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«Thésarde, je suis amoureuse d’une prof mais ne lui ai rien jamais rien dit»

Détail de l’huile sur toile «Intérieur avec Ida sur une chaise blanche» du peintre danois Vilhelm Hammershøi | Sotheby's via Wikimedia Commons (domaine public)

Détail de l’huile sur toile «Intérieur avec Ida sur une chaise blanche» du peintre danois Vilhelm Hammershøi | Sotheby's via Wikimedia Commons (domaine public)

Cette semaine, Lucile conseille Julia, une doctorante qui semble avoir fait un transfert sur une professeure.

Je suis censée écrire une thèse, mais la manière dont j'ai obtenu une licence et un master m'échappe sincèrement. Non seulement je ne suis pas au niveau, mais je ne suis pas capable de m'y mettre pour l'acquérir. Dès que je sais qu'une date butoir approche, je me mets à inventer de choses à faire pour ne pas avoir à préparer mon papier. Si déjà j'arrive à m'asseoir avec le texte, je ne peux pas lire plus de trois lignes sans que mes pensées s'évadent et que je me rende compte que ça fait deux pages que je ne pense plus à ce que je lis. Écrire n'arrive normalement que la veille, et ce n'est que de la merde étant donné ce qui précède. J'ai d'autres projets en tête aussi, mais je ne les travaille pas non plus.

J'avais un boulot, que j'ai quitté pour écrire, mais je suis capable de passer des journées entières sans faire une seule chose productive. Même sans Internet, je peux ne pas bouger et juste rêvasser... Le pire est que je sens que je n'ai même pas d'énergie pour la cuisine ou le ménage. Idem pour mes amis et ma famille, que j'aime bien mais que je n'ai plus envie de voir et que j'évite autant que possible.

J'étais et je suis toujours très amoureuse d'une professeure, qui est partie. Je ne lui ai jamais rien dit et rien ne s'est passé. Cet amour m'avait semblé impossible dès le début à cause de nos âges, nos sexes, le départ, etc., donc même si je suis très affectée par cette histoire, je ne pense pas qu'elle se trouve à l'origine, ou qu'elle justifie tout le problème.

Voyez-vous quelque chose que je pourrais faire contre cette apathie croissante?

Qu'en pensez-vous? Voyez-vous quelque chose que je pourrais faire contre cette apathie croissante? J'ai beaucoup de mal à juger en ce moment si je devrais arrêter cette thèse, ou au contraire persévérer, et ça m'aiderait si l'une de ces options, ou même une autre, comme aller voir un psychiatre, vous semblait une évidence.

Julia

Chère Julia,

Le chemin de la thèse est semé d’embûches. Vous ne précisez pas depuis combien de temps (d’années peut-être?) vous êtes focalisée sur cet objectif, mais il est normal et même courant que cet exercice soit un chemin de croix personnel. Il y a ceux qui en ont fait un blog, d’autres un roman graphique, là où d’autres, encore, animent des groupes Facebook. On ne peut pas dire que le blues du doctorant ne soit pas un sujet documenté.

Votre crush sur cette professeure a tout l’air du transfert dont on parle tant en psychanalyse. Tout votre être, intellectuel comme émotionnel, semble tourné vers cet autre monde universitaire qui vous terrorise autant qu’il vous remplit. La question que je pose toujours aux personnes qui décident de vivre un mode de vie alternatif: est-ce que cela vous rend heureuse? Si oui, alors ne laissez personne vous contredire. Si non, il est peut-être temps d’envisager d’autres solutions.

Tout votre être, intellectuel comme émotionnel, semble tourné vers cet autre monde universitaire qui vous terrorise autant qu’il vous remplit

Je n’ai jamais eu l’ambition de présenter un travail de thèse, donc je vais vous donner un conseil de bon sens: si vous n’arrivez à rien d’autre qu’à repousser les échéances et que vous accumulez le temps perdu sur votre travail, alors utilisez ce temps à vous retrouver. Sortez-vous la tête de la thèse, de la culpabilité et des excuses. Donnez-vous des échéances. Tout d’abord, une première échéance qui va consister à vous accorder du vrai temps pour vous, sans penser à la thèse. Une semaine ou un mois, six mois si vous avez besoin. Ce sera toujours plus utile que de vous enfermer dans une spirale de souffrance qui n’est bonne ni pour vous ni pour votre travail. Et puis enfin, une seconde échéance: celle de la véritable fin de votre thèse. Une fin raisonnable, que vous rendrez publique auprès de vos proches comme une motivation ultime. Pas d’excuses, pas de report, si vous n’arrivez pas à boucler votre thèse à cette date, alors laissez tomber. Vous ne serez pas la seule à échouer cette épreuve.

Je ne pense pas que vous ayez particulièrement besoin de l’aide d’un psychiatre. Ou alors la grande majorité des thésards en ont besoin également. Mais vous avez besoin de vous reconnecter au monde, aux autres, à vous-même et aux petits plaisirs simples de la vie. J’ai du mal à croire que ce genre de travail de longue haleine puisse être uniquement le fruit d’une souffrance déshumanisée. Et je ne doute pas une seconde que votre thèse (sa conclusion ou l’abandon) vous paraîtra plus claire quand vous aurez pris un petit peu de recul.

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