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Le débat sur les OGM est parfait pour développer son esprit critique

Manifestant portant un masque ayant la forme d’un épis de maïs en protestation contre Monsanto, à Mexico, le 24 mai 2014 | EUTERS/Bernardo Montoya

Manifestant portant un masque ayant la forme d’un épis de maïs en protestation contre Monsanto, à Mexico, le 24 mai 2014 | EUTERS/Bernardo Montoya

Voici les treize leçons à retenir des erreurs les plus fréquentes des anti-OGM.

Les temps sont durs pour les convictions des anti-OGM. Ces dernières années, quelques-uns des meilleurs journalistes scientifiques américains –Amy HarmonNathanael JohnsonKeith KloorMichael Specter, entre autres– ont taillé en pièces beaucoup d'arguments et d'allégations véhiculés par ce mouvement. Il y a quelques jours, Slate discréditait un peu plus avant l'idée d'une interdiction ou d'un étiquetage des aliments transgéniques.

Certains détracteurs des OGM, et c'est tout à leur honneur, semblent disposés à une refonte du mouvement. Gary Hirshberg, président de Just Label It, s'est déjà fait pointer du doigt par des pro-OGM pour la piètre qualité scientifique de ses affirmations. Reste que, dans son article du 21 juillet sur le Huffington Post, il commence visiblement à se détourner d'une critique générale des OGM, censés être intrinsèquement dangereux. Il cherche au contraire à recentrer le débat sur des questions de transparence, d'applications herbicides et de surveillance à long terme. 

D'autres s'accrochent à leurs vieilles marottes et prétextent toujours la dangerosité des OGM, une attaque pourtant d'ores et déjà discréditée. En première ligne, on trouve Claire Robinson, rédactrice en chef de GMWatch et chercheuse pour Earth Open Source. En 2013, quand Johnson avait enquêté des deux côtés du débat sur les OGM pour une série d'articles dans Grist, Robinson l'avait accusé de singer la propagande des industriels. Aujourd'hui, Robinson commet un article en trois parties accusant Slate de torts similaires. Ses arguments tapent à côté, mais l'échec est instructif. En analysant les erreurs les plus fréquentes des anti-OGM, vous pouvez en apprendre beaucoup sur la pensée critique, un enseignement loin d'être profitable sur la seule question des OGM. Voici les leçons à retenir.

1.Ne vous fiez pas à l'autorité

Selon Robinson, vous ne devriez pas vous contenter de vagues garanties signifiées par des organisations scientifiques. Je suis d'accord. Raison pour laquelle j'ai voulu creuser quatre études de cas, à la recherche de faits spécifiques. Ce sont ces faits, et non pas les garanties, qui réfutent les arguments hostiles aux OGM. Donc quand Robinson essaye de noyer ces preuves en invoquant ses propres figures d'autorité, comme lorsqu'elle cite des organismes bidon, à l'instar de l'American Academy of Environmental Medicine –un groupe de charlatans déguisés en experts scientifiques–, ne tombez pas dans le panneau.

2.Attention aux généralisations

Robinson cite un communiqué de l'Organisation mondiale de la santé:

«Les OGM diffèrent par les gènes insérés et la manière d’opérer. Cela signifie que leur innocuité doit être évaluée au cas par cas et qu’il est impossible de se prononcer d’une manière générale sur tous les aliments transgéniques.»

Elle considère cela comme un argument en faveur d'une régulation des OGM plus stricte que celle des non-OGM. Elle a tort. Cette phrase veut dire exactement ce qu'elle dit: au lieu de ségréguer les aliments dans des catégories maladroites et trop génériques, chaque produit devrait être évalué sur la base de ses propres mérites. C'est tout le problème avec l'étiquetage des OGM: il s'agit d'une ségrégation injustifiée.

3.Lisez les petits caractères

Ne vous fiez pas au baratin des industriels, mais ne vous fiez pas non plus à celui de leurs opposants

Pour vous effrayer avec le glyphosate, un herbicide utilisé en tandem avec certaines cultures OGM, Robinson évoque le titre d'un article de Nature: «Un herbicide très utilisé lié au cancer». Elle met ce titre dans un graphique, ce qui fait que vous ne pouvez pas cliquer dessus pour aller lire l'article complet. Sauf que, si vous le faites, vous y trouverez quelques restrictions: le risque n'est pas quantifié et, selon un expert cité dans l'article, «les preuves avancées ici semblent assez minces». L'article réfute aussi un argument avancé par Monsanto, selon lequel le glyphosate appartiendrait à la même liste de carcinogènes possibles que le café et les téléphones portables. Ne vous fiez pas au baratin des industriels, mais ne vous fiez pas non plus à celui de leurs opposants.

4.Respectez les faits

Robinson affirme que vous ne pouvez pas me faire confiance, parce que j'ai «prétendu que les drones minimisaient les pertes civiles». Je plaide coupable. Voici les faits permettant de justifier mon argument. Vous pouvez les interpréter différemment, mais j'ai effectivement mis des éléments factuels sur la table, des faits nous permettant d'en débattre et de jauger nos croyances à l'aune de données. Si vous suivez la stratégie de Robinson –estimer que des propositions sont absurdes a priori–, vous n'apprendrez rien.

5.Gardez l'esprit ouvert

Robinson signale que j'étais au départ favorable à l'intervention américaine en Irak, pour ensuite le regretter et préciser quelles leçons j'avais pu tirer de mon erreur. Selon elle, cela prouve que je me fourvoie souvent, et que vous ne pouvez donc pas me faire confiance. C'est tout l'inverse. Les gens auxquels vous ne devriez pas faire confiance sont ceux qui rejettent les nouvelles informations. Quand des événements ou des expériences ne se déroulent pas comme vous l'aviez prévu, vous devez revoir vos hypothèses. Sinon, vous vous accrochez à des dogmes crevés.

6.Soyez méticuleux avec tout

Les gens auxquels vous ne devriez pas faire confiance sont ceux qui rejettent les nouvelles informations

Dans mon article sur les OGM, j'ai accusé leurs détracteurs de sélectivité critique: de surestimer les risques des OGM, tout en sous-estimant ceux des alternatives non OGM. L'un de mes exemples concerne une papaye comportant le gène d'un virus. Cette papaye a été décriée comme dangereuse, même si des tas de gens ont pu manger des papayes non-OGM bourrées du même virus pendant des décennies. Robinson estime que la comparaison est fallacieuse parce que «la forme génétiquement modifiée du virus n'est pas identique au virus naturel». Elle prétend que «l'insertion du gène GM et les processus ultérieurs de culture de tissus utilisés en ingénierie génétique créent des mutations. Ce qui peut avoir comme conséquence des changements biochimiques dans la plante qui, à leur tour, peuvent rendre la plante allergène ou toxique, et ce de manière imprévue». Mais les mutations sont loin d'être spécifiques aux OGM. Il y en a partout, et notamment dans l'agriculture traditionnelle. Vous n'avez pas plus de risque d'obtenir une mutation toxique avec un OGM qu'avec un non-OGM.

7.Comparez les options

Quand on vous dit qu'un truc est mauvais, appliquez les même critères d'évaluation aux alternatives. Le glyphosate est un bon exemple. Les anti-OGM le disent dangereux, mais ils sont étrangement muets sur les herbicides qu'il a remplacés. Robinson affirme que le rapport de l'USDA cité dans mon article –disant que l'adoption de cultures résistantes aux herbicides a «permis aux agriculteurs de substituer le glyphosate à des herbicides plus toxiques et persistants»ne veut pas dire que le glyphosate est «relativement inoffensif». Sauf que c'est précisément ce que dit le rapport. Si vous regardez quels pesticides ont vu leur usage décliner quand celui du glyphosate a augmenté, vous en trouverez bon nombre qui sont bien plus dangereux. Et si vous étudiez la classification des pesticides de l'Organisation mondiale de la santé, vous verrez que le glyphosate est rangé dans la deuxième catégorie la moins dangereuse. La plupart des herbicides qu'il a remplacés sont pires.

8.Attention aux sujets mouvants

Si vous cherchez toujours des critères plus élevés, tout ce que vous faites, c'est protéger vos croyances de la falsification

Dans mon article, j'ai montré que des militants anti-OGM autoproclamés experts (Robinson a pu défendre au moins l'un d'entre eux) avaient donné de faux témoignages à Hawaï. Ils ont dit que l'innocuité des papayes transgéniques n'avait jamais été testée sur des animaux. J'ai fait part d'une étude, publiée dans le Journal of Agricultural and Food Chemistry, dans laquelle des rats avaient mangé ces papayes. Au lieu d'admettre que les témoignages étaient effectivement faux, Robinson change tout simplement de sujet. Elle dit que les faits observés dans l'étude sur les rats contredisent «la croyance en une innocuité de la papaye». Encore une erreur. L'article (qui est payant, pardon) ne fait état d'aucune «génotoxicité», ni de «différences biologiques significatives», ni d'«effets biologiques adverses».

Robinson affirme aussi que l'étude était trop courte. Mais quand des scientifiques mènent des études plus longues, elle détourne à nouveau la conversation: même une étude de deux ans sur des vaches (l'équivalent, selon Robinson, d'«environ huit ans en termes humains») n'est pas suffisante. Les demandes et les arguments sont sans fin. Si vous cherchez toujours des critères plus élevés et avancez de nouvelles rationalisations, tout ce que vous faites, c'est protéger vos croyances de la falsification.

9.Attention aux objectifs politiques

Pour Robinson, le «riz doré», modifié pour atténuer les carences en vitamine A, ne vaut rien parce qu'il est le «porte-étendard de la manipulation génétique» et une «arme pour attaquer les détracteurs des industriels en biotechnologie». Sauf que, lorsque vous voyez tout en termes politiques, vous perdez de vue la réalité sous-jacente. Le riz est un aliment. La vitamine A est un nutriment. Si vous faites campagne contre un projet nutritionnel parce que vous le voyez comme une arme de vos adversaires, c'est vous qui faites de la politique. La logique du «eux contre nous» peut pervertir tout le monde. Dans le cas des OGM, elle aura perverti bien trop d'écologistes et de militants en santé publique.

10.Attention aux objectifs économiques

La logique du «eux contre nous» a perverti bien trop d'écologistes et de militants en santé publique

Robinson exclut toute recherche menée sur les OGM par toute personne ayant un jour été en lien avec Monsanto. Sauf qu'elle ne voit aucun problème dans ses propres connexions avec l'Organic Consumers Association, qui représente «plusieurs milliers d'entreprises du marché des aliments naturels et biologiques», qui pourraient profiter d'un étiquetage obligatoire des OGM. Robinson qualifie aussi la papaye transgénique d'échec à cause d'un «rejet par le marché». Mais c'est un argument circulaire, vu que des groupes anti-OGM ont été largement à l’œuvre derrière ce rejet. Dans ce débat, Monsanto ne sont pas les seuls à manipuler le marché. Gardez vos yeux ouverts, et regardez des deux côtés.

11.Attention aux théories du complot

Selon Robinson, mon article était une manœuvre «politique», parce qu'il aura été publié juste avant que la Chambre des représentants, à majorité républicaine, n'«envisage une interdiction totale de l'étiquetage obligatoire des OGM». Ce que je ne savais pas, car je n'étais même pas au courant du vote de cette proposition. Quant au portrait de moi que dresse Robinson, un républicain enragé, ou de mes collègues soi-disant cul et chemise avec le Parti républicain, c'est assez comique quand vous êtes familiers de Slate.com. Ne soyez pas des gogos des théories du complot. Ils vous font croire que vous êtes vigilants, alors qu'en réalité vous êtes crédules.

12.Comparez vos actes et vos valeurs

L’ingénierie génétique est une technique, pas un type d'aliments, et l'interdire empêchera tout ce qu'elle peut faire de bon

Quand vous vous retrouvez à désirer l'échec de plantes améliorées d'un point de vue nutritionnel, en arguant qu'il vaut mieux les bloquer tant que vous n'avez pas réussi, ou que vous dites qu'une carence en vitamine A touchant 15% des bébés et des enfants de moins de 6 ans philippins n'est pas si grave que ça, il est temps de vous demander comment vous avez pu en arriver là.

13.Ayez une vision globale de la situation

Robinson écarte deux de mes études de cas, en avançant que la papaye transgénique est «très peu cultivée» et que le «riz doré» n'est «pas disponible». Mais si vous ignorez les meilleures applications d'une technologie, et voulez la limiter ou l'interdire parce que d'autres applications ne vous plaisent pas, vous entravez ses possibilités. Pourquoi voudriez-vous d'un label plaçant le riz, les papayes ou des pommes de terre plus saines dans la même catégorie que des produits modifiés pour résister aux herbicides? L’ingénierie génétique est une technique, ce n'est pas un type d'aliments, et l'interdire empêchera par la même occasion tout ce qu'elle peut faire de bon.

Je ne peux vous promettre que tous les OGM sont sûrs, comme Robinson ne peut le faire avec les non-OGM. Je suis là pour vous inciter à utiliser votre esprit critique. Si vous suivez ces treize conseils, vous éviterez les pires erreurs du mouvement anti-OGM. Et vous serez délivrés des dogmatistes, même de ceux prétendant se faire les porte-parole du doute.

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