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Ce que le «Feeling Good» de Lauryn Hill nous dit sur l’art de la reprise (et sur Nina Simone)

Lauryn Hill en 2011 (REUTERS/Lucas Jackson )

Lauryn Hill en 2011 (REUTERS/Lucas Jackson )

Si l’actu musicale va trop vite pour vous, rendez-vous toutes les deux semaines dans la rubrique «Dans ton casque». Actu, vieilleries, révélations ou underground: vous serez nourris en trois minutes, durée d’une bonne pop song. Aujourd’hui: Lauryn Hill, Nina Simone, Kathryn Williams, Ennio Morricone et Mishka Assayas.

1.Le buzzLauryn Hill

Normalement, vous n’y avez pas échappé. La video de Lauryn Hill sur le plateau de NBC a annexé les pages Facebook de tous ceux qui, un jour, ont liké quelque chose ayant un vague rapport avec la pop music. On y voit la chanteuse américaine reprendre «Feeling Good», le standard popularisé par Nina Simone, avec une force et un déploiement de moyens qui pulvérisent la distance que l’écran peut placer entre le spectateur et la musique live. Un grand moment de télé, ou de musique. Ou les deux.


On avait presque oublié qu’une prestation de music-hall était susceptible de faire l’objet d’une viralité digne des lol-cats. La dernière fois qu’une chanson en groupe avait suscité pareil effet, c’était le «After Life» d'Arcade Fire en novembre 2013. Sauf que la séquence avait été tournée en direct par Spike Jonze pour les YouTube Music Awards et qu’elle bénéficiait de l’omniprésence de l’actrice Greta Gerwig. C’était une mise en scène très sophistiquée. C’était un pur produit web. C’était conçu pour susciter la vitalité. Rien de tout cela ici.


La séquence de Lauryn «Nina Simone» Hill est beaucoup plus conventionnelle. Une diva devant la scène. Sa voix profonde et habitée. Une section rythmique qui dépote. Trois cuivres, un quatuor à cordes. Un groove de folie. L’intensité d’un hommage qui semble avoir pénétré l’épiderme de chaque musicien. Et cela donne une reprise objectivement impressionnante piochée dans l’œuvre d’une des personnalités les plus intimidantes de l’histoire de la pop. Ce qui manque au morceau pour emporter l’adhésion inconditionnelle, c’est le contraste entre une première moitié à couper le souffle et une deuxième partie en roue libre. La première dure deux grosses minutes et elle atteint d’instantanés sommets. La seconde est davantage surjouée. Valoriser un standard de Nina Simone avec solo de guitare électrique de tripoteur de manche est, par exemple, une idée née d’un esprit égaré.

Le sommet de la démarche est atteint avec les 7 minutes 30 de «I’ve Got Life». Hill sample crânement le timbre de Simone, convoqué pour assurer le refrain, et elle construit avec ce son un duo qui emprunte autant au hip-hop et qu’à la pop orchestrale. L’effet que vous a procuré «Feeling Good» sur votre page Facebook, vous l’aurez avec «I’ve Got Life» au casque

Au-delà, cependant, de la stupéfiante qualité générale du morceau ici exécuté, deux choses au moins l’installent comme un objet à part:

- Depuis sa moisson d’honneurs pour son album de 1998, The Miseducation of Lauryn Hill, l’artiste mène une carrière en pointillé, où se mêlent concerts isolés et inégaux, déclarations d’intention sur un nouvel album non suivies d’effets, dérapages réguliers et divers. Elle réalise, par la grâce de cette simple reprise, un formidable coup de force.

- La source de son inspiration est Nina Simone, voix inimitable, artiste inclassable, modèle écrasant. Il y a quelques mois, cette interprétation aurait pu lutter pour recevoir une place dans ce classement.

Or, pour rendre justice à la prestation de Lauryn Hill, mieux qu’un partage sur les réseaux sociaux, il y a l’écoute intégrale de l’album Nina Simone Revisited, dont le morceau est issu. Conçu pour accompagner le doc diffusé sur Netflix What Happened Miss Simone, il est littéralement porté par les chansons de l’ex-chanteuse des Fugees.


Techniquement, c’est un disque à ranger dans la case «Various Artists». Ils sont neuf à mettre leur univers au service du répertoire de Miss Simone. Mais Lauryn Hill est l’authentique maîtresse de cérémonie de ce disque avec six morceaux à son actif sur les seize reproduits. Son «Feeling Good» studio possède le même charme énergique que sa version télévisée. Mais ses autres reprises sont elles aussi de petits chefs-d’œuvre, front contre front avec les sonorités d’origine, face à face avec l’héritage de la star, portées par une production et une vision artistique qui ancrent ce travail dans le XXIe siècle.

Le sommet de la démarche est atteint avec les 7 minutes 30 de «I’ve Got Life». Hill sample crânement le timbre de Simone, convoqué pour assurer le refrain, et elle construit avec ce son un duo qui emprunte autant au hip-hop et qu’à la pop orchestrale. L’effet que vous a procuré «Feeling Good» sur votre page Facebook, vous l’aurez avec «I’ve Got Life» au casque. Gorillaz ne pourra pas plus jamais se reformer après ça. Enfin...


La règle dans ce genre de disque-tribute, c’est qu’il y a un pourcentage de pertes assumée entre les morceaux-étalons et leur réinterprétation. Mais le taux de réussite de celui-ci est incroyablement haut. Il concerne, en plus de Lauryn Hill, des artistes à la notoriété plus discrète. L’hypnotique «I Put a Spell On You» d’Alice Smith regarde lui aussi droit dans les yeux l’insurpassable version de Nina Simone.

C’est un autre homme, Jacques Brel, qui a porté «Ne Me Quitte Pas» avant que Nina Simone se la réapproprie avec une telle puissance artistique que les auditeurs anglo-saxons en nourrissent une confusion sur son ADN

Or, dans ce cas comme dans beaucoup d’autres, il s’agit d’une copie de copie. Car Nina Simone elle-même était une brillante interprète de partitions écrites pour et par d’autres. C’est le bluesman mâle Screamin’ Jay Hawkins qui a produit la première version de I Put A Spell On You en 1956. L’évolution entre le point de départ et le point d’arrivée est fascinante, car chaque étape l’est.


 

 


C’est un autre homme, Jacques Brel, qui a porté «Ne Me Quitte Pas» avant que Nina Simone se la réapproprie avec une telle puissance artistique que les auditeurs anglo-saxons en nourrissent une confusion sur son ADN. Dans ce dédale d’hommages croisés, le disque prend justement le parti de laisser Nina Simone clore elle même l’album avec sa cover de «I Wish I Knew How It Would Feel to Be Free», un classique de Billy Taylor.

Kathryn Williams plonge dans ces ténèbres avec la délicatesse qui caractérise son jeu, son timbre et son économie de moyens. Le contraste entre la dimension ténébreuse des textes et la beauté cristalline de la musique fera date

Nina Simone Revisited aurait pu s’appeler Nina Simones revisitations revisited. Il en aurait conservé sa force. D’ailleurs, «Feeling Good» aussi était une reprise dans la bouche de Nina Simone en 1965. La chanson a été conçue par Anthony Newley et Leslie Bricusse pour la comédie musicale The Roar of the Greasepaintthe Smell of the Crowd. La force de son interprétation l’a transformé en un morceau de Nina Simone. Peut-être passera-t-il désormais pour une création de Lauryn Hill aux oreilles des moins de vingt ans. Ce ne serait pas totalement immérité.

2.Un coup de pouceKathryn Williams

Il y a des artistes dont la notoriété est inversement proportionnelle à la qualité générale de l’œuvre qu’ils bâtissent au fil du temps. Ainsi en va-t-il de la chanteuse folk britannique Kathryn Williams. Avec Hypoxia, elle vient de sortir, avec sa discrétion habituelle, son onzième disque en seize ans. Le prétexte est tout trouvé pour se replonger dans ses œuvres passées, où trônent ses «Little Black Numbers», titre de son deuxième album et morceau-phare du troisième, Old Low Light.


Dans Hypoxia, Kathryn Williams met en musique La Cloche de détresse («The Bell Jar» en VO), le dernier travail de l’écrivaine américaine Sylvia Plath, paru un mois avant son suicide à Londres en 1963. L’œuvre racontait en détail sa première dépression, mère de souffrances dont elle ne se remettrait finalement jamais. Williams plonge dans ces ténèbres avec la délicatesse qui caractérise son jeu, son timbre et son économie de moyens. Le contraste entre la dimension ténébreuse des textes et la beauté cristalline de la musique fera date.

 

3.Un vinyleEnnio Morricone

Un jour, viendra le temps où Ennio Morricone fera l’objet d’un immense coffret rétrospectif semblable à l’inépuisable et monumental objet qui a été consacré à Michel Legrand l’année dernière, Anthology (15 CD). En attendant, la vague de rééditions qui épouse le retour en grâce du vinyle sert de support à des gâteries unitaires qui donnent à quelques trésors enfouis des allures de nouveautés. Le tirage limité de la bande originale d’Escalation arrive avec cette fraîcheur. Escalation est un film de 1968 sur lequel même l’IMDB est assez chiche, et qui narre le lavage de cerveau que fait subir un père à son fils pour qu’il accède à une vie normée. C’était le tout premier film de Roberto Faenza, 21 ans à l’époque.

Avec Escalation, Morricone occupe un autre espace. Il s’amuse à tester des solutions et il est peu probable que son œuvre offre, ailleurs, un tel condensé de styles, d’univers et d’instruments que dans ces vingt-neuf minutes reproduits sur sillon jaune fluo. L’amplitude musicale du disque est à peine descriptible

Morricone est le maître absolu de «l’art invisible qui sublime les images», selon cette belle définition de la musique qu’avait donnée Christophe Chassol ce printemps. Cela fait de lui un authentique artiste pop, capable de produire les pièces les plus accessibles quand elles sont conçues pour des films grand public.


Avec Escalation, Morricone occupe un autre espace. Il s’amuse à tester des solutions et il est peu probable que son œuvre offre, ailleurs, un tel condensé de styles, d’univers et d’instruments que dans ces vingt-neuf minutes reproduits sur sillon jaune fluo. L’amplitude musicale du disque est à peine descriptible. S’y enchaînent un duo de clavecin de hautbois que relèvent des voix espiègles et des cordes sirupeuse (le morceau titre), une esthétique western portée par une rythmique rock («Dies Irae Psichedelico»), un «Collage N.1» qui revisite à 2 minutes 23 toute l’esthétique de la musique dite classique, des pièces expérimentales et minimalistes avec instruments rares, des dissonances vocales néanmoins pétillantes que soutiennent des timbales («Matrimonio»), un croisement entre le cha-cha-cha, une valse, un tango et un chant grégorien («Collage N.2») ou encore une toccata jouée au carillon («Carillon Erotico»). Pour Morricone le compositeur de génie, reportez vous à vos classiques. Pour le bricoleur qui ose tout, Escalation est une porte d’entrée amusante.

 

4.Un lienVery Good Trip

Nous ne changeons par un traitre mot sur cette chronique regrettant la frilosité de Radio France avec la pop. Car Radio France sait y faire avec ce matériau auquel elle accorde, dans sa grande mansuétude, de belles cases pendant la grille d’été. Ainsi, tous les jours depuis deux semaines, Mishka Assayas propose-t-il sur France Inter des Very Good Trips qui revisitent l’histoire de la pop, des années 1960 à nos jours. 

À l'époque (les années 1970-1980), s'écharper sur la musique avait quelque chose de joyeux. Cela nous manque cruellement

Mishka Assayas

Le papa du Dictionnaire du rock sait tracer des lignes directes entre un standard qui a quarante ans d’âge et son héritage contemporain. Il sait dézinguer les clichés avec l’autorité de celui qui a consacré sa vie à ces vibrations. Mais la vraie charpente de ce programme et de chaque émission est son enthousiasme débridé, son débit trop rapide, ses digressions trop vite corrigées, et une track list aussi variée qu’impeccable. Et puis, Assayas a aussi caressé Dans ton casque dans le sens du poil, en disant le 4 août: «À l'époque (les années 1970-1980), s'écharper sur la musique avait quelque chose de joyeux. Cela nous manque cruellement.» Certains précédents posts ont justifié ces débats. Nous nous en réjouissons tous les jours.

 

5.Un cop-colSam Waymon, frère de Nina Simone

«Le public n’avait pas l’habitude d’entendre une femme avec une voix grave. Elle avait une voix de contre-alto mais pouvait chanter haut. C’est quand elle a commencé à chanter que sa carrière a débuté. Elle a dû changer son nom car ma mère était assez stricte. On avait grandi en apprenant que tout ce qui n’était pas religieux était la musique du diable. Longtemps, ma mère n’a pas su qu’elle chantait dans des bars. Elle entendait parle de cette Nina Simone sans savoir qui elle était. Nina lui a envoyé des photos, des coupures, alors ma mère l’a su, Nina lui a parlé, et elle lui a dit: “Nina Simone, c’est moi. Je chante dans des clubs. Ce n’est pas la musique du diable, c’est de la bonne musique, c’est de la musique”

Issu du documentaire radio de Elodie Maillot, sur France Culture, mars 2014.

 

Sans lien réel entre chacune de ces citations, le nom de Nina Simone est revenu quatre fois en dix mois depuis que j'écris sur ka musique pour Slate: dans le Top des chansons du Top 50 dont vous n’aurez pas honte, dans la liste des reprises meilleures que l’original, dans le numéro 1 de Dans Ton Casque comme influence de Benjamin Clementine, au début de l’été avec les deux films dont Miss Simone fait l’objet. Hasard? Je ne crois pas.

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