France

Villepin et son parapluie bulgare (MàJ)

Alexandre Lévy, mis à jour le 21.09.2009 à 7 h 09

L'ancien premier ministre a occupé en 2008 une étonnante fonction auprès du premier ministre bulgare.

Dominique de Villepin à Sofia, en Bulgarie/ reuters

Dominique de Villepin à Sofia, en Bulgarie/ reuters

Le procès Clearstream s’ouvre lundi 21 septembre devant le tribunal correctionnel de Paris. Les magistrats vont examiner les ressorts d’une manipulation politique de grande ampleur. Nicolas Sarkozy en est l’une des victimes. Dominique de Villepin lui, est poursuivi comme complice de la dénonciation calomnieuse. Entre les deux hommes, une haine profonde s’est installée… Les juges d'instruction Jean-Marie d'Huy et Henri Pons ont conclu que, de leur point de vue, l'ancien premier ministre était le chef d'orchestre d'un complot destiné à abattre politiquement celui qui deviendra Président de la République.

Non, les ramifications de l'affaire Clearstream ne vont pas jusqu'à Sofia, en Bulgarie. Mais l'un des acteurs, et pas des moindres, de ce dossier explosif qui sera examiné par le tribunal correctionnel de Paris à partir du 21 septembre, s'est rendu à plusieurs reprises dans la capitale bulgare où il a accepté un curieux job de conseiller auprès du précédent Premier ministre, le socialiste (ex-communiste) Sergueï Stanichev.

C'est certainement l'épisode le moins connu de la période, que d'aucuns qualifieront de «traversée du désert», qui s'est ouverte à Dominique de Villepin après la victoire de son rival Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2007. Réaliste, l'ancien Premier ministre savait que son horizon politique allait rétrécir. «Une mission, un combat! J'aime ce qui est nouveau, inconnu. La culture? L'art? La paix? La justice? Le développement... », s'interrogeait-il alors sur son avenir qu'il voyait clairement «par-delà les frontières».

Plus d'un an plus tard, en novembre 2008, les médias bulgares annonçaient la nomination de Dominique de Villepin au poste de «super conseiller» du gouvernement de Stanichev (une coalition tripartite assez originale comprenant des monarchistes, des ex-communistes et des représentants du parti de la communauté musulmane de Bulgarie). En fait, l'homme politique français a été choisi pour diriger un groupe «d'experts européens» constitué, à la demande des autorités bulgares, pour tenter d'améliorer les relations entre Sofia et Bruxelles. Et ce dans un contexte plus que tendu pour la Bulgarie. Suite à des soupçons de fraude et de corruption, l'UE a bloqué près de 825 millions d'euros d'aides destinées notamment à l'amélioration de la structure routière, de l'agriculture et du développement des régions. En juillet 2008, la Commission européenne avait publié un rapport d'évaluation particulièrement cinglant sur la Bulgarie, pointant du doigt «l'absence de volonté politique de combattre la corruption et le crime organisé», et qui enlevait aux agences bulgares la possibilité de recevoir des fonds de Bruxelles.

Dominique de Villepin avait donc du pain sur la planche. D'autant plus que ce think tank discret ne brillait pas par des personnalités politiques de premier plan: un ancien ministre espagnol, Josep Piqué i Camps, un ex-commissaire européen, le Portugais Antonio Vitorino, le recteur de l'Université européenne de Bruges, Paul de Marre, un ex-membre de la Cour européenne des comptes, Aunus Salmi... «Nous avons besoin de l'expérience de ces personnes. Pour que nous devenions un membre fort de l'UE, car nous sommes tous dans le même bateau», avait expliqué Sergueï Stanichev. Les médias bulgares n'ont pas manqué de relever que, parmi les six membres de ce «pool», deux ont, ou ont eu, des démêlés avec la justice. Josep Piqué i Camps, a été accusé de «corruption» dans l'affaire de la vente de la compagnie espagnole Ertoil à Elf lorsqu'il a été ministre des Affaires étrangères (2000 à 2002). Et Dominique de Villepin, pour l'affaire Clearstream dont les innombrables rebondissements avaient, eux aussi, traversé les frontières.

Mais ces experts européens étaient surtout suspectés de jouer le jeu du gouvernement qui voulait redorer son blason auprès des instances européennes. L'agenda choisi —six mois de mandat à la suite duquel le conseil d'experts doit rendre un rapport —correspondait aussi avec la tenue d'élections européennes et législatives dans le pays. Les premières déclarations de Dominique de Villepin, qui avait affirmé que le conseil d'experts n'agirait que «dans l'intérêt de la Bulgarie» ont renforcé ces doutes. D'autant plus que la venue de Villepin à Sofia avait surpris tout le monde, à commencer par les diplomates européens en poste dans la capitale bulgare qui y ont surtout vu une «initiative personnelle».

Mais six mois plus tard, en juin 2009, le rapport présenté par Dominique de Villepin surprend, cette fois-ci, par sa liberté de ton et les critiques cinglantes qu'il formule à l'égard de la Bulgarie. Il parlera de précédent, voire de «cas bulgare», qui a posé des problèmes inédits dans le processus d'élargissement. «Il a changé son fusil d'épaule en cours de route, et c'est tant mieux», dira, soulagé, le président d'une grande fondation d'études européennes basée à Paris qui avoue avoir tout fait pour que l'ancien Premier ministre ne s'égare pas dans les méandres de la politique bulgare.

Quelques mois plus tard, les commanditaires de ce qu'on appelle à Sofia le «rapport Villepin» seront balayés aux élections législatives par la droite de Boïko Borissov, un personnage un brin populiste mais, pour l'instant, plutôt bien vu à Paris et à Bruxelles (et beaucoup moins à Moscou...). L'aventure bulgare de Villepin s'arrêtera là. L'intéressé tentera bien, dans un texte confié à la Tribune, de théoriser le «cas bulgare» à l'échelle des nouveaux défis européens, mais sans trop de succès. Et sans trop y insister peut-être en ce mois de juin 2009. Dans quelques semaines, les premières hostilités de l'affaire Clearstream allaient être déclenchées. Il ne fallait pas se tromper de combat.

Alexandre Lévy

Image de une: Dominique de Villepin à Sofia, en Bulgarie; REUTERS/Stoyan Nenov

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