois du Grand Chelem qu’il a disputés à l’US Open et au British Open, son compatriote américain Jordan Spieth, 22 ans depuis le 27 juillet, s’entête à repousser des limites personnelles en créant une magie nouvelle pour le golf et le sport en général. De manière injuste, il n’est même presque plus question de Rory McIlroy, 26 ans, dans une actualité dévoreuse d’exploits.

Vainqueur du Masters en avril, de l’US Open en juin, quatrième du British Open en juillet, le prodige texan a rendez-vous avec sa courte légende, du 13 au 16 août, lors du PGA Championship, quatrième et dernier tournoi du Grand Chelem de l’année, organisé sur le parcours de Whistling Straits dans le Wisconsin. En cas de succès, il peut devenir numéro un mondial pour la première fois à la place de Rory McIlroy et le troisième champion à remporter trois des quatre tournois du Grand Chelem lors d’une même saison après deux autres Américains, Ben Hogan en 1953, et Tiger Woods en 2000. Tiger Woods, numéro un mondial à 21 ans et 167 jours, ne serait pas menacé en termes de précocité au sommet du jeu, mais dans l’hypothèse d’un succès éventuel, Jordan Spieth aurait peut-être une chance d’être considéré comme l’auteur de la plus belle série jamais réalisée d’avril à août par un golfeur au regard du Grand Chelem «moderne», Hogan (absent au PGA Championship en 1953) et Woods (cinquième au Masters en 2000) faisant, en quelque sorte, à peine moins bien que lui.

Pour l’anecdote, Jordan Spieth, vainqueur de quatre tournois depuis janvier et qui a accumulé 9,3 millions de dollars de gains en 2015, a également l’opportunité de s’arroger, dès cette semaine, le record vieux de onze ans du Fidjien Vijay Singh, nanti de 10,9 millions de dollars en 2004, mais pour la totalité d’une saison régulière du PGA Tour –le vainqueur du PGA Championship touche 1,8 million de dollars.

Plus jeune joueur à compter deux titres majeurs à son palmarès depuis Gene Sarazen en 1922, plus jeune vainqueur de l’US Open depuis Bobby Jones en 1923, Gold Child, comme il est surnommé à son agacement amusé, n’a pourtant pas vraiment l’âge de ses exploits en raison d’une maturité hors norme qui, au-delà de son front de plus en plus dégarni, lui donnerait plutôt l’apparence d’un golfeur de 30 ou 40 ans, aussi bien dans sa pratique golfique que dans sa manière si maîtrisée et réfléchie de s’adresser aux médias.

Résilience étonnante

Parmi toutes ses (nombreuses) qualités, Jordan Spieth est un champion surtout caractérisé par une résilience étonnante lui permettant d’oublier presque instantanément les moments difficiles. A l’US Open, le dimanche, un double bogey sur le trou n°17 a paru devoir l’éloigner de la victoire, mais en signant un birdie sur le n°18, il a aussitôt réussi un coup qui s’est avéré décisif. Au British Open, alors qu’il était encore en course pour la gagne dans les dernières heures et minutes de la journée, il a commis un double bogey sur le trou n°8 qui a semblé, là encore, le condamner, mais il a réagi superbement par la grâce de deux birdies sur le n°9 et le n°10, comme si le surdoué qu’il est était pressé de corriger ses fautes en urgence.

La victoire de Jordan Spieth lors de l'US Open 2015.

Cette faculté à se remettre instinctivement dans une trajectoire positive a été encore constatée au terme du British Open où, en dépit du fait de manquer le play-off pour un misérable coup, il a choisi de prendre le chemin des vestiaires en demeurant positif malgré ce qui était tout de même une petite désillusion. Quelques minutes plus tard, Romain Langasque, jeune Français de 20 ans, vainqueur du British Amateur en juin et invité à ce titre à participer au British Open, est allé timidement lui demander de prendre une photo avec lui et s’est retrouvé face à un champion ouvert et chaleureux, qui a même pris la peine de lui poser des questions sur son tournoi, ayant donc du temps pour les autres au lieu de perdre le sien à se lamenter sur son propre sort.

Si Tiger Woods s’est toujours protégé dans une bulle imperméable dont il lui arrive de sortir depuis peu au gré de ses échecs et de l’ironie qu’il met parfois à les commenter, Jordan Spieth est resté, jusqu’à présent, toujours humain et abordable même si son nouveau statut l’obligera forcément à quelques adaptations. Au fond, ce «profil bas» est probablement dû au fait qu’il n’a jamais été la personne réclamant le plus d’attention au sein de sa famille marquée par le sort ayant frappé sa jeune sœur, Ellie, autiste. «Ellie est certainement la meilleure chose qui soit arrivée à notre famille, a-t-il expliqué. Elle me permet de mettre les choses en perspective et de me rendre compte que j’ai de la chance d’être sur le circuit.» Le printemps dernier, lors d’un tournoi au Texas, il a soudain entendu la voix de sa sœur, présente exceptionnellement, qui l’appelait en marge de sa partie. Il s’est arrêté de jouer pour aller l’embrasser avant de reprendre le cours de sa compétition, comme l’a raconté le New York Times. Autre signe de sa «normalité»: en 2013, au moment où son étoile était en train de monter au firmament, il a préféré assister au mariage de son caddie, Michael Greller, en déclarant forfait lors d’un tournoi important sur lequel les meilleurs mondiaux ne font généralement jamais l’impasse.

«Tout est question d'intégrité»

La sportivité est sinon son credo et il n’a jamais été signalé pour un mauvais comportement. «Le jeu a été fondé sur ce principe, a-t-il résumé au Masters. Tout est question d’intégrité. Il n’y a pas d’arbitres entre nous. Nous nous respectons les uns les autres. Je ne crois pas que dans beaucoup de sports, vous voyez des adversaires qui se complimentent aussi régulièrement. Les meilleurs joueurs, tous ceux avec qui j’ai joué sur le circuit de la PGA, sont des gars de catégorie A. J’ai du plaisir à faire ce que je fais et agir ainsi permet une transition plus facile dans la vie réelle.»

Dans un long message posté en avril sur les réseaux sociaux, Jack Nicklaus, recordman des victoires dans le Grand Chelem avec dix-huit titres majeurs, avait salué en ces termes la performance et la personnalité du vainqueur du Masters:

«J’aime tout de ce jeune homme. Il est poli. Il est humble. Il se tient à la perfection sur le parcours et en dehors. Je pense que Jordan Spieth est une merveilleuse personne –comme l’est Rory McIlroy– pour continuer à promouvoir le golf.»

Jordan Spieth est une merveilleuse personne pour continuer à promouvoir le golf

Jack Nicklaus

Le charisme de Jordan Spieth séduit par son charme et sa simplicité, mais son jeu possède un pouvoir d’attraction au moins aussi égal si ce n’est supérieur, et c’est ce qui compte surtout pour les passionnés. Le joueur de Dallas tape droit et sa capacité à enquiller les putts les plus délicats dans des instants de tension extrême est proprement stupéfiante. Les greens d’Augusta, où se déroule le Masters tous les ans, sont les plus durs à appréhender pour quelqu’un qui ne les connaît pas suffisamment. Spieth a résolu en un tour de main leur équation à multiples inconnues à la façon d’un petit génie face à un problème complexe de mathématiques. Il a participé deux fois seulement au Masters pour terminer deuxième en 2014 et premier en 2015. En avril dernier, il a même mené le tournoi du début jusqu’à la fin. Dans le passé, seuls Craig Wood (1941), Arnold Palmer (1960), Jack Nicklaus (1972) et Ray Floyd (1976) avaient réussi ce tour de force, sauf qu’ils avaient tous alors au moins 30 ans. Avec un score général de -18 (270), il a égalé au passage le record de Tiger Woods, établi en 1997.

Il reste à savoir comment il s’accommodera du parcours de Whistling Straits, émaillé de… 976 bunkers (ou supposés tels) comparativement aux 112 de l’Old Course de Saint-Andrews, où s’est déroulé le dernier British Open, ou des 43 d’Augusta. Un grain de sable peut très vite enrayer la mécanique sensible d’un très grand golfeur, même si, pour le moment, Jordan Spieth préfère «enterrer» la concurrence…

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte