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Pour le renseignement américain, il est possible que l’Irak reste «fracturé»

Un soldat irakien à Husaybah, dans la province d’Anbar, le 22 juillet 2015 | REUTERS/Stringer

Un soldat irakien à Husaybah, dans la province d’Anbar, le 22 juillet 2015 | REUTERS/Stringer

La présentation d'ensemble de la situation au Moyen-Orient du directeur de la Defense Intelligence Agency (DIA) n’est pas optimiste.

Le 30 juin 2015, des rebelles houthis du Yémen ont lancé un missile Scud en direction de l'Arabie Saoudite. La communauté du renseignement des États-Unis en a eu vent peu après –et ce n'est ni grâce à ses espions sur le terrain, ni grâce à ses satellites qu'elle a pris connaissance des faits. Elle est passée par une méthode de collecte des informations plus moderne: Twitter.

«La première fois que nous avons été alertés au sujet de cet événement? “hashtag SCUDlaunch C'est ainsi que Vincent Steward –lieutenant-général des Marines et directeur, au Pentagone, de la Defense Intelligence Agency (DIA)– a résumé l'affaire lors d'un rassemblement de professionnels du renseignement organisé le jeudi 30 juillet non loin de Washington:

«Sur Twitter, quelqu'un a écrit qu'un missile Scud avait été tiré; c'est à partir de là que nous avons lancé une enquête.»

Moyen-Orient remodelé

Selon Stewart, la présence accrue des smartphones et des médias sociaux est en train de remodeler le Moyen-Orient, et il est impossible d'anticiper les conséquences de cette révolution:

«Il y a une dizaine d'années, si un Tunisien s'immolait par le feu en Tunisie, nous aurions considéré l'événement comme un simple fait divers intéressant [référence à Mohamed Bouazizi, qui s'est donné la mort par le feu en décembre 2010, un acte communément considéré comme l'élément déclencheur du printemps arabe]. Mais l’avènement des smartphones, de Facebook et des médias sociaux [signifie] qu'une fois captée, une telle image fait le tour du monde en quelques millisecondes et peut provoquer une révolution.»

Steward s'est alors lancé dans une brève présentation d'ensemble de la situation au Moyen-Orient, à partir de l'impact du printemps arabe. Il n'a fait montre d'aucune assurance particulière, d'aucun optimisme, affirmant clairement qu'il était impossible de prédire l'avenir à court ou moyen terme. 

«On voit des États-nations s'effondrer dans la région; on peut voir certains d'entre eux se diviser en fonction des communautés ethniques qu'ils abritent, et aucun d'entre nous ne peut prédire comment la situation va évoluer –dans cinq minutes ou dans cinq ans.»

La Syrie se morcelle de plus en plus aussi. On pourrait assister à la création d'un «Alaouite-stan» au milieu du pays, une autre entité au nord et une autre au sud

L'Irak? «De fait, il se peut que le pays soit irrémédiablement fracturé, et qu'il ne redevienne jamais un État uni», a-t-il affirmé. Les États-Unis considèrent aujourd'hui l'Irak comme un État unitaire et ses diplomates évitent de reconnaître officiellement les entités ayant de facto pris leur autonomie, comme le gouvernement régional du Kurdistan (dans le nord de l'Irak). Stewart explique toutefois que la politique étrangère américaine devra évoluer si la fracture irakienne s'installe dans le temps.

États morcelés

Les États-Unis entretiennent déjà des relations militaires étroites avec (notamment) les Kurdes d'Irak, mais le morcellement du pays –État kurde, État chiite, État sunnite– pourrait pousser l'Amérique à choisir entre ses alliés kurdes et la Turquie, partenaire de l'Otan, qui s'oppose depuis bien longtemps à l'indépendance kurde. 

Stewart a précisé que ses notes avaient été rédigées «il y a deux semaines environ». Autrement dit, avant que la Turquie n'annonce son entrée dans la guerre contre l’État islamique –et qu'elle ne lance des raids contre les séparatistes kurdes. Mais il a reconnu que Washington pourrait se retrouver dans une position bien inconfortable si la Turquie venait à invoquer la clause de défense mutuelle de l'Otan après une attaque provenant d'une région contrôlée par des Kurdes.

C'est l'existence même de l'Irak qui est menacée –et Stewart explique que les forces qui agitent le Moyen-Orient menacent aussi d'autres pays. «La Syrie se morcelle de plus en plus; on pourrait assister à la création d'un “Alaouite-stan” au milieu du pays, une autre entité au nord et une autre au sud», a-t-il précisé (en faisant référence à la minorité religieuse du président syrien Bachar el-Assad, les alaouites, qui forment le noyau dur de son régime).

Pour la première fois, le directeur de la DIA a également spécifié le nombre d'agents affectés à son «Defense Clandestine Service». Cette division n'est pas vu d'un bon œil au Congrès (et ailleurs); ses détracteurs estiment qu'elle ressemble trop au service d'espionnage de la CIA

Le directeur de la DIA s'est également dit inquiet quant à la situation de la Jordanie, alliée proche des États-Unis, qui a accueilli plus de 600.000 réfugiés syriens. «En réalité, la Jordanie abrite plus de Cisjordaniens et de Syriens que de citoyens jordaniens sur son territoire», a-t-il précisé. Il a ajouté que, «en matière de réflexion politique et de relations diplomatiques, [Amman] est plus proche d'Israël que de n'importe lequel des États du Golfe. Je ne sais pas si nous aurions pu dire la même chose il y a quinze ou vingt ans».

Il a dit avoir récemment convié des représentants égyptiens et jordaniens à son domicile:

«Ils m'ont répondu la même chose, presque à l'unisson: “Il faudra aussi inviter Israël.”»

«Defense Clandestine Service»

Il va sans dire que la communauté américaine du renseignement devra également relever plus d'un défi en dehors du Moyen-Orient. «Je n'ai pas parlé de la situation délirante de la Corée du Nord», a-t-il glissé en faisant visiblement référence au dictateur Kim Jong-un, avant d'aborder Vladimir Poutine et l'agressivité de plus en plus manifeste de la Russie. Stewart a lancé une question (toute rhétorique) à la cantonade:

«Vous vous souvenez de l'époque où la Russie était censée devenir notre amie? J'ai l'impression que ça remonte à très loin.»

Pour la première fois, le directeur de la DIA a également spécifié le nombre d'agents affectés à son «Defense Clandestine Service». Cette division n'est pas vu d'un bon œil au Congrès (et ailleurs); ses détracteurs estiment qu'elle ressemble trop au service d'espionnage de la CIA (qui était encore appelé National Clandestine Service il y a peu). La DIA a d'abord prévu d'y affecter 1.000 agents mais, après avoir soumis l'agence à une série de questions inquisitrices au sujet de cette initiative, les membres du Congrès ont décidé de diviser ce nombre par deux. Stewart explique qu'il compte «stabiliser» le nombre total d'agents: «Probablement moins de 500.»

Et de conclure:

«Je me suis attiré les foudres de pas mal de monde; on pensait que j'empiétais sur les plates-bandes du National Clandestine Service. La vérité, c'est que le NCS ne peut pas se focaliser sur certains éléments –des éléments très importants pour la communauté du renseignement. Je ne peux pas leur demander de se focaliser sur les systèmes d'armement, sur la technologie des armes, sur les capacités militaires; c'est pourtant précisément ce type d'infos qui compte pour nos commandants d'opération. Il nous fallait donc développer notre propre [capacité] de renseignement humain, sans quoi nous n'aurions pas pu nous concentrer sur cet ensemble d'objectifs.»

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