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Alexis Tsipras peut-il devenir le modernisateur que la Grèce attend?

Alexis Tsipras au Parlement grec, le 22 juillet 2015. REUTERS/Alkis Konstantinidis.

Alexis Tsipras au Parlement grec, le 22 juillet 2015. REUTERS/Alkis Konstantinidis.

Contraint et forcé, le Premier ministre grec va devoir mener des réformes que ses prédécesseurs avaient repoussées.

Encore une semaine «décisive» pour la Grèce. Après un début d’été marqué par les péripéties des négociations marathon entre Athènes et ses créanciers, le calme était revenu. Les banques grecques avaient rouvert leurs portes. Les touristes affluaient, promettant une des meilleures saisons de ces dernières années. Le front politique s’était apaisé en attendant les règlements de comptes qui ne manqueraient pas d’avoir lieu au congrès du parti gouvernemental Syriza, prévu en septembre.

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Derrière ce calme apparent, les négociations allaient cependant bon train entre les représentants des créanciers –Banque centrale européenne, Commission de Bruxelles et Fonds monétaire international– et le ministre des Finances grec, Euclide Tsakalotos. L’objectif: tomber d’accord sur le troisième «mémorandum», une liste de réformes à mettre en œuvre dans les plus brefs délais, en contrepartie de nouveaux crédits d’un montant supérieur à 80 milliards d’euros.

Des négociations concrètes et techniques

Pendant six mois, Alexis Tsipras et ses ministres de la gauche radicale ont fait traîner les discussions avec les créanciers de la Grèce. Aujourd’hui, ils sont pressés d’aboutir. Fini les interminables séances entre les ministres européens des Finances où Yanis Varoufakis, crâne rasé et chemise hawaïenne, assénait des leçons d’économie politique mâtinées de marxisme pour les nuls. Maintenant, on négocie sur des questions concrètes et techniques avec une équipe dirigée, sous la houlette d’Euclide Tsakalotos, par un bon connaisseur des arcanes européennes, Giorgos Chouliarakis.

Celui-ci avait présenté sa démission à Alexis Tsipras au lendemain du référendum du 5 juillet qui avait vu une majorité de plus de 60% des votants refuser les conditions posées par Bruxelles pour un maintien dans la zone euro. Le Premier ministre avait refusé cette démission, ce qui a renforcé la position de Chouliarakis au sein de l’équipe des négociateurs. Plusieurs ministères étant concernés par les projets de réforme, la coordination interministérielle revient à Yannis Dragasakis, un proche du chef du gouvernement, partisan de toujours du maintien de la Grèce dans la zone euro.

Il a joué gros, il a perdu

Alexis Tsipras n’a jamais sérieusement envisagé de quitter la zone euro

Alexis Tsipras a joué gros pendant les six premiers mois de son mandat. Et il sait qu’il a perdu. Si dans le passé, il avait été un adversaire de l’euro, il avait changé d’avis pendant son ascension au pouvoir, mais il pensait que la menace d’une sortie de la Grèce de la zone euro affolerait ses interlocuteurs à tel point que l’Europe toute entière changerait de cap économique. Dans l’euphorie de la victoire, il avait surestimé ses forces mais dans la négociation avec les créanciers, il n’a jamais rejoint le camp des «drachmistes» –les partisans du retour à la drachme. 

Il a organisé le référendum du 5 juillet à l’instigation de Yanis Varoufakis pour couper l’herbe sous le pied de l’aile gauche de son parti. Il a été effrayé par l’ampleur de la victoire du «non» alors qu’il espérait une courte majorité pour améliorer sa main dans la partie de poker menteur qu’il jouait avec ses partenaires européens. Car il n’a jamais sérieusement envisagé de quitter la zone euro. Il a refusé la suggestion de Panaiotis Lafazanis, qui était encore son ministre de l’Énergie, d’accepter la proposition Schäuble d’un «Grexit» temporaire.

Marasme économique

À partir du moment où il avait accepté les conditions posées par l’Europe lors du sommet des 12 et 13 juillet, il lui fallait aller vite. Pour des raisons tactiques d’abord. Il doit faire passer les réformes avant que l’aile gauche de Syriza ne se soit réunie sur un programme cohérent. Le congrès du parti, en septembre, aura lieu avec des délégués élus par les nouveaux membres qui ont adhéré dans l’euphorie de la conquête du pouvoir et qui ne veulent pas le perdre de sitôt. De plus, Alexis Tsipras a laissé planer la menace de nouvelles élections pour lesquelles il aurait tout loisir de désigner les candidats à la députation. Une perspective qui doit faire entrer dans le rang les récalcitrants les moins motivés.

Pour des raisons de fond, ensuite. La situation économique du pays se dégrade de jour en jour. Après trois semaines de fermeture, la Bourse d’Athènes a rouvert en chute libre. Les banques sont dans l’incapacité de financer les entreprises dont les plus dynamiques, grecques ou étrangères, s’apprêtent à quitter le pays. L’année va se terminer sur une nouvelle baisse du PIB alors qu’une timide croissance était revenue à la fin de 2014. L’échéance pour des remboursements de vieux prêts auprès de la BCE tombe le 20 août. D’ici là, les nouveaux crédits doivent être acceptés par les Parlements de certains pays européens (Allemagne, Finlande, etc.).

Une autre crise dans la crise se profile avec l’arrivée massive de migrants sur les côtes grecques que le gouvernement d’Athènes ne parvient ni à maîtriser ni à empêcher. Là encore, il a besoin du soutien de l’Europe.

Une ligne social-démocrate sans le dire

Il s’est engagé
à mener à bien
les réformes exigées par les créanciers mais il a bien souligné qu’il n’y croyait pas

Par opportunisme plus que par conviction, Alexis Tsipras n’avait donc pas d’autre choix que de passer sous les fourches caudines de la «troïka» –le terme honni a refait son apparition dans le vocabulaire grec– et d’accepter ce troisième «mémorandum», plus contraignant encore que les précédents. C’est dans l’opposition absolue contre ces deux mémorandums qu’il a construit sa victoire électorale. Mais qu’importe! La «responsabilité nationale» qu’il invoque aujourd’hui pour rester au pouvoir lui commande d’accepter ce qu’il dénonçait hier comme une trahison. Jusqu’à maintenant, sa popularité n’en souffre pas. Il a le soutien –critique mais réel– des partis pro-européens qui sont dans l’opposition et qui compensent au Parlement la défection de ses frondeurs. Et il va essayer d’amener la majorité de son parti sur une ligne qu’il n’appellera pas «social-démocrate», mais qui ressemblera beaucoup au courant dominant de la gauche européenne.

Il pourra au moins présenter à ses partisans, et au-delà à toute l’opinion grecque, un succès: la renégociation de la dette, dont le principe, sous une forme restant à définir, semble acquis. Pour arriver à ses fins, le chef du gouvernement de la gauche radicale aura dû, non seulement adopter –les gouvernements précédents l’avaient fait– mais mettre en œuvre des réformes qui, au-delà des mesures immédiates d’austérité, devraient permettre une modernisation de l’économie et de la société grecques: réforme fiscale, fin des privilèges pour les agriculteurs, ouverture des magasins (et pas seulement le dimanche!), réforme des retraites, ouverture des professions protégées, privatisations, lutte contre la corruption… Les députés vont être mis à contribution. Ils devront désormais payer des impôts sur l’ensemble de leur indemnité parlementaire et comme les hauts fonctionnaires ils perdront quelques privilèges.

Contraint et forcé, Alexis Tsipras pourrait se présenter alors comme le modernisateur que la Grèce attend depuis des décennies. C’est une carte qu’il peut jouer même si, en tacticien impénitent, il s’est ménagé une porte de sortie: il s’est engagé à mener à bien les réformes exigées par les créanciers mais il a bien souligné qu’il n’y croyait pas.

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