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La dévaluation chinoise est une mauvaise nouvelle (et pas seulement pour la Chine)

Billets de yuans | Japanexperterna.se via Flickr CC License by

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La dévaluation du yuan est un grand bond en arrière, sans aucun vainqueur possible à l'arrivée.

Le 11 août, la Banque populaire de Chine annonçait sa décision de dévaluer la monnaie chinoise –le renminbi ou RMB– de 1,9% en réinitialisant la fourchette de fluctuation journalière de son taux de change. Il s'agit de la plus conséquente dévaluation du RMB en un seul jour depuis 1994, une manœuvre qui a d'importantes conséquences pour les deux premières économies du monde, à savoir la Chine et les États-Unis. Et rebelote ce mercredi 12 août: Pékin a de nouveau abaissé le taux de référence du yuan face au dollar.

Pour comprendre la signification de l’événement, et la rhétorique qui l'entoure, les observateurs doivent d'ores et déjà admettre que le débat politique américain sur la question de la monnaie chinoise a un train de retard. Il y a quelques années, les États-Unis auraient pu soutenir les responsables chinois dans leur volonté de laisser leur monnaie fluctuer, tout en se faisant les hérauts d'un RMB plus fort, confiants qu'ils étaient que le premier allait impliquer le second. Aujourd'hui, les fuites de capitaux chinois emploient une pression négative sur le RMB, ce qui signifie qu'un RMB au taux de change libre va probablement baisser et non pas grimper face au dollar américain. Dès lors, les responsables américains font face à un ensemble de priorités politiques moins évidentes, et devront choisir leurs arguments avec doigté.

Modèle de croissance défaillant

Les Chinois avanceront qu'ils cherchent simplement à libéraliser le marché. Un argumentaire trompeur: pendant des années, les Chinois ont tout fait pour que le RMB ne gagne pas en valeur en achetant quasiment 4.000 milliards de dollars de devises étrangères. «L'équilibre» du marché actuel est prédit sur cette distorsion massive. Le seul moyen d'obtenir un RMB véritablement axé sur le marché consiste à dérouler cette ancienne intervention visant à soutenir le RMB et à faire baisser les réserves de devises étrangères chinoises. Et le RMB ne devrait pas fluctuer avant cela. 

Si d'aucuns pourraient prétendre que la monnaie chinoise est surévaluée, ce qu'ils ignorent, c'est que la Chine a besoin d'une monnaie surévaluée pour rééquilibrer son économie. En maintenant un RMB fort, et en libérant la demande bloquée dans ses réserves, la Chine pourrait permettre ce rééquilibrage, à la fois en interne en se dirigeant vers une économie de la consommation (les responsables chinois admettent publiquement en avoir besoin) et en externe, via des liens économiques avec les États-Unis plus équilibrés (ce qui pourrait profiter aux deux pays).

La Chine rejoint désormais le Japon et l'Allemagne dans la liste des pays qui cherchent à profiter de la consommation américaine pour stimuler leur propre croissance

Il faut reconnaître à la Banque populaire de Chine que c'est bien dans cette voie qu'elle s'était engagée. Elle a compris qu'un RMB fort permettait un modèle de croissance plus durable. Mais, avec le ralentissement de l'économie chinoise, la banque centrale ou quelqu'un surpassant ses prérogatives a perdu son sang froid et a tenté de consolider le modèle de croissance actuel de la Chine, soit un modèle défaillant.

Ce qui est malheureux, parce que la Chine rejoint désormais le Japon et l'Allemagne dans la liste des pays qui cherchent à profiter de la consommation américaine pour stimuler leur propre croissance, plutôt que de débloquer leurs énormes réserves afin de créer de la demande. De fait, ils cherchent à revenir au modèle de croissance internationale pré-2008: s'appuyer sur les États-Unis, de plus en plus endettés, et en faire le consommateur global de la dernière chance. Ce qui n'est pas tenable. Ni pour eux, ni pour les États-Unis. C'est un grand bond en arrière, sans aucun vainqueur possible à l'arrivée.

Aucun rééquilibrage

La signification de la décision de la banque centrale chinoise n'est pas à trouver dans les quelques points de pourcentage de baisse, mais plutôt dans le projet politique qu'ils indiquent. Tout le monde s'attend à ce que la réserve fédérale américaine augmente ses taux d'intérêt à l'automne, sur la base d'une économie américaine toujours plus forte. Parce que l'Europe et le Japon ne cessent de faire marcher la planche à billets, et à baisser les taux d'intérêt afin de soutenir leur économie, les États-Unis ont attiré des fonds et le dollar a vu sa valeur relative augmenter. Il est intéressant que l’historique dévaluation chinoise du 11 août annule quasi à la virgule près les 2% d'appréciation gagnés par le dollar en juillet, sur une base pondérée des échanges. C'est comme si la Chine disait ne pas vouloir suivre la tendance annoncée par la réserve fédérale américaine. Et c'est une erreur, car c'est bien la Chine qui, plus que quiconque, a besoin de s'abreuver à cette source de crédit facile.

Quoi qu'il en soit, la dévaluation ne résoudra pas les problèmes économiques de la Chine. Le pays a épuisé son modèle de croissance par les exportations sur lequel elle s'appuie depuis des décennies, et aucun demi-tour n'est possible. Ce que fera la dévaluation, c'est accélérer les sorties de capitaux, ce qui fera baisser d'autant le RMB. Il sera ensuite bien plus difficile pour la Banque populaire de Chine de soutenir le RMB contre une future dépréciation.

Ce que fera la dévaluation, c'est accélérer les sorties de capitaux, ce qui fera baisser d'autant le RMB

Pour l'économie américaine, l'effet pratique de la dévaluation du RMB sera le renouveau et le renforcement des vents contraires à un dollar fort, responsables du ralentissement de l'économie au quatrième trimestre 2014 et au premier trimestre 2015. Au premier trimestre, l'accroissement du déficit commercial aura quasiment rogné la croissance du PIB américain de deux points de pourcentage. On a aussi observé un gros impact négatif sur la valeur du dollar dans les bénéfices des entreprises américaines à l'étranger, qui ont touché le fond. Les choses semblaient vouloir s'améliorer au deuxième trimestre –mais rien n'est moins sûr désormais.

Face à de telles préoccupations, et aux conséquences sur la croissance du troisième trimestre, la Fed pourrait avoir moins envie d'augmenter les taux d'intérêt à l'automne. Ce qui pourrait contrebalancer certains des effets les plus négatifs, mais pas là où les États-Unis –ou le monde– le voudraient. Au lieu d'un rééquilibrage permettant de débloquer la demande mondiale des pays à surplus chroniques comme la Chine, qui peut se le permettre, nous assistons aux débuts d'un scénario où la croissance ralentit et les politiques protectionnistes fleurissent. Un scénario susceptible de concerner l'ensemble de l'économie mondiale.

Cet article a originellement été publié le 11 août sur le site de notre partenaire Foreign Policy. Nous l’avons adapté en tenant compte des derniers événements.

 

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