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Comment Ferguson a changé l'Amérique

Un drapeau américain dans les rues de Ferguson, tout juste un an après la mort de Michael Brown (REUTERS/Rick Wilking)

Un drapeau américain dans les rues de Ferguson, tout juste un an après la mort de Michael Brown (REUTERS/Rick Wilking)

Il y a un an, Darren Wilson tuait Michael Brown. L’événement suscite encore aujourd'hui le plus grand débat national sur le racisme qu'a connu l'Amérique depuis le passage à tabac de Rodney King en 1991.

Le 9 août 2014, l'agent Darren Wilson abattait Michael Brown à la suite d'une brève rixe au milieu d'une petite rue de Ferguson, Missouri (États-Unis). Aucune vidéo n'a été tournée, mais de nombreux passants et riverains ont assisté à la suite des événements. Le corps de Brown resta étendu dans cette même rue sous le soleil quatre heures durant, affalé face contre terre; autour de lui son sang formait une flaque. Choqués par cette violence et par l'absence de respect dont faisaient montre les policiers envers le cadavre de Brown, les habitants du quartier prirent des photos puis partagèrent des vidéos. 

«Ils l'ont tué sans raison... Ils viennent de tuer ce n***er sans raison, murmure un homme dans un enregistrement vidéo filmé peu de temps après la fusillade. Vous voyez un couteau? Vous voyez quoi que ce soit qui aurait pu mettre en danger ces enfoirés de flics? Ils ont flingué ce garçon parce qu'ils voulaient flinguer ce garçon, en plein jour et en pleine rue, et pour rien d'autre, bordel.»

La mort de Michael Brown a provoqué des manifestations massives et des émeutes, et la riposte de la police fut d'une sévérité sans précédent –véhicules blindés, armes automatiques, gaz lacrymogènes. Mais Brown n'est pas la première personne noire à avoir été tuée par des agents de police en 2014. Il n'est même pas le premier Afro-Américain non armé à avoir été tué par la police cet été-là: Eric Garner, habitant de Staten Island, est mort un mois plus tôt. Dans une vidéo de son arrestation et de sa mort, on peut le voir encerclé par les policiers; l'ambiance est tendue. 

«J'ai fait que dalle, explique-t-il a un agent. À chaque fois que vous me voyez, vous voulez me harceler, vous voulez m'empêcher d'agir comme je veux.» 

Un policier passe un bras autour de sa gorge; les autres le maintiennent au sol, face contre terre. «J'étouffe», supplie-t-il –mais l'arrestation se poursuit. Les policiers le remettent sur le dos; il est inconscient. Une heure plus tard, il est déclaré mort. La mort de Garner a suscité une vague d'indignation. Elle a même provoqué des campagnes de protestation et des manifestations. Rien, toutefois, qui ne s'approche de l'ampleur des événements de Ferguson. Pourquoi la mort de Michael Brown fut-elle différente?

Forte ségrégation et tensions raciales

La géographie a certainement joué. Brown est mort dans le Comté de Saint Louis, une région façonnée par des dizaines d'années de redlining et d'exode des populations blanches; on y observait une forte ségrégation et de vives tensions raciales. Pire: dans les petites villes comme Ferguson, les municipalités adoptaient des pratiques ouvertement prédatrices: elles frappaient de lourdes amendes à la population noire via une présence policière excessive et des tribunaux locaux au fonctionnement opaque.

Ces activistes ont fait preuve d'innovation en parvenant à unir deux éléments d'importance: la force des médias sociaux et l'organisation de manifestations locales à chaque fois que la police abat quelqu'un dans une ville du pays

Certes, la confrontation entre Brown et l'agent Wilson fut tendue et brouillonne. Quelques minutes avant les faits, Brown et l'un de ses amis avaient volé un paquet de cigares aromatisés dans une supérette; des éléments médico-légaux ont établi l'existence d'une confrontation physique entre Brown et Wilson. Tout ce que l'on peut affirmer avec certitude, c'est qu'une interpellation policière a dégénéré en bagarre, puis en fusillade, et que des erreurs de jugement ont été commises de part et d'autre. La conclusion de l'enquête du département américain de la Justice résume les choses ainsi: 

«Aucune preuve tangible ne permet d'établir que Wilson a délibérément fait feu sur Brown alors que ce dernier tentait de se rendre, ou lorsqu'il ne représentait pas une menace.»

Mais le 9 août 2014, personne ne disposait de ces informations. Ce samedi-là, on ne savait que ce que l'on avait vu ou entendu: un adolescent sans armes avait été tué en pleine rue; la police ne se montrait guère loquace. Et c'est à ce moment précis que la poudrière de Ferguson –et du Comté de Saint-Louis– a explosé. Les gens voulaient des réponses. Pourquoi la police avait-elle laissé le corps de Brown dans la rue? Pourquoi avait-elle ensuite mobilisé des forces armées et des chiens pour intimider les manifestants et les habitants vivement préoccupés par la situation?

«Black Lives Matter»

Exacerbée, la frustration se transforma en colère; la colère, en manifestations et en émeutes. En face, une police lourdement armée et militarisée. Dans tout le pays, sur les chaînes câblées et via les réseaux sociaux, les Américains ont vu des véhicules blindés se frayer un chemin dans les rues de la petite ville; ils ont vu des policiers en combinaisons militaires répandre du gaz lacrymogène sur des foules de manifestants pacifiques.

Mais tout n'était pas que violence à Ferguson. On y a également vu des actes militants. Deux activistes (aujourd'hui devenus célèbres), Deray Mckesson et Johnetta Elzie, se sont rencontrés à Ferguson. Dans le New York Times Magazine, Jay Caspian Kang explique qu'ils s'y sont «radicalisés», et qu'ils y ont mis au point un militantisme d'un nouveau genre, focalisé sur les médias sociaux: 

«Ils ont fait preuve d'innovation en parvenant à unir deux éléments d'importance. D'une part, la force des médias sociaux: l'obtention d'un consensus rapide et à la morale simple et directe via les hashtags; la relation personnelle qui peut se nouer entre une figure charismatique et ceux qui la suivent en ligne; les vastes réseaux, qui facilitent la distribution de documents photo et vidéo. D'autre part, l'organisation de manifestations locales à chaque fois que la police abat quelqu'un dans une ville du pays.»

Deux fusillades policières avaient eu lieu lors des semaines précédentes; l'Amérique était sous les regards –critiques– du monde entier lorsque Brown est tombé sous les balles

C'est en partie grâce à Elzie, Mckesson et à des militant(e)s comme Alicia Garza que les événements provoqués par la mort de Michael Brown ont collectivement donné naissance au mouvement «Black Lives Matter», qui –un an plus tard– demeure l'un des mouvements contestataires les plus dynamiques de l'histoire récente. 

La fusillade qui a fait déborder le vase

Mais tout ceci nous ramène à notre première question: pourquoi la mort de Michael Brown a-t-elle eu un effet différent? Pourquoi est-il devenu le catalyseur de tant de manifestations et de conversations, qui ont vu des millions d'Américains aborder divers sujets (race, racisme, police) comme ils ne l'avaient jamais fait depuis le passage à tabac de Rodney King par des policiers de Los Angeles en 1991?

Aussi prosaïque que cela puisse paraître, le calendrier y fut pour beaucoup. Deux fusillades policières avaient eu lieu lors des semaines précédentes; l'Amérique était sous les regards –critiques– du monde entier lorsque Brown est tombé sous les balles. Deux semaines à peine après le décès d'Eric Garner (mort étouffé par le bras d'un policier), le jeune John Crawford, 22 ans, avait été tué dans un magasin Wal-Mart en Ohio, une carabine à plomb à la main. Un client avait appelé police secours, affirmant que Crawford pointait son arme sur la clientèle (il s'est plus tard rétracté). La police est arrivée sur les lieux et a fait feu sur Crawford, qui parlait au téléphone avec la mère de ses deux enfants.

Et dans l'opinion publique, chaque incident venait s'ajouter aux autres. Les conversations sur la violence policière générées au lendemain de la mort de Crawford s'appuyaient sur celles qui avaient eu lieu après le décès de Garner; l'ensemble de la discussion entourant la mort de Michael Brown se nourrissait des précédentes affaires – et des suivantes, qui ne devaient pas tarder à éclater. Ainsi, deux semaines plus tard, Kajieme Powell, 23 ans, a été abattu à Saint-Louis après avoir volé quelques friandises dans une supérette. Les policiers ont affirmé qu'il les avait attaqués à l'aide d'un couteau, ne leur laissant donc aucun autre choix.

Les morts de Trayvon Martin et de Jordan Davis ont durablement marqué les esprits –mais elles appartiennent à une catégorie différente. Ils ont été abattus par des civils, pas par des agents de police

Le débat sur le racisme relancé

Les Américains n'ont pas seulement entendu parler de ces incidents. Ils les ont découverts dans des vidéos tournées sur place par des téléphones portables et des caméras de sécurité; des vidéos diffusées via les médias sociaux. Et dans la quasi-totalité des cas, ils découvraient une réalité bien différente de la version officielle de la police. Crawford ne menaçait personne; en réalité, Powell n'était même pas à proximité des policiers lorsqu'il a été abattu. Pour la première fois –du moins depuis Rodney King– des preuves venaient confirmer l'opinion des Américains qui se méfient de la police, et ébranler celle de ceux qui lui font confiance.

Avec de tels éléments en toile de fond, il n'est guère étonnant que Ferguson –une ville déjà marquée par l'inégalité, la ségrégation et les abus de la police– ait été le théâtre d'une véritable explosion. La mort de Brown fut l'étincelle de trop au cœur de cet été si meurtrier pour les Noirs d'Amérique. Une situation exacerbée par les mauvais comportements policiers et les critiques posthumes visant Brown (qui avaient pour objectif de minimiser la gravité de sa mort, voire de la justifier). Et c'est sous le sceau de l'urgence que l'explosion de Ferguson a inauguré une nouvelle étape dans le débat national sur le racisme.

Cela c'est ressenti dans la réaction de la Maison Blanche. Barack Obama avait déjà plusieurs fois été amené à aborder la question des relations raciales; lorsque Henry Louis Gates avait été arrêté devant sa propre maison à Cambridge; lorsque Trayvon Martin avait été abattu dans une rue tranquille en Floride, et quand George Zimmerman avait été acquitté du meurtre; et encore lorsque Jordan Davis était tombé sous les balles sur un parking pour avoir trop monté le son de son autoradio.

L'administration Obama et les médias mobilisés

Les morts de Martin et de Davis ont durablement marqué les esprits –mais elles appartiennent à une catégorie différente de celles de Garner ou de Brown. Henry Louis Gates a certes été arrêté, mais il n'a pas été blessé. Quant à Martin et Davis, ils ont été abattus par des civils, pas par des agents de police. Et si elles ont bel et bien donné naissance à un débat sur les préjugés dont sont constamment victimes les Noirs d'Amérique, il s'agissait d'un débat bien distinct des questions politiques soulevées par les fusillades policières.

Dans les mois qui ont suivi les événements de Ferguson, les Américains ont eu accès à un flot ininterrompu d'images d'arrestations qui dégénèrent. Les victimes étaient presque toujours noires. Les infractions presque toujours mineures

Avec Ferguson, le président Obama s'est montré plus réticent au fait d'élargir le débat en partant des politiques publiques pour déboucher sur le racisme et les préjugés. Mais son administration est passée à l'action, d'une manière qui n'avait rien de commun avec celle qu'ils avaient employée face aux cas précédents. Le ministre de la Justice de l'époque, Eric Holder, s'est rendu sur place, tandis que son ministère a lancé une enquête sur les pratiques policières à Ferguson et dans d'autres municipalités. 

Les plus grands organes de presse ont couvert les événements, les propulsant sur le devant de la scène, bien au-delà des médias sociaux. Et contrairement à ce que l'on avait pu observer à la suite des précédents incidents, l'attention du public ne s'est pas relâchée. Nous venions de pénétrer dans une nouvelle réalité.

D'incidents en incidents, l'horreur sur vidéo

Le violent passage à tabac de Rodney King (1991) constitue ici un intéressant point de comparaison. À l'époque, les enregistrements vidéo «bruts» étaient rares. C'est leur apparition –et l'avènement des chaînes câblées d'information– qui a propulsé l'Amérique dans une série de débats nationaux sur les violences policières. Autrement dit, le passage à tabac de King n'a pas constitué le premier acte de violence du Los Angeles Police Department –mais c'était la première fois que des millions d'Américains assistaient à un tel événement. Pour les victimes de la brutalité policière, et notamment pour les Afro-Américains, c'était là une forme de revanche: on venait d'exposer au grand jour les innombrables abus commis par les forces de l'ordre. Et pour les Américains blancs qui restaient sceptiques –ou plus probablement indifférents– face aux rumeurs, cet événement constitua un véritable choc de conscience.

Les vidéos de ce genre sont aujourd'hui partout, si bien que nous ne nous intéressons même plus à leurs auteur(e)s. (En revanche, nous savons qui a tourné les images de Rodney King: George Holliday). Et dans les mois qui ont suivi les événements de Ferguson, les Américains ont eu accès à un flot ininterrompu d'images d'arrestations qui dégénèrent. Les victimes étaient presque toujours noires; les infractions presque toujours mineures; elles finissaient souvent par la mort des intéressés, et –plus important encore– la version officielle des policiers ne correspondait jamais exactement aux enregistrements.

Levar Jones, Tamir Rice… 

En septembre 2014, les Américains ont pu visionner un enregistrement capté par la caméra fixée au tableau de bord de Sean Groubert, policier en Caroline du Sud. Ce dernier a fait feu sur Levar Jones, un automobiliste noir, alors que ce dernier était en train d'obtempérer. Jones avait baissé la main pour attraper son portefeuille et son permis de conduire, et Groubert –qui est blanc– a ouvert le feu. «Je ne faisais que prendre mon permis ! Vous m'aviez dit de montrer mon permis ! », a hurlé l'automobiliste, qui a été frappé par plusieurs projectiles (et qui, fait remarquable, a survécu à ses blessures). 

Groubert a été renvoyé de la police, et il est passé en justice pour coups et blessures.
En novembre –soit plusieurs semaines après qu'un grand jury de Saint-Louis a décidé de ne pas mettre en examen Wilson pour le meurtre de Brown, déclenchant des émeutes et des manifestations à Ferguson et aux alentours de la ville– deux policiers de Cleveland, Frank Garmback et Tim Loehmann, ont tué un petit garçon. Tamir Rice, 12 ans, a été abattu dans un parc désert, une réplique d'arme à feu à la main. 

 La mort de Freddie Gray eut le même effet que celles de Brown et Ferguson: elle déclencha de violentes émeutes dans une ville marquée, comme Saint-Louis, par la ségrégation et une profonde inégalité

Dans leur rapport, les agents Garmback et Loehmann expliquent qu'ils se sont approchés en voiture, ont ordonné à Rice de jeter son arme, et ont ouvert le feu lorsqu'il a fait mine de tirer l'arme de sa ceinture. Les caméras de surveillance montraient une toute autre histoire. Rice était debout au milieu du parc; seul et désœuvré, il s'ennuyait visiblement. Sans aucun avertissement, une voiture de patrouille est arrivée à pleine vitesse. L'agent Loehmann a surgi hors du véhicule et a ouvert le feu; quelques secondes plus tard, Rice était à terre, à l'agonie. L'un des policiers a contacté le Central: «Coups de feu tirés, suspect mâle à terre. Mâle noir, la vingtaine, revolver noir, arme de poing noire à ses côtés. Envoyez l'aide médicale urgente et mettez en place un barrage routier.» Aucun des deux agents n'a pratiqué les premiers secours.

...Walter Scott et Freddie Gray

La mort de Rice a été suivie, en avril dernier, par celle de Walter Scott à North Charleston, Caroline du Sud. Selon le rapport officiel, l'agent Michael Slager a fait arrêter Scott sur le côté pour un feu arrière cassé. Scott aurait résisté, prenant le contrôle du Taser de l'agent. Craignant pour sa vie, ce dernier a alors fait usage de son arme de service, tuant Scott.  

Mais il y avait un témoin, et dans son enregistrement, on voit clairement que Scott ne représentait aucune menace. Certes, il s'est bel et bien débattu lorsque Slager a tenté de l'arrêter, mais il s'est alors enfui en courant, et Slager ne l'a pas poursuivi. Il s'est arrêté, l'a mis en joue et a fait feu à huit reprises. Puis il a menotté un Walter Scott criblé de balles, avant de poser le Taser près du corps. La municipalité a pris les devants en renvoyant Slager, et Scott est allé rejoindre la liste toujours plus longue des Noirs Américains tués par la police –et dont les derniers instants ont été largement diffusés au quatre coins de la planète.

Une semaine plus tard, à Baltimore, la police a arrêté Freddie Gray, 25 ans. Dans la vidéo, on voit des policiers le traîner, inconscient, vers un fourgon de police. C'est à l'intérieur du véhicule –selon une autopsie officielle– que les agents l'ont ligoté avant de rentrer au commissariat, le laissant heurter les parois de l'habitacle. Ce «rude trajet» a sectionné sa colonne vertébrale; on l'a emmené à l'hôpital, où il est mort. La mort de Gray eut le même effet que celles de Brown et Ferguson: elle déclencha de violentes émeutes dans une ville marquée, comme Saint-Louis, par la ségrégation et une profonde inégalité.

Charleston, le racisme à vif 

Après Baltimore vint McKinney (Texas): la police y arrêta une jeune fille de 14 ans pour s'être introduite sans autorisation dans une fête organisée autour d'une piscine. Dans une vidéo tournée par un des témoins, on peut la voir plaquée au sol. Lorsque deux autres adolescents –noirs tous les deux– tentent de lui venir en aide, le policier –blanc– les met en joue. 

Aucun d'entre nous ne peut ni ne devrait s'attendre à voir les relations inter-raciales s'améliorer du jour au lendemain. À chaque fois qu'un événement de cette nature survient, on nous dit qu'il faudrait débattre de la question raciale. Nous en parlons déjà beaucoup. Il n'existe pas de solution de facilité. Et ce n'est plus de paroles dont nous avons besoin

Barack Obama

Après McKinney vint Prairie View (Texas), où un policier de l'État a arrêté Sandra Bland, 28 ans, pour une infraction mineure au code de la route. Lorsqu'elle a refusé d'éteindre sa cigarette, l'agent a fait monter la tension d'un cran en la menaçant de son pistolet paralysant et en l'arrêtant pour «rébellion». Elle fut arrêtée et envoyée en prison; trois jours plus tard, on la retrouva sans vie dans sa cellule ; elle s'était –semble-t-il– suicidée.

17 juin 2015: massacre de Charleston (Caroline du Sud). Un jeune raciste ouvre le feu sur les fidèles de l'église épiscopale méthodiste africaine Emanual; il tue huit personnes, dont Clementa Pinckney, l'un des sénateurs de l'État. Son acte n'est pas lié à la violence policière, mais il a marqué les esprits. Si la ségrégation et la discrimination font partie intégrante de l'histoire de Ferguson et de Baltimore, Charleston est irrévocablement liée à notre racisme ancestral et à sa présence dans l'Amérique d'aujourd'hui. L'attaque visait une église noire chargée d'histoire, et le tueur présumé, Dylann Roof, considérait son acte comme une victoire pour la suprématie de la race blanche. Il était impossible de nier que le racisme avait en partie inspiré cette tuerie; les débats qui s'ensuivirent abordèrent donc des sujets rarement traités.

Un débat déchirant et sans précédent

 On peut citer la campagne rapide –et victorieuse– demandant le retrait du drapeau confédéré des bâtiments publics, et le remarquable éloge funèbre du révérend Pinckney prononcé par le président Obama, dans lequel ce dernier aborde le racisme de front: 

«Aucun d'entre nous ne peut ni ne devrait s'attendre à voir les relations inter-raciales s'améliorer du jour au lendemain. À chaque fois qu'un événement de cette nature survient, on nous dit qu'il faudrait débattre de la question raciale. Nous en parlons déjà beaucoup. Il n'existe pas de solution de facilité. Et ce n'est plus de paroles dont nous avons besoin.»

Chaque incident a généré de nouveaux reportages, de nouvelles manifestations, de nouveaux articles, et de nouvelles actions militantes. En 1992, les Américains ont fini par cesser de parler de Rodney King. Mais étant donné le nombre d'affaires et de preuves qui s'accumulent peu à peu, nous n'avons jamais cessé de parler d'Eric Garner, de Michael Brown et de Tamir Rice, et nous ne cesseront pas de parler de Freddie Gray, de Clementa Pinckney, de Sandra Bland –et de toutes les autres victimes. Leurs vies font aujourd'hui partie intégrante d'un débat d'un nouveau genre; un débat déchirant et sans précédent sur la question raciale et le racisme dans l'Amérique d'aujourd'hui.   

Il est souvent (presque toujours?) difficile de prendre du recul et de replacer les événements dans leur contexte. Les combats qui nous semblent cruciaux seront souvent considérés comme minimes au regard de l'histoire, tandis que les plus petits événements peuvent avoir un impact à long terme. Douze mois ont passé depuis Ferguson, et il n'y a pas de doute: l'événement est aussi important qu'il le semblait alors. La réflexion qui s'est engagée sur les notions de race et de racisme dépasse les débats soulevés au lendemain du passage à tabac de Rodney King et des émeutes de Los Angeles. Cette réflexion dépasse aussi les controverses ayant entouré l'ouragan Katrina et l'évacuation ratée de la Nouvelle-Orléans. 

Soyons honnêtes: pour de nombreuses personnes blanches, aussi bien intentionnées et ouvertes d'esprit soient-elles, la vue d'un jeune homme noir en sweat à capuche provoque encore une pointe d'angoisse

Hillary Clinton

La police et les institutions blanches discréditées

Les fruits de cette réflexion sont déjà là: un plus grand nombre d'Américains se méfient des rapports de police depuis Ferguson; depuis la mort de Brown, un plus grand nombre d'Américains pensent que le racisme constitue un problème urgent. Des institutions grand public comme Starbucks (qui a essayé de lancer des débats autour de la question raciale) et MTV (qui a commandé des travaux de recherche sur la question et qui a diffusé un documentaire sur l'identité blanche en Amérique) sont aujourd'hui confrontées à des questions de privilège racial. De plus en plus d'hommes et de femmes politiques s'intéressent de plus près à la notion de justice raciale, poussés en ce sens par leurs convictions personnelles, le contexte social et les exigences portées avec force par les électeurs et les militants.

Il y a un an, #BlackLivesMatter était un hashtag sur Twitter. Il pèse désormais très lourd dans le combat pour la nomination du candidat démocrate à la présidence des États-Unis. Le sénateur Bernie Sanders, principal représentant de la gauche de ce parti, a commis une faute politique lorsqu'il n'est pas parvenu à répondre à des militants qui lui demandaient comment mettre un terme à la violence policière visant les Noirs d'Amérique. Il a depuis adopté leur rhétorique, qu'il déploie dans des discours de campagne aux quatre coins du pays. 

La question raciale et la présidentielle 2016

Hillary Clinton –qui sera sans doute la candidate du parti Démocrate– a pris les devants en prononçant des discours sur le racisme et en faisant des propositions visant à réformer la police et la justice criminelle. Dès le début de la primaire démocrate, la candidate –qui avait pris soin d'éviter les questions de race et de genre pendant sa campagne de 2008– a ouvertement critiqué le racisme et les préjugés dont faisait preuve une partie des Blancs d'Amérique. 

«Notre problème ne vient pas uniquement des désaxés et des membres du Ku Klux Klan. Il vient également des blagues cruelles que personne ne relève, des commentaires fait en passant sur “ces gens-là” dont “on ne veut pas dans le quartier”, a-t-elle affirmé dans un discours prononcé après la tuerie de Charleston. Soyons honnêtes: pour de nombreuses personnes blanches, aussi bien intentionnées et ouvertes d'esprit soient-elles, la vue d'un jeune homme noir en sweat à capuche provoque encore une pointe d'angoisse.»

L'héritage de l'esclavage, des lois Jim Crow, de la discrimination dans presque toutes les institutions que nous côtoyons; tout cela se fait encore sentir de nos jours. Tout cela fait encore partie de notre ADN

Barack Obama

Et le président Obama est de plus en plus direct sur les questions ayant trait aux préjugés et au racisme. 

«L'héritage de l'esclavage, des lois Jim Crow, de la discrimination dans presque toutes les institutions que nous côtoyons; tout cela se fait encore sentir de nos jours, a-t-il affirmé dans une discussion avec l'humoriste Marc Maron. Et tout cela fait encore partie de notre ADN. On le transmet de génération en génération. Nous ne sommes pas guéris du racisme. Nous n'en sommes pas guéris. Et cela ne se résume pas au fait de savoir s'il est politiquement correct ou non de dire 'nigger' en public.»

Secousses à venir 

En termes de politiques publiques –ou de politique tout court–, il est difficile de savoir comment les choses vont évoluer. «Black Lives Matter» (entre autres mouvements militants) a contribué à faire de la réforme de la justice criminelle une urgence nationale. Et une chose est (presque) sûre: ce débat va se poursuivre, poussé en avant par d'autres enregistrements montrant d'autres personnes noires tuées ou blessées lors de confrontations avec la police. 

La semaine dernière a vu la diffusion d'une vidéo tournée à l'aide d'une caméra «main libre» par Samuel DuBose, 43 ans. Cet homme –qui n'était pas armé– a été tué d'une balle dans la tête par un agent de police pendant un contrôle routier de routine. Le policier affirme avoir tiré en légitime défense: «J'ai failli être renversé par le conducteur de la Honda Accord.» La vidéo a révélé que la victime n'avait, là encore, jamais provoqué l'agresseur.

Si Ferguson était un tremblement de terre –un glissement tectonique dans notre débat sur la question raciale et le racisme– alors nous pouvons dire, un an plus tard, que nous n'en sentons plus seulement les répliques. Nous nous préparons pour les prochaines secousses.

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