LGBTQCulture

«Stonewall» de Roland Emmerich, une polémique pour rien

Didier Lestrade, mis à jour le 11.08.2015 à 13 h 26

La bande-annonce du prochain film du réalisateur d«'Independence Day» a suscité de vives réactions chez une partie de la communauté homosexuelle. Hollywood n'aurait-il pas le droit de se réapproprier l'histoire gay?

© Roadside Attractions

Il aura suffit d'une bande annonce du Stonewall de Roland Emmerich pour lancer la polémique et une pétition qui a rassemblé 20.000 personnes. Le film ne donnerait pas la place légitime aux personnes trans et autres folles de couleur lors des émeutes de juin 1969 qui marquent le début officiel de la lutte LGBT. Mais avant d'appeler au boycott, ça serait bien d'attendre la sortie du film (25 septembre). Non?

Cela fait des années que la bataille intra-communautaire fait rage sur les débuts du mouvement gay. Malgré les photos d'époque et les nombreux documentaires réalisés depuis vingt ans sur ce moment unique de la rébellion homosexuelle qui attestent que folles, travestis, transsexuelles, homos et lesbiennes ont pris part aux trois journées d'émeute suivant l'attaque policière du bar Stonewall à Greenwich Village, le sujet est toujours très sensible. Qui a jeté la première pierre contre les forces de police? Était-ce un cisgenre? Une prostituée noire? Une lesbienne latina? Un hétéro ami des gays? Who cares quand cette révolte fut précisément un moment d'union contre les descentes de police et les intimidations de la mafia?

On sait tout de Stonewall, tout.

La profusion de films LGBT qui analysent des moments parfois peu connus de la culture homosexuelle devrait être encouragée. Parmi tous les emblèmes LGBT, l'histoire de Stonewall est une des mieux documentée. Plein de livres (non traduits en français, en bas de la page Wikipedia), beaucoup de documentaires qui révèlent l'environnement social et politique avant, pendant, encore pendant et après Stonewall. Dans tous ces films et livres, la place des exclu(e)s à l'intérieur de la communauté gay tout juste naissante est bien illustrée. Il faut les voir avant de boycotter! Il y a des créatures partout, de toutes les couleurs, jeunes et vieilles. Le Stonewall était un bar assez pouilleux, fréquenté par une majorité de créatures de tous sexes et genres, mais aussi de visiteurs assez courageux pour vouloir découvrir ce que l'on appelait à l'époque, sans discrimination, un bar gay.

Le film de Roland Emmerich est donc un film. Et comme tous les films, sa bande annonce n'est pas forcement le juste résumé de l'intrigue. C'est une carte de visite qui s'adresse au grand public, exactement comme Le Secret de Brokeback Mountain n'était pas estampillé gay alors que c'est peut être le meilleur film grand public gay des années 2000, avec tous ses défauts et qualités. Dans l'histoire, de nombreux films gays ont été l'objet d'un boycott avant leur sortie comme le très connu Cruising de William Friedkin (1980) ou même La Cage aux folles d'Edouard Molinaro (1978). Deux exemples de base, archi-connus. 

Hello? Trois jours d'émeutes, des milliers de personnes participantes et pas de garçons blancs? Stonewall ne s'est pas fait juste avec des sacs à main vous savez

On a reproché à Cruising de donner une mauvaise image du milieu cuir de New York. Tandis que La Cage aux folles donnait une mauvaise image des... folles. Comme par hasard, longtemps après leur sortie, le consensus s'est établi: Cruising est très fidèle à son époque (avec des figurants gays dans tous les bars, habillés tels quels) et La Cage aux folles est juste... très drôle.  Donc ces mouvements de pensée politiquement correcte à l'intérieur de la communauté LGBT n'ont rien de nouveau.

J'étais là avant toi!

Mais désormais, tout aspect historique gay doit passer à travers le filtre LGBT. En quelques années, on est passé d'une mythologie largement blanche à une autre mythologie où Stonewall serait exclusivement le fait de personnes transgenres, de couleur s'il vous plait. Je reçois régulièrement des tweets d'insulte de personnes transgenre complètement convaincues qu'il n'y avait pas de gays et de lesbiennes lambda lors des émeutes de Stonewall. 

Hello? Trois jours d'émeutes, des milliers de personnes participantes et pas de garçons blancs? Stonewall ne s'est pas fait juste avec des sacs à main vous savez. Donc la question de savoir qui fut la toute-toute-toute première personne à s'insurger contre la police, c'est un peu comme discuter pendant des années pour savoir qui a réellement inventé la techno: Juan Atkins, Derrick May ou... Kraftwerk et Afrika Bambaatta?

Roland Emmerich a bien sûr essayé de calmer la polémique, de même que l'acteur principal, Jeremy Irvine. Mais la pétition qui refuse de voir l'histoire LGBT détournée par les méchants cisgenre blancs a déjà dépassé 20.000 signatures. Ce qui n'est pas tant que ça d'ailleurs. 

Ce qui est beau dans Stonewall, c'est le moment de bascule, quand on prend conscience que l'on n'acceptera plus la même oppression. Et ce refus est partagé par de nombreuses autres personnes qui ne sont pas forcement noires ou blanches ou gay ou transgenres

Sur sa page Facebook, le réalisateur David Weissman (We Were Here, The Coquettes) ironise que s'il pouvait rassembler 10 personnes qui prétendent avoir été à Stonewall, le 28 juin 1969, la première chose qu'elles feraient serait de contester que son voisin ou sa voisine étaient là. Puis elles ne seraient pas d'accord sur le déroulement de la nuit. Puis elles critiqueraient les films et les livres parus. Un autre cliché, mais véridique.

 

If you could somehow corral 10 people who claimed to have been at Stonewall into a room, the first thing they'd probably...

Posted by David Weissman on vendredi 7 août 2015

 

Stonewall à Hollywood? Et alors?

Bien sûr, toute cette polémique et cet appel à boycott ne serait pas arrivé si le réalisateur n'était pas hétéro (l'est-il? Je ne sais pas). C'est clair qu'avec des blockbusters comme Independance Day ou Le Jour d'après, une histoire romancée de Stonewall est une nouvelle hautement à craindre pour les puristes qui gardent l'entrée du temple. Le fait que justement, cette histoire soit revisitée avec les gros moyens d'Hollywood est-elle si dangereuse? N'avons-nous pas le droit à une plus grande visibilité sur ces moments fondateurs? Après quarante ans de lutte?

Car ce temps, justement, n'appartient plus à la seule communauté LGBT. Stonewall fait partie de ces événements des années 1960 et début 1970 qui sont désormais mis au même niveau que Selma ou la fusillade de Kent State ou l'épopée du Larzac. Ce sont des mouvements contestataires qui ont rassemblé des militants très différents les uns des autres. Ce qui est beau dans Stonewall, c'est le moment de bascule, quand on prend conscience que l'on n'acceptera plus la même oppression. Et ce refus est partagé par de nombreuses autres personnes qui ne sont pas forcement noires ou blanches ou gay ou transgenres. Attendons donc que ce film sorte pour en faire la critique, et si elle est définitive, si le résultat est vraiment mauvais et mensonger, on aura bien l'occasion de le dire.

 

Didier Lestrade
Didier Lestrade (71 articles)
Journaliste et écrivain
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