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Les incendiaires sont-ils des pyromanes?

Un homme maniant des bolas enflammées | laurent sallandre via Flickr CC License by

Un homme maniant des bolas enflammées | laurent sallandre via Flickr CC License by

Il est très rare que l’auteur d’un incendie volontaire soit un vrai pyromane, car le terme renvoie à une catégorie psychiatrique très précise.

Alors que deux hommes ont été mis en examen dans l’enquête sur l’incendie de Naujac, dans le Médoc, samedi 25 juillet, le mot «pyromane» refait surface dans les médias et sur les réseaux sociaux. 

Comme ce fut souvent le cas lors de précédents incendies:

Pourtant, ce terme renvoie à un profil psychiatrique qui ne s’applique pas à tous les incendiaires, et son usage fausse l’appréhension des auteurs d’incendie. En réalité, la pyromanie est un trouble du contrôle d’une impulsion, qui se manifeste par une fascination du feu.

Comme l’explique un article de l’Institut australien de criminologie publié en mars 2005, la pyromanie est extrêmement rare et constitue une part très faible des admissions en hôpital psychiatrique. Le taux d’incidence du trouble serait inférieur à 1% de la population. C’est ce qui pose problème pour l’analyser d’un point de vue psychiatrique. Il n’existe d’ailleurs aucun spécialiste mondial de la question selon Pierre Lamothe, expert-psychiatre auprès de la Cour de Cassation. Slate.fr a interrogé quelques-uns des rares psychiatres qui ont travaillé sur la question.

«Manie addictive»

Pyromane, incendiaire criminel: les termes sont employés comme s’il s’agissait de deux synonymes désignant un criminel qui utilise le feu comme une arme. Et si, à première vue, rien ne les distingue, cette confusion agace au plus haut point les quelques psychiatres mobilisés pour des expertises en cas d’incendies volontaires. Selon Pierre Lamothe, la pyromanie doit être comparée à d’autre troubles, mieux connus du grand public:

«Il faut comprendre que la pyromanie est une impulsion, une manie addictive comme la kleptomanie, l’addiction au jeu. On peut comparer la jouissance d’admirer un feu ou un incendie avec la jouissance d’un toxicomane au moment de la prise de stupéfiant, ou le frisson ressenti par un pervers sexuel lorsqu’il s’adonne à sa perversion.» 

Le docteur Jérôme Prizac, psychiatre à Douai, dans le Nord, et auteur d’un mémoire sur les actes incendiaires, explique ainsi la différence entre le pyromane et l’incendiaire criminel: 

«Il n'y a pas de motivation “autre” [chez le pyromane] dans le sens où il ne s'agit pas d'exprimer une vengeance, de masquer un acte criminel par exemple comme dans l'incendiarisme secondaire [qui ne n’est pas le fait d’un pyromane avéré].

La pyromanie n'est pas non plus une forme de psychopathie, où le sujet éprouve une jouissance de la destruction de l'ordre social, sans lien avec un amour particulier pour le feu:

«Les manuels diagnostics comme le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux le disent bien: l’acte pyromane ne s'explique pas par un trouble de la personnalité notamment psychopathique ou sociopathique, il n'y a pas de motivations délirantes.»

La pyromanie est une impulsion, une manie addictive comme la kleptomanie, l’addiction au jeu

Pierre Lamothe, expert-psychiatre auprès de la Cour de Cassation

Absence de motifs

Leur acte n’a pas d’autre raison que leur manie: les pyromanes ne sont même pas sensibles aux dégâts causés. Le feu est un plaisir en soi, et tout ce qu’il entraîne ne touche pas le pyromane puisque les conséquences n’ont aucun lien avec la jouissance d’assister à l’incendie. Résultat: l’appréhension d’un pyromane est beaucoup plus complexe que celle d’un incendiaire criminel d’après Lamothe puisque «les rares que l’on arrête font preuve de mauvaise foi, n’expliquent pas leur acte» et s’en dédouanent.

En septembre 2014, un jeune homme a ainsi écopé de deux ans de prison ferme pour avoir incendié plusieurs voitures dans des parkings de Rennes. Ouest France parle d’une «franchise déconcertante» au moment d’avouer les faits. Même chose lors de la mise en examen d’un pompier pyromane en octobre de la même année: France Bleu raconte le choc de la profession de n’avoir pas pu repérer le trouble du jeune homme dans les tests d’entrée.

Dans les deux cas, le schéma est le même: lorsqu’il s’agit d’un vrai pyromane, on ne s’explique pas l’absence de motif, pourtant commune lorsque l’individu est atteint de pyromanie.

Impulsion vs «comportement choisi»

Selon le docteur Rebekah Doley, psychologue et professeure à l’Université Bond de Gold Coast en Australie, «lorsque l’on attribue à tort» le terme de pyromane à un incendiaire criminel, on fait passer une impulsion pour «un comportement choisi, et cela change la perception de l’acte par la communauté, les victimes, la justice, mais également l’auteur lui-même». 

Problème: cette perception faussée crée une «gêne dans la façon d'aborder non seulement l'importance des conséquences pénales mais aussi et surtout les réponses thérapeutiques à proposer», nous dit Jérôme Prizac. L'article D17 du Code de procédure pénale entretient cette confusion en demandant une expertise médicale identique pour tous les auteurs d'incendies volontaires. En bref, une perte considérable de temps puisque la grande majorité des patients traités pour pyromanie ne sont pas des pyromanes.

Sans compter que la manière de traiter les pyromanes est encore très expérimentale. Selon le docteur Doley, les dernières études démontrent qu’il n’existe pas de traitement unique. «Chaque trajectoire» entraîne un traitement particulier fondé sur «l’histoire individuelle, l’état mental, etc.».

Profil encore peu connu

Il n’existe aucune certitude sur les facteurs qui déterminent la pyromanie. Jérôme Prizac parle de carences affectives, de maltraitances infantiles ou encore de frustrations sexuelles. «Rien de concluant» en ce qui concerne les recherches sur une éventuelle origine biologique. La seule certitude, d’après Pierre Lamothe, c’est que les pyromanes sont des hommes dans 99% des cas.

Face à ce manque de données et cette difficulté de repérer les individus pyromanes, Lamothe appelle à «arrêter de généraliser ce terme»:

«On ne peut plus qualifier de pyromane n’importe quel gamin qui brûle une voiture.»

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