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La fracture du bassin de la natation française

Florent Manaudou après avoir remporté le 50m papillon aux Championnats du monde de natation de Kazan, en Russie, le 3 août 2015 | REUTERS/Michael Dalder

Florent Manaudou après avoir remporté le 50m papillon aux Championnats du monde de natation de Kazan, en Russie, le 3 août 2015 | REUTERS/Michael Dalder

Malgré ses succès sportifs, la natation française en est toujours à rêver d’un stade nautique digne de ce nom au gré des échecs de Paris pour décrocher les Jeux olympiques. Elle pourrait être encore déçue en septembre 2017 quand sera connu le nom de la ville hôte des Jeux de 2024.

C’est un serpent de mer, ou plutôt de piscine, invisible à la surface des résultats de l’équipe de France de natation aux Championnats du monde organisés à Kazan, en Russie, du 24 juillet au 9 août. En effet, le corps puissant de Florent Manaudou peut bien émerger, tel un hors-bord humain, à la surface de l’eau chlorée, la natation française doit toujours se contenter de brasser de l’air ou de noyer le poisson à chaque fois qu’il est question pour elle d’évoquer l’existence, ou plutôt l’absence, de la piscine olympique qui lui manque pour organiser une compétition de niveau international en grand bassin.

La France n’a jamais accueilli le moindre Championnat du monde et Strasbourg reste la dernière ville à avoir abrité un Championnat d’Europe en 1987, rendez-vous continental qui n’a pas visité Paris depuis 1931. Les succès olympiques, depuis 2004, de Laure Manaudou, d’Alain Bernard, de Camille Muffat, de Yannick Agnel, de Florent Manaudou ou des relayeurs du 4x100m nage libre n’ont pas provoqué la moindre vaguelette de changement.

Projet fantôme

À chaque candidature de Paris aux Jeux olympiques depuis trente ans, l’espoir affleure pour être finalement déçu. En 1986, quand elle s’était portée candidate à l’organisation des Jeux olympiques de 1992, la capitale avait prévu un stade nautique dans la zone de Bercy-Tolbiac, qui n’a jamais vu le jour après l’élection de Barcelone. En 2001, elle avait imaginé un autre centre aquatique sur le terrain laissé dans le XIXe arrondissement, boulevard Macdonald entre la porte d’Aubervilliers et porte de la Villette (le water-polo était localisé à Créteil), mais la responsabilité des Jeux de 2008 avait incombé à Pékin. En 2005, elle avait porté son choix sur un lieu non loin du Stade de France, à Aubervilliers, pour finalement ranger le projet dans ses cartons après le triomphe de Londres dans la course aux Jeux de 2012.

Et rien ne s’est passé depuis, même si, en mars 2012, la natation française a cru toucher au but quand David Douillet, alors ministre des Sports, avait pensé avoir réuni le tour de table capable d’assurer une «maison» à ses meilleurs nageurs pour un coût de quelque 70 millions d’euros nécessaires à la construction de six bassins (dont deux provisoires) pour la natation, le plongeon, la natation synchronisée et le water-polo. « La volonté du président de la République [Nicolas Sarkozy] de bâtir absolument ce centre aquatique a été prépondérante», avait-il triomphé à l’époque alors que Francis Luyce, inamovible président de la Fédération française de natation depuis 1993, trompetait dans Le Figaro:

«Quel bonheur! On aura usé six ministres depuis 2004 pour en arriver là

La natation n’a pas trouvé de solution politique pour se doter de l’outil qui couronnerait la période dorée qui est la sienne depuis une douzaine d’années

Hélas, rien ne s’est passé, encore une fois. D’autres ministres des sports sont passés depuis avec leurs promesses de rouvrir le dossier et ce centre nautique, qui aurait dû être inauguré en mars 2016, à Aubervilliers, selon les plans très optimistes de l’époque, n’est jamais sorti de terre. Mais, miracle, voilà à nouveau «ressuscité» son fantôme depuis que Paris s’est encore mis en tête de croire à une nouvelle candidature olympique pour 2024, dont l’issue sera connue à l’été 2017 lors de la 130e session du Comité international olympique (CIO) à Lima, au Pérou. Avec tous les risques liés à un nouvel échec parisien, tout à fait possible, en raison de la dure opposition qui s’annonce principalement face à Rome, Hambourg et probablement Los Angeles en remplacement de Boston.

Incapacité politique

Le centre aquatique est l’une des grandes faiblesses de Paris (de la région et de l’État), qui n’a jamais affiché de réelle volonté définitive de régler le problème, certes complexe, lié au sport qui est tout de même la deuxième discipline olympique après l’athlétisme. Après l’échec olympique de 2001, il avait été confirmé alors que la Fédération française de natation espérait y organiser les Championnats du monde 2007, mais rien de rien. Dans le sillage du fiasco de Paris pour les Jeux de 2012, Dominique de Villepin, Premier ministre de l’époque, avait annoncé que les équipements majeurs –piscine, vélodrome, base nautique– ciblés dans le dossier 2012 seraient maintenus en dépit de cette désillusion. Et promesse a été effectivement plus ou moins tenue avec le vélodrome de Saint-Quentin-en-Yvelines, inauguré en janvier 2014, sachant que la base nautique de Vaires-sur-Marne, dédiée à l'aviron et au canoë-kayak, est, elle, dans un processus d’élaboration.

Mais la natation, pour des raisons financières liées notamment à l’exploitation des bassins maintenus après des Jeux éventuels (sachant qu’il est difficile de croire qu’ils ne seraient pas très fréquentés compte tenu de la surpopulation des piscines en région parisienne), n’a pas trouvé de solution politique pour se doter de l’outil qui lui serait nécessaire pour couronner, en quelque sorte, la période dorée qui est la sienne depuis une douzaine d’années. Et il y avait presque une hypocrisie gigantesque, dans ce contexte, à entendre Anne Hidalgo ou Manuel Valls faire de l’extension de Roland-Garros une sorte d’alpha et oméga de la candidature parisienne pour 2024 alors que le stade de tennis, tel qu’il existe aujourd’hui, pourrait accueillir en 2024, mais aussi en 2040, un tournoi de tennis olympique.

Dans cette incapacité à trouver une solution, le rôle joué par Francis Luyce, président omnipotent de la Fédération française de natation, actuellement dans l’exercice… d’un sixième mandat en attendant peut-être un septième fin 2016, n’a pas été à l’évidence très déterminant. La création d’un système autour de sa personne, dénoncé courageusement par l’ancienne championne du monde Roxana Maracineanu, n’a pas aidé aux remises en cause peut-être nécessaires –mais la faute grave des autorités politiques est de ne jamais avoir imposé la limitation des mandats à la tête des fédérations.

Petit bassin

La question n’est pas tellement de savoir combien ce centre nautique coûtera (il vaudra une fortune), mais s’il y a une vraie volonté d’en avoir un

Pour les Jeux de Londres, le coût estimé au départ du flambant neuf London Aquatics Centre était de 72 millions de livres. Dans les faits, en comptant la réadaptation du site en piscine municipale après les Jeux de 2012 (la piscine a été seulement ouverte au public lors de l’hiver 2014 après le retrait des tribunes provisoires et l’ajout de larges baies vitrées), l’ardoise a été de 269 millions de livres (385 millions d’euros au cours actuel, soit à peu près le coût estimé de l’extension de Roland-Garros). Mais c’est ce que valait, après tout, un lieu qui polarise toute l’attention médiatique pendant la première semaine des Jeux olympiques pour un événement historique et qui doit être ensuite reconfiguré pour un usage de très longue durée à destination de la communauté locale.

Alors que Paris se contente tactiquement de sous-budgéter sa candidature à six milliards d’euros –des chiffres qui seront au moins doublés en cas d’obtention des Jeux–, la question n’est pas tellement de savoir combien ce centre nautique coûtera –parce qu’il vaudra une fortune–, mais s’il y a une vraie volonté d’en avoir un.

Depuis la création des Championnats du monde de natation en 1973, l’Allemagne, grâce à Berlin, l’Italie, avec Rome à deux reprises, l’Espagne, trois fois entre Madrid et Barcelone, ont été capables d’accueillir un tel événement avec des structures parfois provisoires. Il y a dix ans, Montréal avait reçu les Mondiaux en réaménageant trois bassins extérieurs dans le parc Jean-Drapeau, qui servent désormais aux baignades estivales des Québécois. Hélas, dans ce domaine de l’organisation, la France s’acharne à évoluer en petit bassin en attendant un miracle à Lima…

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