Monde

La santé des chefs d'État, sujet tabou

Reporters sans frontières, mis à jour le 20.09.2009 à 19 h 57

La santé des chefs d'Etat est un dangereux sujet pour les journalistes

«Jusqu'au bout de ses forces». Certains se souviennent de cette Une du quotidien France-Soir, rendue célèbre par une femme en vison ouvrant son journal face au drapeau en berne de l'Élysée. C'était le 2 avril 1974. Une septicémie foudroyante venait d'emporter le président en exercice, Georges Pompidou. La France faisait mine de découvrir l'issue d'une «simple grippe». Soutenue à grand peine par le tandem de conseillers Marie-France Garaud et Pierre Juillet. Difficile à croire au vu des effets secondaires de la cortisone sur le visage du Président. Depuis, l'histoire a balbutié. François Mitterrand, atteint d'un cancer dès le début de son premier mandat, aurait songé à démissionner à l'entame du second pour finalement acquiescer à la présence de caméras à sa sortie d'hôpital, en 1992, et tenir jusqu'au bout de sa présidence. Jusqu'au bout de ses forces. On retiendra, à l'inverse, la surexposition médiatique du malaise vagal de Nicolas Sarkozy et l'art de faire d'un «simple pépin» un événement.

Bizarrement, l'accaparement par la presse de cet incident de jogging a fait écho à cette époque pas si lointaine où le silence était imposé d'en haut sur un état de santé présidentiel bien plus préoccupant. La même question de fond reste posée dans les deux cas de figure. Que le bulletin médical du chef de l'État soit rendu public et n'est-ce pas l'État tout entier qui se trouve affaibli? Ou autrement dit, l'affaiblissement de l'homme marque-t-il l'affaissement de sa charge? A cette question, la réponse par l'affirmative des autorités de certains pays  peut avoir, elle aussi, des conséquences douloureuses. Pour les journalistes.

Ali Anouzla et Bouchra Edaou, respectivement directeur de la publication et rédacteur du quotidien marocain Al-Jarida Al-Oula, comparaîtront le 29 septembre devant un tribunal de Rabat pour «délit de publication avec mauvaise intention», «fausses informations», «allégations et faits mensongers». Le second prévenu avait eu le malheur de mentionner dans un article le report d'un déplacement de Mohammed VI pour raison de santé, poussant l'impudence jusqu'à évoquer la cortisone (encore elle) dont se sert le souverain chérifien pour soigner son asthme. Le Palais s'était pourtant fendu d'un bulletin de santé officiel. La presse croyait que les temps avaient changé.

L'épisode laisse un goût particulièrement amer dans ce Maroc que l'on disait promis, depuis la succession royale de 1999, à de nets progrès en matière de libertés publiques. Fallait-il s'y attendre? Les poursuites contre le quotidien arabophone ont suivi de près la saisie, en août, des magazines Tel Quel et Nichane, après la publication d'un sondage sur les dix ans de règne de Mohammed VI. Le souverain bénéficiait de résultats favorables, mais la question était d'un autre ordre à ses yeux: un sondage, par principe, ne saurait s'appliquer à un roi dont le pouvoir n'est pas que temporel. Logiquement donc, seule la puissance divine pourrait commenter l'état de santé et la cote de confiance de son envoyé.

En Egypte, le pouvoir du président de la République reste temporel, mais il est «à vie». Malheur à qui oserait rappeler qu'Hosni Moubarak peut, comme tout homme d'âge mûr, affronter des problèmes de santé. Le tabou médical au nom de la raison d'État a valu à Ibrahim Eissa, rédacteur en chef de l'hebdomadaire d'opposition Al-Doustour, une condamnation à deux mois de prison, le 28 septembre 2008, pour «diffusion de fausses informations pouvant causer des troubles à l'ordre public et nuire à la réputation du pays». Le journaliste a heureusement échappé à l'incarcération. Le raïs, bon prince, lui a accordé sa grâce dix jours plus tard. Ce dénouement ne change malheureusement rien à la donne. Le secret, le «grand secret» dirait-on ici, amplifie la rumeur et l'hypothèse qu'un président hospitalisé serait un président moribond. Parfois la presse obéit ou s' « nterroge» pour ne pas s'autocensurer complètement. Les journalistes algériens ont adopté le profil bas alors qu'Abdelaziz Bouteflika séjournait dans un hôpital parisien, en décembre 2005. Voulant prévenir toute spéculation sur les aptitudes du président à gouverner, Alger avait fait assaut d'agressivité contre les chancelleries et la presse étrangères, en brandissant une possible «riposte appropriée» à des considérations jugées «inamicales». De quoi faire enfler la rumeur. Le gouvernement gabonais s'est essayé à la même méthode préventive dès l'hospitalisation d'Omar Bongo à Barcelone, en mai dernier, en suspendant les hebdomadaires Ezombolo et Le Nganga. Comme si la censure pouvait, en l'occurrence, conjurer l'issue fatale.

Le remède médiatique existe pourtant, même s'il n'est pas parfait. A Cuba, où le gouvernement ne tolère pas de presse dissidente, Fidel Castro en congés du pouvoir depuis trois ans réapparaît au gré de ses réflexions dans la presse officielle ou d'apparitions télévisées surprises. Le Lider Maximo reçoit régulièrement des homologues et le diagnostic est toujours le même: «en pleine forme». Et apte à revenir aux affaires?

La dictature franquiste avait, paraît-il, trouvé la solution quand l'agonie du caudillo ne laissait plus guère de doute sur l'avenir de son régime. Le remplacer par un sosie, quitte à avoir encore un peu plus de marge pour retarder l'annonce du décès. Une rumeur, sans doute, mais qui a inspiré le film espagnol «Attends-moi au ciel» (1987). A la toute fin, la veuve du sosie sonne trois coups sur la tombe du dictateur. «Si c'est toi, réponds-moi». Trois coups sortent d'outre-tombe. Le «vrai» défunt n'est pas à sa place. Mais que fait la presse enfin libre ?

Benoît Hervieu et la rédaction de Reporters sans frontières

Image de une: Reuters, le roi Mohammed VI, auprès de son frère; juillet 2002

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