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Le mode de scrutin français est le pire rempart contre le Front national

Marine Le Pen à Hénin-Beaumont en mars 2015 (REUTERS/Pascal Rossignol)

Marine Le Pen à Hénin-Beaumont en mars 2015 (REUTERS/Pascal Rossignol)

Se reposer sur le scrutin majoritaire uninominal à deux tours pour faire barrage au parti d'extrême droite est une hérésie. Ce déni de démocratie pourrait même servir Marine Le Pen.

Marine Le Pen l'a rappelé ce week-end du 5-6 septembre lors de l'université d'été du Front national à Marseille: le parti espère bien arriver en tête au premier tour des élections régionales de fin d'année. Toutefois, de bons scores ne lui permettraient pas forcément de prendre la main sur ne serait-ce qu'un seul exécutif, la faute au scrutin majoritaire uninominal à deux tours. Lors des discussions suivant les récents succès de l’extrême droite, notamment au Danemark, il n’est, d'ailleurs, pas rare d’entendre l’argument suivant: la montée du Front national ne serait pas si grave puisque le mode de scrutin français permettrait de lui faire barrage.

En dépit de l’apparence du bon sens, l’argument soulève deux sérieux problèmes. Le premier est empirique: comme tout pronostic factuel, il peut se révéler vrai comme faux. Le second est politique: l’espoir que le mode de scrutin fera in fine barrage au Front national traduit une attitude antidémocratique dont le caractère problématique va s’amplifier.

Attention, l'histoire ne se répète pas toujours

Abordons tout d’abord la croyance que le scrutin majoritaire uninominal à deux tours (dans le cas des élections législatives notamment) permettrait de bloquer le Front national, car celui-ci n’aurait aucune chance de faire élire un de ces candidats au second tour. C’est dans cette croyance que s’enracine la conviction que la montée du Front national ne poserait pas de menace réelle pour les partis modérés.

 Il est possible que le Front national devienne capable de placer la plupart de ses candidats en tête du second tour

Avant toute chose, il convient de réaliser que cet énoncé est empirique, ce qui signifie qu’il peut se révéler vrai comme faux. Il est possible que le Front national recueille un jour tellement de suffrages qu’il devienne capable de placer la plupart de ses candidats en tête du second tour, quel que soit le scrutin. Mais si on laisse de côté la politique-fiction, il faut noter que trois facteurs rendent l’invocation du scrutin majoritaire uninominal à deux tours moins rassurante qu’il n’y paraît.

Le danger des triangulaires

En premier lieu, il y a le risque représenté par les triangulaires. Il est vrai que lorsqu’il y a seulement deux candidats, les probabilités pour que celui du Front national soit élu sont en règle générale minces. Cela est dû au report des voix sur le candidat «républicain». Le second tour de l’élection présidentielle de 2002 en fournit l’illustration. Certes, mais quid des triangulaires?

Il est toujours possible de considérer que, y compris dans ce cas, les chances du Front national restent minces. Une telle réponse prend pour acquis qu’un des deux candidats lui faisant face est plus rassembleur. Avec un Front national à 15 %, c’est le cas de figure le plus probable. Mais avec un Front national entre 20 ou 30 % (voire plus dans certaines circonscriptions) en est-on aussi certain?

La dérive du «ni-ni»

En second lieu, il y a les conséquences risquées du «ni-ni». En refusant le pacte républicain, Nicolas Sarkozy et d’autres accroissent les probabilités de victoire du Front national. Les électeurs sont bien entendu libres de voter comme ils l’entendent et beaucoup sont en désaccord avec le «ni-ni». Mais pour combien de temps? À nouveau, s’appuyer sur des pronostics, c’est prendre le risque de se tromper, peut-être très lourdement.

C’est un peu comme si lors de la récréation on permettait à un enfant de jouer avec les autres jusqu’au moment où il serait en passe de gagner

En troisième lieu, il y a la possibilité d’alliance avec le Front national. Une telle probabilité est accentuée par le «ni-ni» (qui représente un pas dans cette direction) ainsi que par la banalisation du Front national et de ses thèses. À mesure qu’électeurs et candidats deviennent plus accoutumés au statut du Front national comme force politique majeure, la tentation de l’alliance va se faire plus pressante.

En résumé, dire «le Front national n’est pas une menace sérieuse, car le mode de scrutin représente un obstacle infranchissable» a été vrai, jusqu’à présent. Toutefois rien ne dit que cela le restera, en 2017 et après. En faire une vérité immuable est une grosse erreur d’appréciation.

L'«hypocrisie républicaine»

Mais il y a une question plus grave. Toute la discussion qui précède se fonde sur ce que l’on peut qualifier d’«hypocrisie républicaine». Celle-ci consiste à permettre en apparence à un parti de participer à des élections, à des électeurs de se prononcer en sa faveur, mais de tout faire pour empêcher ce parti de gagner des élections et de faire mine de s’offusquer à chacun de ses succès. C’est un peu comme si lors de la récréation on permettait à un enfant de jouer avec les autres jusqu’au moment où il serait en passe de gagner. À ce moment tous les autres enfants se ligueraient pour le faire échouer. L’enfant a beau être la terreur de la classe, le comportement des autres enfants n’en est pas moins hypocrite.

De manière simpliste, soit l’on juge que le Front national est dangereux pour la démocratie auquel cas on prend ses responsabilités et on l’interdit. L’option toutefois s’éloigne à mesure que la stratégie de dédiabolisation initiée par Marine Le Pen porte ses fruits. Soit l’on accepte le Front national comme partie prenante du jeu démocratique et l’on accepte le résultat des élections. Cela ne signifie pas que l’on se réjouisse de ses succès ou qu’on se refuse à débattre avec lui. Mais l’attitude qui consiste à faire des alliances de dernière minute pour lui ravir la représentation à laquelle ses électeurs lui donnent droit est tout simplement hypocrite.

Le Front national pourrait rassembler 20-25% de l’électorat sans avoir un député

Le déficit de représentation

L’«hypocrisie républicaine» donne lieu à un problème démocratique sérieux que l’on peut nommer «déficit de représentation». Le problème est que le poids institutionnel du Front national est en dessous de son poids électoral. Bien entendu, les deux ne correspondent jamais totalement, en particulier dans un système majoritaire. Mais cet écart est de plus en plus important et apparent pour quiconque suit la vie politique. Dans l’absolu, si la stratégie de containment devait se révéler totalement efficace, le Front national pourrait rassembler 20-25% de l’électorat sans avoir un seul député.

Le «déficit de représentation» est un problème démocratique d’un triple point de vue. Tout d’abord, il viole le principe de représentation démocratique dont la règle de base est «un homme, une voix». En effet, certaines voix valent moins que d’autres et sont surreprésentées à l’Assemblée nationale. À nouveau, si l’on considère le Front national comme un risque majeur pour la démocratie, il faut prendre ses responsabilités et l’interdire.

Quelque part, les partis modérés apposent eux-mêmes au Front national le sceau de parti anti-système

Les victimes du système

Ensuite, le déficit de représentation ne fait qu’entretenir le fond de sympathie à l’égard du Front national en validant son statut de victime du «système». Quelque part, les partis modérés apposent eux-mêmes le sceau de parti anti-système. Dans un contexte de montée de la défiance à l’égard des partis traditionnels et de la démocratie représentative, cet effet est à prendre très au sérieux.

Enfin, la dernière dimension est la combinaison des deux précédentes. La frustration engendrée par le déficit de représentation peut générer une profonde insatisfaction parmi les électeurs qui peut se muer, en particulier dans un contexte socioéconomique tel que celui que nous connaissons depuis 2008, en instabilité politique.

L’argument du mode de scrutin comme barrage à l’encontre du Front national est donc problématique sur le plan démocratique en ce qu’il dénie la représentation, valide le statut de parti anti-système du Front national tout en fragilisant la stabilité politique. De plus, un effet pervers de cet argument est d’amoindrir l’intérêt de toute réflexion de fond sur les causes et raisons des récents succès de l’extrême droite en France comme ailleurs en Europe

Cache-misère du front républicain

S’il est possible de bloquer l’élection de députés frontistes, alors pourquoi se soucier de la dynamique de l’extrême droite? Ce faisant, les partis de droite comme de gauche évitent toute remise en question trop profonde. On reste dans le cosmétique et le superficiel.

Enfin, il y a un côté plus agaçant, le «front républicain» est souvent utilisé comme un joker pour faciliter l’élection de candidats modérés «par défaut», c’est-à-dire sans qu’ils ne gagnent vraiment le soutien populaire. Ce dernier aspect renforce le caractère problématique, antidémocratique, du front républicain.

En résumé, la seule attitude justifiable à l’endroit du Front national est certainement de le combattre «à la loyale» au travers, d’une part, d’un authentique débat de fond sur les effets positifs de l’immigration, l’État providence, l’islamophobie, le projet européen et, d’autre part, de politiques publiques qui répondent de manière claire et efficace aux déterminants socioéconomiques (précarité, déclassement, pauvreté, inégalités croissantes) qui alimentent la montée de l’extrême droite.

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