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Comment bien réussir son dernier séjour de «junk-tourisme» à Barcelone

tourists / zoetnet via Flickr CC License By

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La nouvelle maire de la ville, élue du parti Podemos, veut réviser le modèle touristique de la ville. Voici nos conseils pour réussir une dernière beuverie sur les Ramblas.

La sainte trinité Mojito/Tapas/Gaudi devrait sortir bientôt des circuits touristiques de Barcelone. Fraîchement élue en mai dernier, Ada Colau, la nouvelle maire «Podemos» n'a en effet qu'un mot à la bouche: réviser le modèle touristique de la capitale catalane. L'ancienne activiste à l'image plutôt rock'n roll vient d'étrenner son mandat avec le lancement d'une série de mesures musclées parmi lesquelles la possible transformation d'appartements touristiques illégaux en logements sociaux… Un signe évident que la sangria est en train de tourner au vinaigre dans le paradis du tourisme de beuverie.

Vous n'avez jamais eu l'occasion de déguster de la paella surgelée en formule «all-inclusive» ni de déambuler en tong et chapeau mexicain sur les Ramblas? Ne ratez pas l'ultime occasion de connaître ces pratiques qui seront bientôt aussi désuètes que la confection d'une mixtape pour la route des vacances... Quelques conseils à (ne pas) suivre pour vivre une incroyable, et sans doute ultime, expérience de junk-tourisme à Barcelone.

1.Eclatez-vous(c'est un ordre)

Le tourisme de masse à la catalane est avant tout une affaire de mental. Partez dans le bon état d'esprit. Le touriste à Barcelone, ou «Guiri» comme l'ont baptisé les locaux, n'est pas là pour se cultiver, (pour cela il y a Paris), ni pour se confronter à d'autres cultures (pour cela il y a Tokyo) mais bien pour une seule chose: «pasarlo bien» à savoir «s'éclater»  dans le jargon local.

«Quelqu'un qui revient de Barcelone en disant qu'il ne s'est pas éclaté va probablement décevoir tous ses interlocuteurs. C'est une partie obligatoire de la visite. C'est aussi le cas avec la plupart des destinations touristiques, mais particulièrement avec Barcelone du fait de l'image festive qui lui est associée», analyse Andres Antebi, anthropologue catalan, spécialiste des usages festifs de la rue. En bref, gardez bien en tête qu'un «Guiri» qui ne s'éclate pas à Barcelone, c'est comme une Paella faite maison sur la Rambla. En réalité, ça n'existe pas.

Un touriste qui ne s'éclate pas à Barcelone, c'est comme une Paella faite maison sur la Rambla: ça n'existe pas.

Pour rester dans l'état d'esprit «Spring Break» qui convient à votre séjour, vous pourrez heureusement compter sur de nombreux alliés. L'alcool en est un. Chance pour vous, vous êtes dans l'une des villes du monde qui subit le plus les ravages du tourisme de beuverie. Une précision toutefois: si pour vous tourisme et plaisirs éthyliques riment avec séjour de découverte œnologique dans les meilleures caves des coteaux varois, vous faites fausse route. Faites honneur aux pionniers qui, les premiers, ont arpenté les rues barcelonaises coiffés de casques à bière, et choisissez avec pertinence vos élixirs.

Délaissez de fait le Vermouth, alcool liquoreux en retour de hype auprès de la jeunesse catalane et qui, additionné de «sifon» (eau pétillante dans une bouteille de verre, devenue le véritable «must have» des hipster locaux) vous vaudra l'admiration immédiate des vieux tenanciers catalans. Préférez lui de fait une bonne sangria trop sucrée ou un mojito noyé sous les feuilles de menthe défraîchies. À consommer en terrasse sur la Rambla, le cocktail cubain pourra vous coûter la modique somme de 20 euros dans les bonnes adresses. Votre budget ne résiste pas à l'épreuve de l'artère la plus fréquentée de la ville? Pour 5 euros, vous pouvez toujours acheter un magnifique cocktail tout aussi vert fluo qu'illégal aux «Mojiteros», les vendeurs indiens et pakistanais qui patrouillent sur la plage. Une manière de joindre l'utile à l'agréable en vous prenant une bonne cuite à l'alcool bon marché tout en soutenant une initiative de commerce équitable locale qui n'entretient bien-sûr aucun rapport avec le crime organisé.

2.Logez dans un appartement illégal

Autre conseil précieux pour être sûr de profiter pleinement de votre séjour de tourisme de masse: ruez-vous sur les sites de location saisonnière entre particuliers. Ne vous renseignez en aucun cas au préalable sur la guerre ouverte entre la mairie de Barcelone et les appartement touristiques illégaux. Une démarche inutile qui vous aurait permis d'apprendre qu'après avoir mandaté des sociétés privées pour inspecter les quartiers les plus fréquentés afin de verbaliser les appartements dépourvus de licences touristiques, la nouvelle municipalité a finalement autorisé la location via AirBnB aux seuls propriétaires affichant ce précieux sésame et s’acquittant d'une taxe par nuitée.

Louer un appart à Barcelone: une expérience plus proche de Breaking Bad que des Bronzés

La sous-location restant verbalisable en dehors de ces cas de figure, n'hésitez pas à louer une chambre ou un appartement dans la vieille ville, de préférence à des étudiants fauchés. Vous aurez ainsi le plaisir de voir votre amphitryon, après les recommandations d'usage concernant le micro-onde, se transformer en véritable parano hystérique et vous interdire d'ouvrir la porte à qui que ce soit. Une occasion unique de se glisser dans la peau d'un immigré clandestin en colocation avec Norman Bates.

Pour les plus téméraires d'entre vous, à la fois avides de sensations fortes et possédant la patience d'un moine zen, choisissez sans hésiter un logement dans la Barceloneta, quartier-martyr du tourisme de masse de par sa proximité avec les plages. Attention, sachez repérer le bon plan! A savoir, un appartement de préférence géré par une agence ayant fait main basse sur des immeubles entiers à grand coup d'expropriation d'octogénaires. Vincens Forner, photographe, auteur et pur produit de la Barceloneta, est régulièrement témoin du ballet des touristes qu'il photographie pour les grands quotidiens espagnols dans un esprit très Martin Parr:

« Comme cela a chauffé avec les gens du quartier, les bureaux des agences qui louaient ces appartements ont quitté la Barceloneta. Depuis, ils donnent rendez-vous aux touristes dans des lieux publics et ces derniers attendent que quelqu'un de l'agence les conduise à l'appartement. Une fois j'ai vu une femme attendre plusieurs heures comme ça sur une place.»

Source: Vincens Forner.

Passer cinq heures sous un soleil de plomb à attendre qu'un mystérieux inconnu vous conduise à votre «planque»: une expérience plus proche de Breaking Bad que des Bronzés II et que vous ne pourrez peut-être plus vivre d'ici quelques années. Ne passez surtout pas à côté cette chance.

3.Balladez-vous nu dans les rues

Faisons maintenant un petit point sur le comportement général du «junk-touriste». Sous le titre trompeur de «Welcome to Barcelona» la mairie met à disposition dans les lieux publics de petits livrets dispensant des conseils sur l'attitude correcte à afficher en ville. Des avertissements aussi basiques qu'étonnants tels que «ne faites pas vos besoins dans la rue», «ne vous baignez pas dans les fontaines» ou «habillez-vous pour sortir». Si ce dernier peut paraître saugrenu, il s'adresse pourtant à la horde de touristes qui vadrouillent régulièrement dans la rue en maillots de bains, voire encore moins vêtus...

En témoigne la photo désormais culte de Vincens Forner.

Photographie prise en août 2014 par Vincens Forner, photographe et habitant du quartier de la Barceloneta.

Le cliché, qui a fait le tour du monde a également joué un rôle dans la vague de protestation qu'a connu la Barceloneta en 2014, impulsée par des riverains excédés par la spéculation immobilière et l'incivisme du tourisme de picole. Réaction culturelle? En aucun cas répond le photographe:

 «Comme tous les ports, le quartier de la Barceloneta a toujours été à l'avant-garde. Tout ce qui était nouveau dans la ville arrivait par chez nous. Des cigarette blondes américaines en passant par les bikinis. Puis le topless, et même le naturisme. Et aucun habitant ne tournait la tête, cela ne choquait personne».

Ici, c'est comme l'île enchantée de Pinochio, on a le droit de tout faire. C'est cette image-là qu'ils essaient de vendre.

Vincens Forner, photographe barcelonais

La nudité des jeunes touristes a cette fois déclenché l'indignation dans ce petit quartier pittoresque, poursuit Vincens Forner:

«Les habitants ont pris cela comme une provocation. Pourquoi ces gens, qui chez eux ne feraient jamais cela, se permettent d'agir comme cela chez nous?»

Pour le photographe, cette attitude a à voir avec «la marque Barcelone» ce savant mix de farniente et de transgression qui a été mise au point par l'industrie touristique:

«Ici, c'est comme l'île enchantée de Pinochio, tout est possible, on a le droit de tout faire. C'est cette image-là qu'ils essaient de vendre».

Le quartier de la Barceloneta étant connu pour son passé de contrebande et d'habitants forts en gueule, l'heure est peut-être venue de faire une petite entorse à votre guide du parfait touriste de masse. Ainsi, même si vous pratiquez le naturisme à domicile mieux vaudra rester un minimum vêtu. Un Tee-shirt à message exprimant votre état d'esprit festif (cf point N°1 de notre guide) fera tout à fait l'affaire, comme par exemple ce superbe article de relou au slogan hédoniste.

4.Ne jamais utiliser vos pieds(Ni sortir de la vieille ville)

Déçu de ne pas pouvoir vous trimballer à poil dans un quartier composé essentiellement de personnes âgées qui n'ont rien demandé à personne? Pas d'inquiétude, vous pourrez toujours vous dé-frustrer en perturbant allègrement les trottoirs de la ville grâce aux moyens de locomotion toujours plus absurdes proposés par l'industrie touristique locale. L'occasion de vous rappeler la règle d'or du tourisme de masse à Barcelone: ne jamais utiliser ses pieds. Pousse-pousse, trottinette électrique, Segway, Go-cars… tout est bon à prendre à condition de ne pas marcher.

Toujours se déplacer en groupe, composé d'individus du même sexe et de préférence vêtus d'un déguisement à forte connotation sexuelle.

Autre règle importante: celle du nombre. Toujours se déplacer en groupe, composé généralement d'individus du même sexe et de préférence vêtus d'un déguisement à forte connotation sexuelle. Sur la base de ces conseils, descendre le Paseo Maritimo en kart jaune fluo avec dix de vos amis déguisé en Pénis géant est une expérience incontournable pour parfaire votre immersion dans ce folklore touristique menacé d'extinction.

 Maintenant que vous savez comment vous déplacer, la question est de savoir où aller. Quels seront les spots clés à ne pas rater pour réaliser une véritable orgie de «junk tourisme»? Ignorez scrupuleusement les spots informatifs diffusés dès votre arrivée dans le bus de l'aéroport qui tenteront de vous éloigner des artères saturées de la ville en vous signalant d'autres lieux de visites plus insolites, (comme par exemple ici et ici). Une grossière stratégie de diversion sensée désengorger la vieille ville prise d’assaut chaque année par toujours plus de touristes.

«À Barcelone, tout le poids touristique est supporté par un territoire très étroit dans une ville déjà très petite. Le plus gros problème est celui de l'échelle. Il est tout simplement impossible de faire rentrer plus de monde», souligne l'anthropologue Andres Antebi. Ne vous laissez pas impressionner par les chiffres faramineux de fréquentation de la ville et ses 7,5 millions de touristes en 2013, et restez bien concentré sur le trio de tête Ramblas /Sagrada Familia / Park Güell. En dehors des monuments de Gaudi, ne manquez sous aucun prétexte tous les musées thématiques en rapport direct avec les plus grands poncifs liés à l'Espagne (fête, sexe et alcool en tête), comme le Musée de l’érotisme ou celui de la Marijuana.

Si vous avez à sortir de la vieille ville, prenez bien gare à ne pas vous égarer dans des lieux qui n'auraient aucun intérêt pour vous. Les génies du marketing touristique ont heureusement semé des indices partout dans la ville pour vous aider à rester dans les sentiers battus. Ainsi, ne ratez sous aucun prétexte les attractions flanquées du terme magique «Experience»: «Camp Nou Expérience», «Jamon Experience», et même «Gaudi 4D Experience», un cinéma interactif en quatre dimensions qui «revisite» l'univers de l'architecte catalan à base de dragon et de tremblement de terre pour la modique somme de 9 euros les 15 minutes.

5.Toujours terminer dans les discothèques du front de mer 

Enfin, que serait un tour-operator 100% tourisme de masse sans une sortie en boîte «chupito offert-entrée gratuite pour les filles?» Ceux qui auraient connu la night Barcelonaise à la sauce junk-tourisme seront déçus d'apprendre que les discothèques du centre commercial Maremagnum, Temple Guiri par excellence, ont toutes fermé leurs portes en 2007 suite à une série d'incidents violents… Qu'à cela ne tienne, vous trouverez sur le front de mer toute une série d'établissements aux noms épurés contrastant allégrement avec leur niveau sonore. Sous un faux chic apparent vous aurez alors tout le loisir de vous mêler aux hordes de jeunes anglo-saxons cuits au soleil venus tester leurs 4 phrases d'approches apprises dans les tubes de Shakira.

Une ambiance Houellebecquienne à souhait, qui synthétise pour beaucoup tout ce que Barcelone doit éliminer de son modèle touristique. Mais la ville a-t-elle une idée de ce qu'elle veut proposer en échange? «Si on parle de modèle touristique, nous nous mettrons tous d'accord sur le fait qu'il doit être durable, responsable et de qualité. Et au revoir merci beaucoup. Étiqueter un modèle touristique est très facile. Quand on regarde en détail les pratiques et actions concrètes, c'est déjà plus compliqué» confiait dernièrement Albert Arias,  géographe et investigateur du phénomène AirBnB, dans le quotidien El Diario. D'un point de vue concret, à quoi pourrait ressembler le modèle touristique de demain à Barcelone? Andres Antebi en a lui, une vision assez claire:

«Il faut développer un modèle qui récupère les aspects intéressants qu'offre le voyage, comme le fait de mettre en contact des gens de diverses origines, religions et cultures et surtout qui abandonne la logique du bénéfice maximum». Faire basculer dans la décroissance une industrie qui rapporte 14 % du PIB de la ville risque d'être un exercice périlleux. Ne jetez pas vos tongs et votre casque à Bière une fois rentrés, il se pourrait que vous ayez encore l'occasion de les porter sur les Ramblas… 

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