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Le blackwashing n'existe pas

Michael B. Jordan dans «Les 4 Fantastiques» | Twentieth Century Fox France

Michael B. Jordan dans «Les 4 Fantastiques» | Twentieth Century Fox France

Le whitewashing existe bel et bien mais il n’y a pas de symétrie qui tienne.

Peu montré à la presse et faisant l’objet d’un embargo, le reboot des 4 Fantastiques qui vient de sortir a reçu un accueil frileux, y compris de la part des spectateurs qui ont pu le découvrir lors des nombreuses avant-premières publiques. La production du film semble ne pas s’être déroulée de façon idéale, le réalisateur Josh Trank (Chronicle) ayant connu des déboires sur et en dehors du plateau, jusqu’à être invité à abandonner la réalisation de l’un des nouveaux Star Wars, qui venait de lui être confiée.

Le problème n’est pas lié au nombre croissant de critiques négatives, mais bel et bien à l’argument utilisé dans certaines d’entre elles, et notamment sur certains blogs, comme l’a par exemple relevé cette utilisatrice de Twitter:

 

Provenant de ce site français, cet extrait fait référence à l’emploi de Michael B. Jordan, acteur noir vu notamment dans le film Fruitvale Station, pour incarner Johnny Storm alias la Torche Humaine (Human Torch en version originale) dans le film de Josh Trank. Dans les films réalisés en 2005 et 2007 par Tim Story (réalisateur noir), le personnage était interprété par Chris Evans, un acteur blanc. En 1994, dans la première adaptation ciné du fameux comic, il était incarné par Jay Underwood, autre acteur blanc.

Il faut dire que le personnage de Johnny Storm, créé par Stan Lee et Jack Kirby en 1961, semble avoir toujours été blanc et blond. D’où l’étonnement exprimé par le rédacteur du site Fan Actu, qui pense s’exprimer sous le coup du bon sens: un personnage blanc doit être incarné par un acteur blanc, un point c’est tout.

Invisibilisation des acteurs non blancs

Sans utiliser le mot, ce rédacteur accuse Twentieth Century Fox, Josh Trank et Michael B. Jordan de blackwashing, par opposition au whitewashing, pratique consistant au contraire à faire jouer par des acteurs blancs des personnages dont la couleur ou les origines géographiques auraient dû imposer l’emploi de comédiens adaptés. Derniers exemples en date: Kev Adams dans le rôle d’Aladin, ou encore le choix d’Emma Stone pour jouer Allison Ng, une femme 25% hawaïenne et 25% asiatique dans Aloha, le dernier film de Cameron Crowe. Depuis, le réalisateur a d’ailleurs tenté de s’excuser sur son site internet.

Le réel problème ne réside pas dans le fait de changer la couleur d’un personnage mais dans le fait que cela se produit dans le même sens dans 99% des cas

En faisant preuve d’un immense optimisme, on peut imaginer que les affaires Kev Adams et Emma Stone préoccupent également ceux qui s’inquiètent de l’emploi de Michael B. Jordan pour jouer un personnage voulu comme blanc par ses créateurs. Quand bien même cela serait le cas, il n’y a pas de symétrie qui tienne: si le whitewashing existe bel et bien (les exemples sont nombreux, et souvent méconnus), il est impensable de parler de blackwashing.

Revenons à la définition du whitewashing: il s’agit effectivement d’employer des acteurs blancs là où on aurait dû faire appel à d’autres. Sauf que le réel problème ne réside pas dans le fait de changer la couleur d’un personnage mais dans le fait que cela se produit dans le même sens dans 99% des cas. Cela concourt à renforcer l’invisibilisation des acteurs non blancs, souvent cantonnés à des seconds rôles parfois ingrats. Autrement dit: non seulement on confie peu de rôles d’envergure à des acteurs noirs ou asiatiques, mais on leur vole sciemment les rôles qui auraient dû naturellement leur revenir.

La présence de Michael B. Jordan dans Les 4 Fantastiques constitue au contraire une très bonne nouvelle: sur le papier, elle permet de contribuer à rééquilibrer la balance. Le fait que cet acteur noir «prenne la place» d’un acteur blanc n’a rien de scandaleux: des rôles intéressants pour blancs, il y en a des milliers chaque année.

Couleur de peau qui inquiète

Lorsque l’ajout de Jordan au casting a été annoncée en 2014, des centaines de tweets ont été postés à propos de sa couleur, jugée inappropriée pour le rôle. Principale interrogation des fans: comment un personnage noir pourrait-il être le frère d’un personnage blanc? Dans les comics et les films précédents, Johnny Storm est en effet le frère de Susan Storm, alias la femme invisible, jouée cette fois par Kate Mara (après avoir été incarnée par Jessica Alba dans les films de Tim Story). Le travail de réécriture pour rendre cela crédible n’a clairement rien de titanesque (on peut aussi laisser aux spectateurs que cela intéresse le soin d’imaginer comment cela peut être possible), mais rien n’y fait: plus que la qualité du film et les facéties de son metteur en scène, c’est bien la couleur de peau de l’acteur qui inquiète. Avec des exemples aussi affligeants que celui-ci.

 

«Donner le rôle de Johnny Storm à un noir et celui de Susan Storm à une blanche revient à faire jouer Malcolm X par un blanc.»

En étudiant les nombreux romans adaptés chaque année au cinéma, on serait probablement surpris de constater que peu de héros y sont explicitement décrits comme blancs

Si James Bond n’est le frère de personne, cela n’a pas empêché une partie de la foule de se dresser contre le projet (maintenant abandonné) de faire d’Idris Elba le prochain agent 007. Y compris chez les anciens interprètes de Bond. En revanche, rares sont les mordus de ciné à avoir pesté contre l’enrôlement de Scarlett Johansson pour incarner Motoko Kusanagi dans l’adaptation live de Ghost in the shell, le manga de Masamune Shirow, qui a donné lieu à une série de films d’animation.

Il faut donner plus d’espace aux acteurs et aux actrices de couleur, c’est un fait. Leur permettre à leur tour d’incarner des personnages voulus comme blancs par leurs auteurs, ou considérés comme tels dans l’imaginaire collectif. En étudiant les nombreux romans adaptés chaque année au cinéma, on serait probablement surpris de constater que peu de héros y sont explicitement décrits comme blancs. Cela semble juste être la couleur normale, celle que l’on attribue à un personnage lorsqu’il n’est pas fait mention d’autre chose.

Ces pratiques doivent cesser. Tenter modestement d’inverser la tendance n’est pas du blackwashing. Aux États-Unis, le terme consacré est racebending. Il s’agit d’accorder plus de visibilité à celles et ceux qui n’en ont pas, comme s’y emploie par exemple le site Racebending.com, qui demande des explications aux studios américains lorsque des acteurs caucasiens sont systématiquement engagés pour des rôles auxquels ils ne correspondent pas. Et se félicite lorsque d’audacieux choix de casting sont effectués, comme celui de Lucy Liu (une femme! d’origine asiatique!) pour incarner le docteur Watson dans la série Elementary.

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