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L’histoire du sniper anglais qui a sauvé deux Syriens de Daech est trop belle pour être vraie

Royal Marines with L115A1 rifles / Francis Flinch via Wikimedia License by

Royal Marines with L115A1 rifles / Francis Flinch via Wikimedia License by

La presse à sensation britannique vante l'histoire d'un sniper qui aurait sauvé un Syrien et son fils grâce à un tir à un kilomètre de distance. Le symbole d'une unité qui fascine et suscite des récits difficilement vérifiables.

Les Anglais auraient-ils aussi besoin de leur American Sniper, ce soldat américain héros de guerre en Irak devenu le personnage principal du dernier film de Clint Eastwood?

Une histoire semblable, et pour le moins extraordinaire, a commencé à apparaître dans plusieurs médias anglais ces derniers jours. Dimanche 9 août, le site du Daily Express titrait: «Un sniper héroïque du SAS [Special Air Service, les forces spéciales britanniques, ndlr] sauve un père et son fils de huit ans d’un maniaque de Daech qui voulait les décapiter».

Alerté par une source syrienne, un groupe des forces anglaises se serait rendu près de la frontière turco-syrienne afin d’empêcher la décapitation de plusieurs personnes. L’ambiance décrite par une «source anonyme», apparemment membre des forces spéciales anglaises, est dramatique. Des personnes ont déjà été décapitées, d’autres sont sur le point de l’être:

«L’équipe d’élite a envisagé de demander une attaque aérienne à l’aide d’un drone Reaper, mais elle a craint alors que beaucoup d’innocents civils que l’on a forcés à être présents soient aussi tués. Les SAS ont alors décidé d’utiliser les snipers pour un tir à longue portée.»

On apprend alors que l’un d’entre eux aurait réussi à sauver les deux Syriens en tirant «à mille mètres de distance» sur trois membres de Daech, «quelques secondes» à peine avant qu’ils ne commettent leur forfait. «Trois morts avec trois balles.» Rien que ça.

Le journal raconte que l’homme et son fils se sont vite enfuis, incrédules, et qu’ils ont été aperçus pour la dernière fois près de la frontière turque dans un pick-up. «C’était une bonne journée de travail», dira sobrement la source anonyme. Une fête aurait même été donnée en leur honneur, et Daech éviterait désormais de se rendre dans le village.

Une histoire vendeuse, mais invérifiable

Une histoire qui a énormément plu à la presse sensationnaliste anglo-saxonne. Le Daily Mirror, le Daily Star ou encore le très peu fiable Washington Free Bacon ont repris l’histoire à leur compte, sans chercher plus loin que cette source anonyme. Aucun responsable militaire n’a d’ailleurs réagi à ces affirmations.

Quand on connaît l’étrange rigueur de ces journaux, on peut difficilement leur reprocher d’avoir sauté sur cette occasion en or. Après tout, cet héroïsme hors du commun ressemble en tout point à un scénario hollywoodien puisqu’il rassemble un soldat, un père, un enfant et le mal absolu, Daech.

Le site International Business Times, lui, a mis en doute cette histoire en allant interroger le porte-parole d’un think tank militaire, dont l’identité a été anonymisée. «De telles histoires n’ont pas besoin d’être corroborées pour avoir l’effet désiré sur le lectorat de telles publications», a-t-il déclaré. Il a également expliqué qu’il ne pouvait pas confirmer ou infirmer la véracité de celle-ci, en ajoutant qu'elle «serait efficace auprès du public anglais. C'est vendeur. Des snipers qui tuent des hommes que l'on sait être le pire du pire. Je ne pense pas qu'il y ait grand chose derrière cela. [...] C'est le brouhaha classique à propos des SAS. Le fait de nier marche des deux côtés et alimente l'appétit pour de telles histoires.»

Les SAS, marronniers de la presse anglaise à scandale

Les forces SAS alimentent depuis longtemps des fantasmes sur leur présence au Moyen-Orient et il est très difficile d’estimer avec exactitude l’ampleur de celle-ci, si elle est avérée. Officiellement, comme le rappelait fin 2014 le Figaro, le Royaume-Uni n’a mis en place que des raids aériens contre Daech, mais n’a pas envoyé de forces sur le terrain.

Il n’empêche, certains médias en ont fait un marronnier et ressortent régulièrement des histoires extraordinaires sur ces soldats. On retrouve ainsi le Daily Express, qui estime qu’il y a plusieurs centaines de soldats SAS sur le terrain, parfois même «habillés en combattants de Daech» pour mieux infiltrer le camp ennemi. Un utilisateur du site Voat a retrouvé un autre article publié sur le Daily Star en décembre 2014, tout aussi douteux. «Un sniper des SAS tue deux djihadistes avec une seule balle», affirmait le site, en citant là-encore une source anonyme qui dira que «ce n’est pas une mauvais matinée de travail pour les gars»… Ces commandos des forces spéciales britanniques auraient également tué 200 combattants de l’Etat islamique «lors de raid secrets» lors du seul mois de novembre 2014. Mais là encore, il s’agissait d'informations du Daily Mail, dont la déontologie journalistique a souvent été remises en cause.

S’il est facile de construire de belles histoires héroïques sur ces combattants, qui plairont aux lecteurs de la presse sensationnaliste, il reste techniquement impossible à ce jour d’en prouver la véracité.

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