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Fucking Tunnel!

La Manche vue depuis l'angleterre; le 22 mai 2015. REUTERS/Toby Melville

La Manche vue depuis l'angleterre; le 22 mai 2015. REUTERS/Toby Melville

Si 40 kilomètres seulement séparent Calais de Douvres, pour la Grande-Bretagne la Manche a toujours été un rempart protégeant la civilisation des «nuées» d’envahisseurs.

Dans Richard II, voici comment le duc Jean de Gand, au fil d’un monologue émouvant, décrit la Grande-Bretagne: 

«Cette forteresse bâtie par la nature pour se défendre/contre l’invasion et le coup de main de la guerre... cette pierre précieuse enchâssée dans une mer d’argent/qui la défend, comme un rempart/ou comme le fossé protecteur d’un château/contre l’envie des contrées moins heureuses.» [1]

Shakespeare n’était pas le seul à raisonner ainsi, ni à l’époque, ni maintenant: la Manche, cette étendue marine de 550 km de long qui, entre Douvres et Calais, se rétrécit pour n’atteindre qu’une quarantaine de kilomètres, est depuis longtemps considérée par les insulaires comme un «fossé protecteur».

La Manche, un rempart

Pendant les guerres napoléoniennes, la Manche a servi à la Grande-Bretagne de rempart contre la révolution (creuser un tunnel sous la mer figurait parmi les nombreux complots ourdis par les ingénieurs de Napoléon pour envahir la Grande-Bretagne). La réticence de la Grande-Bretagne à transformer cet obstacle en un pont (ou, donc, un tunnel) a rarement faibli. Comme le déplorait un analyste français en 1882, les Anglais préféraient agrandir plutôt que combler la distance entre Douvres et Calais: 

«Leur imagination craintive croit voir passer par ce tunnel de nombreuses choses qu’ils n’aiment pas, des institutions qui leur déplaisent… toutes sortes d’épidémies politiques et de paradoxes subversifs, de révolutions, de calamités.»

Au début du XXe siècle, alors que les progrès technologiques rendaient possible la construction d’un tunnel sous la Manche, le débat autour de l’idée que la Grande-Bretagne puisse raccourcir la distance qui la séparait de la France s’intensifia parmi les politiques et les législateurs. Un éminent théoricien militaire, le maréchal Garnet Wolseley, perpétua l’esprit de Jean de Gand en prévenant que «par une nuit ténébreuse», 2.500 Français pourraient «aisément se rendre maîtres des travaux à notre bout du tunnel—et l’Angleterre se retrouverait ainsi à la merci de l’envahisseur.» Même après que l’Entente cordiale de 1904 entre la France et la Grande-Bretagne eut torpillé un tel scénario, l’éloge par Wolseley de «l’insularité» de son pays trouva un vaste écho parmi ses compatriotes.

Les «éléments étrangers» venus du continent

Les inquiétudes suscitées par la construction d’un tunnel dépassaient de loin le cadre de la stratégie militaire. Certains conservateurs britanniques étaient convaincus que leur pays serait submergé puis noyé par des «éléments étrangers» venus du continent. 

Les angoisses provoquées par l’idée d’une augmentation incontrôlée d’immigrants et d’étrangers indésirables, tournant souvent autour des juifs, progressaient et diminuaient au rythme des débats parlementaires sur la construction d’un tunnel. D’autres encore, tout en considérant la possibilité d’un tel projet, avertissaient que faute de précautions appropriées le tunnel tomberait entre les mains d’un «directoire cosmopolite» —là encore, un nom de code pour désigner les juifs.

Les débats n'ont pas changé

Chaque semaine, des milliers de migrants tentent de traverser la Manche par le tunnel qui a fini par être ouvert en 1994. Ces aspirants voyageurs sautent par-dessus les tourniquets—ou, plus précisément, franchissent les immenses grillages proches de l’entrée du tunnel aux environs de Calais, en France. Dans des scènes dignes du pire cauchemar de John Bull, réfugiés, demandeurs d’asile et migrants économiques essaient désespérément de sauter à bord de camions à destination de la Grande-Bretagne et, espèrent-ils, d’une vie meilleure (en clients avertis, les migrants savent que la vie, en tout cas lorsqu’elle est évaluée en termes d’emploi et de statistiques économiques, est plus douce dans le pays de Shakespeare que dans celui de Racine).

Comme il était à prévoir, les événements de Calais ont déclenché les mêmes peurs incontrôlées et le même langage désinhibé qui bardait les premiers débats britanniques autour du tunnel. Fin juillet, dans un article orné de photos de gendarmes français échouant à regrouper des migrants ou se contentant de les regarder courir sous leur nez, le Sun a braillé «Les Frenchies sont atroces!» Pour ne pas être en reste, le Daily Mail a claironné que le cri de ralliement des migrants était: «C’est l’Angleterre ou la mort», et le journal en a profité pour exiger de savoir quand le Premier ministre David Cameron entendait «agir». Les tabloïds, jouant sur les souvenirs de 1940, ont raillé la lâcheté de la réaction française devant la vague de migrants tentant d’entrer dans le tunnel et appelé le gouvernement britannique à faire intervenir l’armée.

Cameron n’a pas encore mobilisé l’armée mais en revanche il n’a pas manqué de faire appel à ses réserves rhétoriques. Lors d’une visite officielle au Vietnam, il a utilisé le mot «nuées» pour décrire les milliers de migrants désespérés qui tentent de forcer le passage dans le tunnel. Plus souvent utilisé pour qualifier des insectes que des êtres humains, ce mot a probablement eu plus de succès auprès des lecteurs du Mail que d’organismes comme la filiale britannique de Médecins du Monde, dont le directeur a observé que ce que Cameron appelait des «nuées» était en réalité «des gens ordinaires—des mères, des pères, des filles et des fils—qui vivaient dans les conditions les plus atroces qui soient et que personne ne devrait avoir à supporter.»

Se déclarant «très préoccupé» par la situation à Calais et plus particulièrement par les kilomètres de camions attendant sur les autoroutes anglaises de pouvoir entrer dans le tunnel, poussé à la fois par les problèmes de sécurité qui se posent dans le tunnel et par les équipes en grèves dans les ferries français, Cameron semblait également soucieux de la réaction de la France. Il a tapé sur les doigts des Français, évoqué les sommes—plus de 4,7 millions d’euros— déjà dépensées par son gouvernement pour renforcer le réseau de sécurité autour de l’entrée du tunnel côté français, et promis d’affecter 10 millions d’euros supplémentaires à la sécurité du tunnel.

La responsabilité de la France

Certes, la France a déjà «assumé ses responsabilités» en début d’année en ouvrant le centre Jules Ferry, juste devant Calais. Officiellement conçu pour recevoir et nourrir les migrants—premier refuge du genre depuis la fermeture du camp de Sangatte, cadre d’émeutes en 2002—ce centre était obsolète et trop petit avant même son ouverture. En février dernier, le directeur de la branche française de Médecins du Monde, Jean-François Corty, a prévenu que les planificateurs avaient «sous-calibré» la population et les besoins éventuels du camp, et n’avaient pas prévu suffisamment d’abris, de toilettes et de canalisations. Le projet, selon Corty, est un «bidouillage opérationnel», assemblé à la hâte dans l’espoir que les associations humanitaires comme la sienne assumeront les responsabilités auxquelles le gouvernement refuse de faire face.

Etant donné le nom du camp, les avertissements lucides de Corty ne devraient avoir surpris personne. Jules Ferry était un éminent personnage de la France fin de siècle[2]. président du conseil, il lança la France dans sa «mission civilisatrice»—la justification morale dont son gouvernement enroba sa mainmise sur des terres en Afrique, au Moyen-Orient et en Extrême-Orient, semant les graines de la catastrophe humanitaire actuelle. Moralement cela reviendrait, pour le gouvernement britannique, à ouvrir ce genre de camp dans le Kent et à le baptiser Cecil Rhodes ou Lord Kitchener.

Pourtant, la tournure des événements semble avoir pris le gouvernement français par surprise. Malgré l’arrivée fin juillet de 120 policiers supplémentaires pour renforcer la sécurité, plus de 1.500 tentatives de migrants de monter à bord de camions et de trains sur les quais près de l’entrée du tunnel ont été recensées. Le décès du migrant soudanais constaté dans la nuit du 28 au 29 juillet fait passer à dix le nombre de migrants ayant perdu la vie depuis début juin en tentant de rejoindre la Grande-Bretagne.

La France n'est pas le Darfour

Pendant ce temps, à côté du centre Jules Ferry, un campement délabré— «la Jungle», fidèle au leitmotiv colonial français—continue de se remplir de migrants fraîchement arrivés. Si approximativement 1.500 repas sont servis gratuitement dans le centre, il y a aujourd’hui entre 3.000 et 5.000 hommes, femmes et enfants qui vivent dans la Jungle. Comme le souligne Corty, ce bout de terrain pathétique est devenu un «bidonville autorisé»

La France n’est pas le Darfour, a-t-il tonné lors d’une récente interview, et peut faire beaucoup mieux que se contenter de jeter des tentes au petit bonheur. Ces hommes, ces femmes et ces enfants doivent non seulement être nourris et abrités correctement, mais également informés de leurs droits, maintenant qu’ils sont en France.

L’insularité rassurante et le splendide isolement autrefois promis par ce petit bout de mer, ce rempart, ce fossé protecteur, est devenue aussi archaïque à l’ère de la mondialisation que le vocabulaire de Jean de Gand. Les vecteurs d’infections et d’invasion ne sont plus les Français—ni les juifs d’ailleurs—mais des réfugiés d’Etats défaillants que la France et la Grande-Bretagne ont contribué à créer. Inutile d’être un spécialiste de Shakespeare pour savoir qu’au final, ni la hauteur des grillages de Calais, ni la largeur des eaux de la Manche n’empêcheront ces camps de continuer à se remplir de migrants fuyant leurs «contrées moins heureuses.»

1 — Traduction de François-Victor Hugo Retourner à l'article

2 — En français dans la version originale Retourner à l'article

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