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Sommes-nous trop intolérants avec les caprices des enfants (des autres)?

Michael LaMartin / It Makes Noise Too  Via Flickr, License CC

Michael LaMartin / It Makes Noise Too Via Flickr, License CC

Ma fille a 6 mois et passe la moitié de son temps à être un petit ange et l’autre moitié un minuscule trou du cul. Et je vis dans la terreur qu'une photo volée ou une vidéo montrant ses caprices et mes mauvais choix éducatifs ne finisse en ligne pour toujours.

En juillet, une mini-échauffourée au restaurant Marcy’s Diner, minuscule établissement de Portland, dans le Maine, a fait exploser tous les profils Facebook américains. Si les versions divergent quant aux événements qui se sont réellement déroulés lors de ce qui sera dorénavant connu sous le nom de Brunchgazi, toutes les parties sont d’accord sur les faits: une toute petite fille a piqué une crise dans un restaurant en attendant trop longtemps ses crêpes, les parents ne l’ont pas sortie, la propriétaire, Darla Neugebauer, et la famille se sont disputés (et Neugebauer a crié sur l’enfant); la famille a payé, quitté le restaurant et posté une critique furibonde sur la page Facebook de l’établissement; ce à quoi Neugebauer a répondu en surenchérissant dans l'exaspération. Et Internet a explosé.

Les parents offensés ont eu une réaction prévisible. Les enfants sont des êtres humains! Cette petite souffre de TSPT maintenant! Un restaurant n’est pas une projection nocturne de Magic Mike XXL

A quoi leur a répondu un non moins prévisible assaut de grands-parents et d’individus dépourvus d’enfants: Quand on n’est pas capable de contrôler une progéniture qui représente un vrai danger pour son environnement, on doit au moins avoir la correction de ne pas montrer sa trombine à l’extérieur! J’ai élevé 17 enfants, et dès l’âge d’un mois ils savaient qu’au moindre faux pas ils iraient dormir dehors sous le porche!

Qui a raison?

La mère, Tara Carson, directrice marketing, a tenté de limiter les dégâts en postant un court récit de la chose sur un blog du Washington Post. Ça n’a pas très bien marché. Le post frôle les 8.000 commentaires, la plupart vindicatifs. Il s’agit là d’une «conversation» qui ne peut se terminer et pour laquelle personne ne peut avoir le dernier mot, parce que les deux parties avaient à la fois tort et raison. Les parents avaient raison parce qu’il ne faut pas crier sur un bébé (et aussi parce qu’en général, des pancakes doivent avoir ce genre de dimensions et ne pas mesurer 35 centimètre de large et 2,5 centimètres d’épaisseur ni demander 40 minutes de préparation, ce qui est inexcusable). Mais ils ont également tort parce qu’en cas de problème impliquant un bébé dans un restaurant, on lui refile des Cheerios à grignoter, point barre. La propriétaire du restaurant a raison parce que lorsque quelqu’un trouble la tranquillité de votre établissement, vous avez parfaitement le droit de lui demander de vider les lieux. Mais elle a également tort, parce que si vous n’êtes pas fichu de préparer trois pancakes en 10 minutes, à quoi bon ouvrir un restaurant? Je vous en prie, surtout, continuons d’en débattre.

Chaque commentateur de la meute qui ne manque jamais de se jeter sur la moindre anecdote impliquant des enfants se conduisant mal en public (et il y en a tant qu'il serait impossible de les recenser) a techniquement raison, lui aussi. Les parents rancuniers ont le droit de se sentir agressés, car personne ne peut comprendre l’enfer domestique qu’est la gestion de la personnalité d’un tout-petit, si ce n’est la famille dudit tout-petit. Ceux qui ne supportent pas les mômes ont également raison car ils n’ont pas choisi de vivre dans un cauchemar dystopique où, s’ils n’y sont pas techniquement bienvenus, les enfants sont dorénavant présents dans les bars, les restaurants gastronomiques et autres endroits où je n’imaginerais pas une minute emmener mon gamin.

...Pas Internet

Dans cet interminable débat autour des enfants dans les lieux public, tout le monde a relativement raison—tout le monde sauf Internet. Pour chaque parent qui laisse son bambin sauter sur des sachets de ketchup et envoyer une peau de poisson fraîchement découpée dans la tête de convives qui ne se doutent de rien (cela m’est arrivé lorsque j’étais enceinte de sept mois et je ne me suis pas gênée pour porter un regard hautement moralisateur), il y en a dix qui font vraiment et sincèrement de leur mieux. Mais Internet s’en fout. Internet et tous les gens qui y sont (moi y compris) adorent se jeter sur les tyrans miniatures et les torrents de terreur qu’ils déversent et utiliser ces moments—sans doute les moins glorieux pour toutes les parties impliquées—pour provoquer une nouvelle conversation inepte, interminable et sans possibilité de cessez-le-feu.

A l’été 1983, ma propre mère était elle aussi un parent en butte aux critiques tentant de faire de son mieux lorsque, au cours d’un road trip dans le désert stérile de Californie, ma famille se vit refuser l’accès aux toilettes de la seule station service à 80 km à la ronde. «Mais elle va avoir un accident implora mon père en désignant du doigt sa fille de 7 ans, moi (j’étais mortifiée). «C’est pas mon problème» répondit la dame derrière le comptoir. Mon père acheta une boîte de Kleenex et ma mère emmena calmement mon frère de 3 ans et moi derrière le bâtiment, où elle nous implora de nous soulager directement sur le sol poussiéreux. La propriétaire, comme vous l’imaginez, était furieuse—mais ses hurlements ne furent hélas que condamnés à hanter la légende familiale des Schuman, et cela n’alla pas plus loin. (Enfin, maintenant ses hurlements sont sur Internet. Mais c’est pour porter de l’eau à mon moulin!)

La terreur nouvelle des parents

Si cette petite aventure avait eu lieu en 2015, Madame Pas Mon Problème aurait eu un smartphone, et toute l’histoire—son refus, mon petit derrière tremblotant obéissant à l’appel de la nature dans la brise—aurait été tweetée en direct, et immédiatement relayée sur Facebook, Instagram, Vine et Snapchat. Tout le monde, y compris la prof de chorale de primaire, aurait exprimé son opinion sur l’éducation dispensée par ma mère à ses enfants. Des mères en colère auraient fait une descente sur l’établissement et auraient pratiqué une vidange collective dans son parking. Nous aurions fini à Good Morning America. Sharon Schuman—titulaire d’un doctorat, professeur d’anglais chérie et violoniste concertiste accomplie—serait passée à la postérité sous l’unique sobriquet de Maman Pipi.

Alors franchement merci, Internet. Parce que maintenant que des broutilles d’une banalité confondante sont régulièrement propulsées au rang d’informations nationales, le parent déjà angoissé que j’étais est pathétiquement terrifié à l’idée d’emmener sa fille où que ce soit en public. Elle a 6 mois et passe donc la moitié de son temps à être un petit ange incroyablement adorable et l’autre moitié un minuscule trou du cul. Comme la plupart des jeunes parents je suis convaincue que je suis nulle, et cette peur est intensifiée par la possibilité très réelle que quelque chose d’horrible ne se produise quand je sors avec elle: une photo volée pendant que j'allaite, une couche qui explose en plein vol dans un lieu public dépourvu de table à langer, une crise de hurlements due à l’épuisement.

Pourquoi Internet arroge-t-il aux chats une aura rose et moustachue alors que les enfants font l’objet d’un débat national houleux?

Vous allez me dire qu’Internet fait paraître tout le monde sous son pire jour sans distinction, et que c’est justement à ça que ça sert. Ce à quoi je vous renverrai en retour environ 9 millions de vidéos de chats et quelques histoires de félins héroïques—ce sont vraiment des héros, certes, mais sont-ils représentatifs des chats en tant qu’espèce? J’aime les chats, mais ce sont des créatures distantes et récalcitrantes et, contrairement à la plupart des petits enfants, leurs fréquents épisodes de vomissements et de défécation sont souvent des manifestations de mépris destinées aux possessions les plus chéries de leurs maîtres. Pourquoi Internet arroge-t-il aux chats une aura rose et moustachue alors que les enfants—dont la plupart finissent par devenir des adultes raisonnablement consciencieux—font l’objet d’un débat national houleux?

Voici une proposition révolutionnaire: si vous êtes un parent et qu’on vous traite mal dans un restaurant, écrivez sans mâcher vos mots une missive privée à cet établissement, ou dites son fait au propriétaire sans témoins. Dans la plupart des cas, il se répandra en excuses et vous repartirez les bras chargés de denrées gratuites. Si, d’un autre côté, vous êtes témoin d’une scène provoquée par un enfant qui ne sait pas se tenir, marmonnez dans votre barbe qu’il faudrait qu’on l’enferme une bonne fois pour toutes, comme une personne civilisée, passez à autre chose et qu’on en parle plus.

Tous les parents prennent sous la contrainte des décisions qui semblent probablement FUBAR, soit complètement débiles, aux observateurs extérieurs. Tous les adultes perdent un jour ou l’autre leur sang froid avec des enfants. Toutes ces choses sont très banales et aucune ne mérite un opprobre généralisé.

Dans trois semaines, ma fille et moi prendrons l’avion ensemble pour la première fois. J’ai déjà envie de mourir. Je n’ai pas peur des regards critiques ou des grognements que je suis déjà certaine de provoquer. Ce dont j’ai peur, c’est que l’inévitable manifestation de mes mauvais choix éducatifs ne finisse en ligne pour toujours et ne passe à la postérité—objet d’ignominie et d’interminables débats.

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