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Si vous voulez fumer au resto, partez en Corée du Nord

Nicolas Santolaria, mis à jour le 13.08.2015 à 15 h 48

En Corée du Nord, fumer est une des rares libertés. Un des petits détails de la vie quotidienne à Pyongyang qu’un couple d’expatriés en République populaire démocratique de Corée narre dans un ouvrage passionnant.

À la fête foraine de Pyongyang, le 27 juillet 2007 | (stephan) via Flickr CC License by

À la fête foraine de Pyongyang, le 27 juillet 2007 | (stephan) via Flickr CC License by

Sans doute trop occupés par la lecture du best-seller estival Le Charme discret de l’intestin, les médias sont passés cet été à côté d’un ouvrage passionnant évoquant un autre endroit difficile d’accès: la Corée du Nord. Sorti en mai dernier et écrit à quatre mains, le livre On a marché dans Pyongyang est un témoignage inédit sur la vie quotidienne dans ce pays folklorique où un ministre de la Défense peut se faire exécuter à coups de canon anti-aérien, pendant que le grand leader Kim Jong-un est occupé à constituer sa «troupe de plaisir» pour satisfaire ses moindres besoins sexuels. Bref, un lieu exhalant un exotisme incontestable, là où Cuba ressemble désormais à une succursale de Starbuck.

C’est ce que s’est dit Quentin[1] lorsqu’il a répondu à une annonce pour intégrer une mission internationale de coopération agricole afin d’apporter son aide à ce pays lointain, connu pour sa population famélique et son dictateur obèse. Une expérience unique qu’il a vécue durant une année avec sa femme Sarah et ses deux enfants. 

«À nous quatre, on représentait le tiers de la communauté française de Pyongyang. La plupart des expatriés sont des célibataires et le fait de venir en famille nous a donné une forme de respectabilité aux yeux des Coréens», précise-t-il à Slate.fr.

Surveillés mais bénéficiant d’une certaine liberté de mouvement (malgré l’interdiction d’emprunter les transports en commun et les laissez-passer indispensables pour sortir de la ville), le couple a donc pu observer au plus près la vie ordinaire dans ce bastion du stalinisme placé sous le patronage de la doctrine Juche, laquelle prône l’autosuffisance alimentaire et adjoint le pinceau de l’intellectuel au traditionnel diptyque formé par la faucille et le marteau.

Prouesse du dieu Kim Jong-un

«Les Coréens sont dirigés par Superman. Ils entretiennent le mythe du caractère surhumain de leur chef. Dans une usine de confection où il est passé, ses traces de pas ont été matérialisées sur le sol comme sur Hollywood Boulevard et on vous explique qu’un simple conseil du leader a permis de multiplier par cent la production de chaussettes. Ces directives distillées sur zone, c’est ce que l’on appelle les on the spot guidance

Il est vrai que les prouesses managériales du n°1 ont de quoi estomaquer. En visite dans une piscine, le leader omniscient constatera par exemple que l’accès au plongeoir est trop fastidieux et sa remarque visionnaire sera immédiatement suivie par la construction d’un ascenseur surréaliste conduisant directement à la plateforme. Au final, tout cela ne mène à rien car les coupures d’électricité régulières dans le pays rendent périlleuse l’utilisation des installations automatisées et l’eau du bassin est tellement froide qu’un phoque refuserait de s’y baigner. Mais il en faudrait plus pour écorner l’image du Grand Leader.

Même si tu peux développer une forte complicité avec certains Coréens, il y aura toujours la vénération de leur Leader entre eux et toi

Quentin, expatrié en Corée du Nord
pendant un an

Capable d’écrire un livre en une journée sur n’importe quel thème, de battre le record d’un parcours de golf sans échauffement ou bien d’inventer à la volée le concept d’escalator, celui qui préside aux destinées de la Corée du Nord n’a rien du type un peu mollasson annonçant la baisse prochaine du chômage. Pour preuve de l’étendue de son pouvoir, il existe une fleur qu’il a lui même créée: la kimjongilia (en réalité, une sorte de bégonia qui ne veut pas dire son nom). 

«Pour eux, c’est un vrai dieu et, même si tu peux développer une forte complicité avec certains Coréens, il y aura toujours la vénération de leur Leader entre eux et toi.»

Quentin et sa famille ont pu constater de visu les manifestations les plus extrêmes de ce culte du chef à l’occasion des longues semaines de commémoration qui ont accompagné la mort de Kim Jong-il. Champions du monde des émotions surjouées, certains Coréens du Nord sont même allés jusqu’à jeter leurs manteaux sous les roues du convoi mortuaire afin que les pneus ne se salissent pas sur la neige. Et ce, bien entendu, malgré un froid polaire.

«Asile psychiatrique à ciel ouvert»

«Les gens là-bas sont très intelligents, très fins, plein d’humour. Ils ont une forte capacité d’abstraction. On pouvait par exemple traiter le guide qui nous chaperonnait de sale communiste et ça le faisait rire. Mais ils sont entretenus dans une vision paranoïaque où on leur explique que le monde entier leur en veut, et du coup ils développent une véritable névrose. Tu es obligé de te dire que, ce que tu vis, c’est bien: sinon, tu meurs. La Corée du Nord, c’est un asile psychiatrique à ciel ouvert.»

Archaïque et profondément inégalitaire, le pays abrite une caste de privilégiés qui fonce plein gaz dans des berlines luxueuses sur les routes que des milliers de malheureux –détenteurs de véhicules au charbon pour les plus veinards– dégagent péniblement à coups de pic à glace. La famine, les camps de travail, les exécutions: Quentin et Sarah ne verront rien de tout cela durant leur année passée là-bas. «À nos yeux, la violence n’a jamais été apparente, même si la souffrance est indéniable. C’est plutôt une pression psychologique diffuse et constante que nous avons vécue et intégrée», explique Sarah.

Métro de Pyongyang, septembre 2014 | Matt Paish via Flickr CC License by

Les Coréens du Nord ont tellement digéré cette autocensure que les forces de l’ordre sont quasi invisibles sur place. Le quartier interdit, qui abrite les dignitaires du pays, est ainsi gardé par un simple planton devant une barrière en bois. Tout ce qui est stratégique est néanmoins savamment camouflé aux yeux des occidentaux, jusqu’aux policiers qui font la circulation, recouverts de filets de pêche constellés de rubans étincelants pour tromper la vigilance des satellites ennemis.

Loin des révélations fracassantes sur l’état stratégique du pays, tout l’intérêt de l’ouvrage se trouve donc dans la description des petits détails qui font la vie là-bas. «C’est une autre planète. Ce qui est très étonnant, c’est que tu peux fumer n’importe où, à la Poste, au restaurant, dans les jardins d’enfants. Comme c’est une des rares libertés sur place, on s’y raccroche à fond. La clope permet d’entretenir un lien chaleureux avec les Coréens. On picole aussi beaucoup pour évacuer la pression que nous mettent les autorités», évoque Quentin. «Enfin, cela concerne surtout les hommes, car la cigarette est interdite aux femmes, et la consommation d’alcool est mal vue», précise Sarah.

Le Grand Leader tient absolument à préserver le teint de pêche de ces dames. Dans un but de sécurité publique, le vélo a lui aussi été longtemps interdit à la gent féminine, avant un récent assouplissement de cette directive étatique. «Il y a eu beaucoup d’accidents de la circulation qui ont été provoqués par des femmes en vélo et notre Cher Leader leur avait demandé de ne plus monter sur leur engin», précise le Coréen du Nord qui accompagnait le couple français. Sur le front de l’égalité des sexes, signalons néanmoins l’existence de bataillons entiers de combattantes de sexe féminin.

Sentiment d’absurdité

À nos yeux, la violence n’a jamais été apparente. C’est plutôt une pression psychologique diffuse et constante que nous avons vécue et intégrée

Sarah, expatriée en Corée du Nord pendant un an

«Il y a un sentiment d’absurde qui domine là-bas, c’est du Kafka à l’échelle d’un pays, explique Sarah. Du coup, on est toujours partagés entre le rire provoqué par ce monde surréaliste et la réalité, qui est vraiment très, très moche. On rit beaucoup, et après on s’en veut. Tu ne sais d’ailleurs jamais très bien comment te situer par rapport à tout ça. Un jour, un responsable coréen est tombé sur un album des Schtroumpfs que j’avais laissé à l’arrière de notre véhicule. Il m’a demandé de quoi ça parlait et j’ai commencé à lui expliquer que c’était l’histoire d’un peuple de petits êtres bleus et identiques qui suivaient tous un grand chef… Et soudain, je me suis arrêtée net. Ça ressemblait tellement à une description de la Corée du Nord que je me suis dit: “Il va croire que je me fous de sa gueule.”»

Lunaire est un mot qui colle bien à cette aventure hors-norme où tous les repères traditionnels finissent par être balayés. Dans la capitale, il n’y a par exemple aucune enseigne apparente, et les adresses de resto se transmettent de bouche à oreille comme des spots secrets. Il est d’ailleurs courant de se retrouver seul client d’un établissement vide. Il faut néanmoins aimer l’ail pour apprécier la gastronomie locale structurée autour de ce basique olfactif, et amener son propre papier toilette, car il n’y en a pas. Les grands magasins, eux, semblent toujours fermés et il faut cogner à la porte pour que quelqu’un vienne vous ouvrir, sans assurance qu’on vous vende ce que vous souhaitez.

Aux fenêtres, des milliers de fleurs en plastique fluo trompent la rigueur de l’hiver. Et, pour se distraire, on peut toujours aller au cirque militaire, où le clown le plus ridicule est un GI américain qui finit immanquablement le cul par terre. «À notre retour de Corée du Nord, on a été très étonnés de ne pas être convoqués par les service secrets français. Mais peut-être ont-ils acheté le livre», conclut Quentin, qui trouve également une certaine forme de bizarrerie à son pays d’origine. 

1 — Les prénoms ont été modifiés dans le livre. Retourner à l'article

Nicolas Santolaria
Nicolas Santolaria (15 articles)
Journaliste
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