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Un album posthume n'est pas forcément qu'une usine à fric

Amy Winehouse | Amal FM via Flickr CC License by CC

Amy Winehouse | Amal FM via Flickr CC License by CC

Après avoir décidé de détruire des inédits d'Amy Winehouse, Universal annonce la sortie d'un album posthume de Kurt Cobain. Faut-il rejeter par principe ce genre de projets?

Au début du mois de juillet, on apprenait que Universal UK avait décidé de détruire purement et simplement quatorze inédits d'Amy Winehouse. Et pas n'importe lesquels. Il s'agit des tout derniers titres enregistrés par la chanteuse peu avant son décès en juillet 2011. Selon le PDG David Joseph, le but est de protéger l’œuvre de l'artiste: 

«Prendre une démo ou une voix enregistrée est quelque chose qui n’arrivera jamais sous ma surveillance. Désormais, cela ne pourra plus arriver sous la surveillance de quelqu’un d’autre non plus.»

De son côté, Universal US annonce la sortie de plusieurs morceaux inédits de Kurt Cobain pour le mois de novembre. Les actes ne suivent visiblement pas les paroles...

Le sujet des albums posthumes a toujours divisé. D'un côté, ceux qui regrettent le fait que personne ne puisse entendre une part importante de l’œuvre d'un(e) artiste extrêmement populaire. De l'autre, ceux qui redoutent et exècrent ces utilisations posthumes.

N'y a-t-il pas un juste milieu? Un équilibre savant entre la récupération malsaine, commerciale, à la chaîne, et la démarche artistiquement noble? Par le passé, nombreux sont les producteurs ayant su habilement exploiter le catalogue après la mort de l'artiste.

Ce sont des matériaux dont Cesaria Evora connaissait l'existence et qu'elle a laissés en silence comme un héritage pour ses enfants

Deux preuves récentes

Premier exemple, et l'un des derniers en date, la Diva aux pieds nus, Cesaria Evora. Décédée le 17 décembre 2011, la voix du Cap-Vert a connu un nouveau souffle trois mois plus tard seulement. Entre les mains de son fidèle ami et producteur José da Silva, le onzième album de Cize, Mãe Carinhosa, sort parce qu'il est justifié. Le producteur explique: 

«Non pas que ces chansons soient de qualité inférieure. [Ce sont des] matériaux dont elle connaissait l'existence et qu'elle a laissés en silence comme un héritage pour ses enfants. Cesaria enregistrait beaucoup de Teofilo, beaucoup de B. Leza, nous en avions un stock. Il y avait toujours plus de titres que ne pouvait en contenir l'album. 

 

Elle sélectionnait d'abord ses auteurs préférés. Elle ne prenait que ceux qu'elle aimait vraiment. Elle cherchait ensuite un équilibre entre auteurs récents et anciens, puis entre mornas et coladeras. Cela servait aussi pour les Japonais, qui ont toujours voulu deux ou trois chansons en plus sur les albums qui sortaient chez eux, ou bien pour des projets humanitaires ou collectifs.» (Cesaria Evora, La Voix du Cap-Vert, Véronique Mortaigne, Ed. Babel,1997)

Un catalogue non renié par Evora, qui est en plus de très bonne facture.

Le disque posthume d'Amy Winehouse est un panorama de ce que la chanteuse n'a pas pu donner au public. Faute de temps. Ska, délires groupes féminins des sixties, soul, jazz vocal moderne...


Pour revenir à notre artiste initiale, l'album Lioness: Hidden Treasures, sorti cinq mois après le décès d'Amy Winehouse, contient de belle surprise. Dans l'esprit de ce qu'elle entreprenait artistiquement avant son décès, dans la lignée de son album à succès Back to Black, mais explorant aussi des facettes moins connues de ses influences, le disque posthume est un panorama de ce que la chanteuse n'a pas pu donner au public. Faute de temps. Ska, délires groupes féminins des sixties, soul, jazz vocal moderne... Le tout sélectionné par les deux producteurs ayant fait sa carrière et la connaissant très bien: Salaam Remi et Mark Ronson.


Avoir le sens de l'équilibre...

En fait, tout est dans la démarche. Ce que redoutent beaucoup de fans, c'est de voir leur idole finir comme un 2Pac. Pour ce dernier, des rééditions en pagailles, des inédits moyens, des best-of tous les cinq ans ou presque et des albums de collaborations douteux inonde sa discographie posthume. Jusqu'à l'overdose. À racler les fonds de tiroir, à trop rendre hommage, on enlève toute démarche musicale noble.

Sketches For My Sweetheart The Drunk, Coda, Closer, From A Basement on the Hill... Autant de grands disques qui respectent, achèvent l'œuvre sans la dénaturer grâce à une connaissance accrue et une forte proximité avec l'artiste

Pourtant, nombreux sont les albums posthumes qui ont su trouver le fameux équilibre. Sketches For My Sweetheart The Drunk de Jeff Buckley, terminé par ses fidèles musiciens après son décès en mais 1997, Streetcore de The Mescaleros, où plane l'ombre du leader Joe Strummer, mort quelques mois avant sa sortie, ou encore l'unique disque posthume de Claude Nougaro, La Note Bleue (2004). Des réussites, il y en a. Des compléments de discographies indispensables aussi: Coda de Led Zeppelin (1982), la suite logique des «American Recordings», American V: A Hundred Highways (2006) et American VI: Ain't No Grave (2010) de Johnny Cash, Pearl de Janis Joplin (1971), Berberian Sound Studio de Broadcast (2013), Closer de Joy Division » (1980), Savane d'Ali Farka Touré (2006), (Sittin' On) The Dock Of The Bay d'Otis Redding (1968), From A Basement On The Hill d'Elliott Smith (2004)... Autant de grands disques qui respectent, achèvent l'œuvre sans la dénaturer grâce à une connaissance accrue et une forte proximité avec l'artiste.

 

… ou risquer l'indigestion

Mais des abus, il y en a, dont le plus évident, 2Pac, déjà mentionné. Avec six albums studio, la discographie de son vivant n'arrive pas à la cheville de sa discographie posthume: 14 albums studios, 2 lives officiels, 6 best-of, 1 bande originale et 2 albums de remixes. Sans compter les innombrables disques hommages, featuring fabriqués de toute pièces... Dans le rap US, Eazy-E n'est pas mal non plus dans le genre.

Jimi Hendrix. De son vivant, 3 albums, 1 live officiel et 2 compilations sont sortis. Mais après son décès en 1970, c'est autre chose. 12 albums studios remixés, 30 lives officiels et 26 best-of

La demande du public est parfois telle qu'elle pousse à agir avec une stratégie. Il faut donner au compte-goûte pour maintenir le mythe à un niveau élevé et permanent. Meilleur exemple dans le domaine, Jimi Hendrix. De son vivant, seulement 3 albums, 1 live officiel et 2 compilations sont sortis. Mais après son décès en 1970, c'est autre chose. 12 albums studios remixés, 30 lives officiels (en comptant les pirates officiels) et 26 best-of. Pour le dernier album posthume paru, l'accueil a d'ailleurs été mitigé, non pas par sa qualité, moyenne dans la discographie du boss de la six cordes, mais par l'overdose de titres supplémentaires. Une démarche totalement mercantile qui, sous couvert de contenter les fans, sert surtout a renflouer les poches des ayant-droits. Pour Hendrix, il s'agit de sa famille, et notamment de sa demie-sœur, Janie Hendrix.

Bob Marley, Eazy-E, Michael Jackson, Mike Brant, Nirvana, Queen, Notorious B.I.G, John Lennon, The Doors... Tous ont vu leur œuvre posthume exploser, avec, certes, quelques réussites notables, mais aussi beaucoup de plantages et de flux incessant de titres sans grand intérêt. Et que dire de Dalida, dont le frère et producteur Orlando, qui gère sa carrière posthume, prévoit de faire un album sans aucune base enregistré par la chanteuse, mais en recréant sa voix de A à Z pour des titres complètement neufs, grâce aux nouveaux moyens technologiques. Le pire, c'est que ça pourrait marcher fort.

Supprimées, vraiment?

La décision de David Joseph d'Universal UK annihile le débat. Plutôt que de supprimer purement et simplement les bandes enregistrées par l'artiste décédé, ne faudrait-il pas veiller à leur bon usage? Un album posthume peut être un projet noble, à certaines conditions. Sur ce type de projets, multiplier les acteurs proches de l'artiste, prendre du temps, sans trop anticiper ses futures et hypothétiques volontés, a régulièrement contribué à la naissance de projets de qualité. 

La famille de Brel a sorti cinq inédit enregistrés en 1977, remasterisés, que le chanteur ne souhaitait pas commercialiser

Qui a les bandes en main? Pour Jacques Brel et l'album posthume paru en 1997, Infiniment, c'est cette question qui a provoqué l'ire de la maison Barclay: la famille du chanteur belge a décidé de sortir, sur cet album, cinq inédit enregistrés en 1977, remasterisés, que Brel ne souhaitait pas commercialiser. Sa volonté, prouvée par une lettre écrite à sa maison de disque, n'a donc pas été respectée.

On se demande quand même quel est l'intérêt de David Joseph de supprimer ces démos. Comment Universal, qui avait déjà sorti Lioness: Hidden Treasures, et qui a largement contribué au récent documentaire Amy, peut se permettre de passer à côté d'un tel matériel sonore? La firme ne brille pourtant pas par sa morale dans le domaine des albums posthumes. Les disques de 2Pac ou encore de Bob Marley ont été sortis par Universal ou ses filiales. 

Certes, la morale invoquée est recevable, mais est-ce un argument crédible provenant d'une telle entreprise? Sans tomber dans l'anti-major de base, disons que l'initiative est surprenante, surtout dans un contexte économique difficile pour les mastodontes de l'industrie du disque. Le doute plane toujours, laissant le droit de croire à une conservation des démos de Winehouse pour une sortie dans plusieurs années. En attendant, le débat ne manquera pas de se reposer dès novembre et la sortie de l'album solo posthume de Kurt Cobain. En espérant qu'il balance plus du côté d'Amy que de Jimi, donc.

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