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Paris-Tel Aviv, l'impossible coopération

A Paris Plages, le 20 juillet 2015. REUTERS/Charles Platiau.

A Paris Plages, le 20 juillet 2015. REUTERS/Charles Platiau.

Avant la controverse autour de l'opération «Tel Aviv sur Seine», la récente visite d'Anne Hidalgo en Israël avait été perturbée et critiquée par des militants nationalistes. Le symbole de tensions exacerbées autour du conflit israélo-palestinien.

La polémique autour de la décision d'Anne Hidalgo d'accueillir à Paris Plages, le 13 août, l'évènement «Tel Aviv sur Seine» est un bon symbole des tensions politiques franco-israéliennes, alimentées par la radicalisation à droite de la communauté francophone en Israël (et, par contrecoup, de celle des Juifs de France) comme par les réactions virulentes de la gauche radicale et des pro-Palestiniens.

La mairie de Paris a toujours développé des relations apaisées avec Israël. Connu pour ses sympathies pro-juives, sinon sionistes, puisqu’il avait conseillé à Lionel Jospin de reconnaître Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël, le prédécesseur d'Anne Hidalgo, Bertrand Delanoë, y avait obtenu un accueil chaleureux en juin 2013. Lors de son voyage, il s’était exprimé de manière emphatique: «L’État d’Israël est né d’un deuil comme aucun peuple au monde n’en avait jamais connu. Ce peuple, en voulant bâtir sur la terre de son histoire ancestrale, un petit pays où il lui fût permis de parler sa langue, de planter ses arbres et de prier son dieu, a écrit, tout simplement, une nouvelle page du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.»

Anne Hidalgo a suivi les traces de Bertrand Delanoë en cherchant à maintenir et à développer ces relations. C’est ainsi que, lors de son voyage en Israël du 10 au 13 mai dernier, la maire de Paris avait souhaité «renforcer les liens d'amitié et de coopération entre Paris et les villes israéliennes et palestiniennes», ce qui lui avait valu à l’époque les critiques de l’Association France Palestine Solidarité (AFPS). Elle s'était engagée sur l'organisation de cette manifestation non politique ayant pour but de faire connaître les spécialités culinaires israéliennes, la culture, les chants et les danses de la région.

Pour anticiper les éventuels reproches à sa gauche, elle avait tenu à accueillir à Paris, par une sorte de réciprocité, le premier Festival des jeunes créateurs contemporains palestiniens, PALEST’IN & OUT, qui s’est tenu du 11 au 14 juin dans divers lieux culturels en plein cœur de la capitale, avec pour objectif de mettre en lumière l’apport des artistes palestiniens à la création contemporaine, au-delà des représentations stéréotypées auxquelles ils sont parfois cantonnés.

Polémique orchestrée par les nationalistes juifs

Anne Hidalgo avait respecté un «équilibre» lors de son voyage en Israël: dépôts de gerbe au mémorial de Yad Vashem et visite au cimetière Givat Shaul, où sont enterrées les victimes de l’attentat à l’Hyper Cacher, Ilan Halimi et les victimes de l’école Otzar-Hatorah de Toulouse; déplacement sur la tombe de Yasser Arafat et rencontres avec des maires de villes palestiniennes (Ramallah, Jéricho). Elle avait rencontré les principales figures politiques israéliennes et palestiniennes, de droite comme de gauche, et pris la parole au cinquième Forum global à Jérusalem pour combattre l’antisémitisme.

A l'époque, les nationalistes juifs avaient orchestré une polémique déplacée sous prétexte que des élus de religion juive (Patrick Klugman, membre du Crif, et Pierre Aïdenbaum, maire du IIIe arrondissement de Paris) avaient accompagné la maire sur la tombe de Yasser Arafat, ceci au lendemain de sa déclaration selon laquelle «l’histoire de Paris est façonnée par la communauté juive. L’âme juive imprègne notre ville». Les extrémistes de la Ligue de défense juive (LDJ), relayés par leurs amis en Israël, avaient pollué la fin de la visite et diffusé les pires injures à l’égard de la délégation. Ces jeunes, qui ont appris à user de violence, se sentent en effet à l’abri de toute critique ou condamnation dès lors qu’ils s’estiment protégés par le représentant des Français d’Israël à l’Assemblée nationale, Meyer Habib.

Aujourd'hui, la journée organisée par la mairie de Paris souffre de la tension existante, sur le plan diplomatique, entre la France et Israël. Tout est bon pour les nationalistes israéliens pour fustiger l’attitude française et tout amalgame est volontairement provoqué. Il faut dire que les actions entreprises par les dirigeants politiques français ne trouvent jamais grâce à leurs yeux, sous prétexte que le gouvernement socialiste a voté à plusieurs reprises en faveur des Palestiniens, par exemple lors de l'admission de la Palestine comme État membre de l'Unesco ou sur un projet de résolution palestinienne au Conseil de sécurité de l'Onu, vote à la suite duquel Israël avait part de sa «profonde déception».

Une polémique jugée franco-française

Si le gouvernement israélien a été indisposé par la déclaration maladroite de l'adjoint au maire Bruno Julliard (qui a appelé «à ne pas faire l’amalgame entre la politique brutale du gouvernement israélien et Tel Aviv, ville progressiste» et a employé l’expression «gouvernement de Tel-Aviv» alors que le gouvernement, la Knesset et toutes les administrations étatiques siègent à Jérusalem), il n’a pour l'instant pas pris position sur la polémique, jugée franco-française. D’une part, il ne veut pas causer préjudice à Anne Hidalgo par un soutien prononcé, mais il craint surtout des débordements de la part des mouvements pro-palestiniens ou de gauche radicale et des militants juifs qui chercheront à les provoquer. Il estime que ces jeunes extrémistes juifs d’extrême-droite, dont il condamne l'action, causent beaucoup de tort à Israël en voulant se substituer à la police française dans la défense de leur communauté.

Il s’attendait à ce que cette  journée «Tel Aviv sur Seine» fasse l'objet d'une politisation en France, quelques jours après la mort d’un bébé palestinien et de son père dans l’incendie meurtrier de sa maison par des extrémistes juifs, qui a généré sur les réseaux sociaux des messages violents à caractère antisémite. La conseillère PG de Paris Danielle Simonnet a ainsi dénoncé «le cynisme de l'organisation d'une telle journée dans le cadre de Paris Plages, qui atteint les sommets de l'indécence», tandis que l’association France Palestine Solidarité a critiqué une «opération de communication au goût amer» et la campagne BDS France (Boycott Désinvestissement Sanction) la «collaboration de la Mairie de Paris à une nouvelle opération de la Hasbara israélienne (services de propagande)»:

«Imposer le pouvoir colonial sur les quais de la Seine dans une parodie grotesque de la bulle où sont enfermés les habitants de Tel Aviv, c'est vouloir nous imposer ce modèle de la ségrégation, de la discrimination et de la violence contre les populations civiles».

L'affaire a en tout cas réactivé en Israël des griefs anciens, tel le financement sur des fonds alloués par l’AFD, à savoir le Quai d’Orsay, d'actions de la flottille de Gaza, qui avait à l'époque suscité une plainte officielle de l’ambassadeur d’Israël en France, Yossi Gal. Mais elle montre aussi que le gouvernement israélien ne peut plus tenir pour négligeables les actions radicales prônées par BDS, qui appelle explicitement à «boycotter tous les produits israéliens et à pratiquer un boycott sportif, culturel et universitaire».

Tel Aviv a voulu prendre le risque

Si les manifestations concernant Israël à l’étranger sont systématiquement l’objet de débordements et sont souvent exploitées de manière anti-israélienne, sinon d’une manière teintée d’antisémitisme caché, Tel Aviv avait estimé qu'il fallait prendre le risque car l’image d’Israël est négative à l’étranger (contrairement à ce que laisse croire la réputation forte de la Hasbara) et que l’occasion était bonne d’idéaliser la ville grâce à une manifestation non politique et culturelle.

De l'autre côté, Tel Aviv, «la ville qui ne dort jamais», a été choisie à bon escient par Anne Hidalgo. Face à Paris, Jérusalem, la capitale d’Israël, aurait pu être retenue, mais ce choix aurait été politique car cette capitale est contestée par les Palestiniens. Tel Aviv est une ville cosmopolite, ouverte, où l’on respire partout et où il ne règne pas l’atmosphère pesante de la capitale des trois religions, où il existe une tolérance et une ouverture aux autres qui permettent aux populations arabes de côtoyer les Juifs sur les plages, et en toute liberté. C’est pourquoi la «ville Blanche», la ville des plaisirs, était destinée à s’associer à «Paris Plage».

Le maire de Tel Aviv, Ron Huldaï, membre du parti travailliste donc opposant au gouvernement de droite de Benjamin Netanyahou, est un grand ami de la France et est de toutes les manifestations françaises. Il prend rarement des positions politiques qui pourraient l’inféoder à un quelconque bord car il défend avant tout sa ville multicolore, où cohabitent la droite, la gauche, les laïcs et les religieux.

Au final, le pouvoir israélien ne réagira pas sauf si des débordements meurtriers ont lieu car, quoi qu’il fasse, il aura tout à perdre. Et ce d'autant plus que l’affaire de l’accord avec l’Iran avait rapproché péniblement les positions politiques française et israélienne.

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