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Faire pipi au lit n’est pas une question de mauvaise éducation

Morning blues | Philippe Put via Flickr CC License by

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Passage en revue des méthodes médicales étranges, désespérées et parfois cruelles contre un problème courant.

En 1840, E.W. Duffin, un médecin britannique, a écrit à la revue médicale Lancet pour parler de sa solution à une maladie embarrassante. Sa patiente était une jeune femme de 19 ans «extrêmement belle» qui urinait au lit chaque nuit. Ayant trop honte pour épouser son fiancé, elle s’est mise à la recherche d’une solution médicale. Malheureusement, cette «habitude» a eu raison de toutes les stratégies médicales possibles (y compris ce que Duffin appelait «l’influence de la réprimande et de la sensibilité féminine»).

Le médecin est donc logiquement passé à la vitesse supérieure et a recouvert l’intérieur de l’urètre de sa patiente de soude caustique. À plusieurs reprises. Même si la jeune femme s’en plaignait, M. Duffin était très satisfait du résultat:

«Quand l’urine passe sur la surface irritée, la douleur engendrée suffit à réveiller la patiente.»

En tant qu’être humain doté d’un urètre, plusieurs choses me sont passées par la tête lorsque j’ai lu ça. Ma première pensée étant: jamais de la vie, jamais de la vie, mais alors jamais de la vie!

La deuxième pensée fut plus élaborée… et consternante. Le désespoir qui a amené à cette terrible approche caustique est hélas toujours d’actualité, même en 2015.

Près de deux cents ans après le rapport médical du docteur Duffin, deux tiers des enfants ont encore trop honte pour dire à un médecin qu’ils font pipi au lit. Ça fait beaucoup de monde, car quasiment 20% des enfants de 5 ans connaîtront une période d’énurésie nocturne (uriner de façon involontaire pendant le sommeil, sans aucune cause particulière).

Manie dégoûtante

Pourquoi cette phase, que beaucoup d’enfants traversent, est-elle entourée d’un tel fardeau affectif, culturel et médical? Comme un grand nombre de complexes persistants, cela remonte à l’ère victorienne, prude et très tournée vers la science.

À cette époque, bon nombre d’étranges théories ont été élaborées sur l’incontinence nocturne en se basant sur un minuscule noyau de logique. Certains médecins pensaient que ce mal était déclenché par des «oxyures» (vers intestinaux) qui sévissaient dans la vessie. Cette hypothèse trouve sans doute sa logique dans le fait que beaucoup d’enfants à la «vessie hyperactive» avaient l’impression qu’il y avait  quelque chose en eux, nous explique Patrina Caldwell, de l’université de Sydney et qui travaille à l’hôpital pour enfants de Westmead, en Australie.

Une autre idée répandue voudrait que des calculs rénaux provoquent cette incontinence, alors que, s’il devait y avoir un rapport, ce serait que ces calculs surviendraient chez des enfants qui boivent moins justement pour éviter de mouiller leur lit. De façon plus générale, les gens croyaient que faire pipi au lit était une manie dégoûtante, qui justifiait pleinement qu’on réprimande l’enfant comme le préconisait Duffin. Pour un autre médecin, en 1888, la punition se devait d’être une «bonne dose de coups de martinets et de remontrances».

À l’ère victorienne, certains médecins pensaient que ce mal était déclenché par des vers intestinaux qui sévissaient dans la vessie

Au XXe siècle, on a commencé à penser que les enfants n’étaient pas responsables et que c’était «une façon d’exprimer une détresse psychologique», raconte Caldwell. Et les psychologues du début du XXe siècle croyaient pouvoir résoudre ce problème psychologique grâce à une nouvelle approche: le comportementalisme.

Les psychologues se sont rués sur cette nouvelle théorie scientifique, explique Deborah Doroshow, médecin et historienne de la psychiatrie infantile à l’université de Yale. Cette théorie considérait que tout comportement humain est une réponse à un stimulus. À la manière d’Ivan Pavlov, qui dressait des chiens à saliver au son d’une sonnette, les comportementalistes ont cru avec optimisme qu’à l’aide des bons stimuli et réactions ils réussiraient à «dresser les gens à faire tout ce qu’ils voudraient», poursuit le docteur Doroshow. Au cours des années 1930, cette méthode a été utilisée pour soigner la perversion sexuelle, l’addiction à la morphine et l’alcoolisme.

Manque d’amour maternel

À la fin des années 1930, les psychologues Orval et Molly Mowrer décident de régler le problème de l’incontinence à l’aide d’une technologie qui s’inspirait des résultats du comportementalisme. Leur première invention était un peu trop radicale: quand un enfant mouillait son lit, l’urine déclenchait un système qui faisait qu’une partie du lit s’effondrait et faisait tomber l’enfant au sol. Leur deuxième invention était un peu moins violente: les Mowrer avaient placé un morceau de coton entre deux plaques de cuivre, le tout étant relié à une pile et une sonnette, et plaçaient ce système sous l’enfant. Quand l’urine mouillait le coton, la sonnette retentissait. L’objectif n’était pas de faire peur aux enfants pour qu’ils arrêtent d’uriner, mais plutôt de leur apprendre à se réveiller quand ils auraient envie de faire pipi. Le couple de psychologues s’est même félicité d’avoir réussi à soigner le «champion du pipi au lit» des enfants qu’ils soignaient grâce à cette invention.

Le système des Mowrer fut ensuite amélioré au milieu des années 1940 par le docteur H. Wright Seiger, qui décide de recouvrir le système de caoutchouc afin que l’alarme se déclenche plus vite et que le tout puisse se nettoyer plus facilement. Dans les années 1950, on voit fleurir des publicités pour «l’alarme anti pipi au lit».

Mais ces alarmes avaient leurs inconvénients. Certains enfants dormaient par terre pour éviter de les déclencher, ou sabotaient l’appareil, explique le docteur Doroshow. Les alarmes réveillaient les autres membres de la famille, et parfois un produit défectueux électrocutait un enfant. Et le signal sonore impliquait qu’un parent (très souvent la mère) se lèverait, sortirait son enfant du lit, l’emmènerait aux toilettes, nettoierait le lit et remplacerait le morceau de coton, et ce, plusieurs fois.

Dans les années 1950, on voit fleurir des publicités pour «l’alarme anti pipi au lit»

L’alarme anti pipi au lit signifiait surtout «davantage de travail pour les mamans», explique le docteur Doroshow, en plus du sentiment de culpabilité qu’elles ressentaient. «Il y a soixante-dix ans, personne n’osait dire que son enfant faisait pipi au lit.» Ce sont les psychanalystes, à la recherche de causes plus profondes dans le comportement, qui ont commencé à remplacer les comportementalistes optimistes, qui étaient surtout en quête de résultats. Les psychanalystes, eux, pensaient que l’incontinence nocturne était liée à un manque d’amour maternel. Les médecins s’en prenaient aux mères qui mettaient leurs enfants sur le pot trop tôt (et évidemment, ils leur reprochaient d’avoir mal éduqué leurs enfants).

Traitement médicamenteux

Au lieu de cette attitude culpabilisante, le pédiatre Benjamin Spock prône une approche bien plus bienveillante dans son livre sorti dans les années 1940 : Comment soigner et éduquer son enfant. Ses conseils ont perduré: au cours des années 1950, les médecins ont commencé à conseiller aux parents de ne pas trop donner à boire à leurs enfants le soir et de les réveiller dans la nuit pour les emmener aux toilettes, au lieu de les réprimander.

Il faut attendre les années 1960 pour que les médecins commencent à voir l’incontinence nocturne comme un problème médical. Même si beaucoup de gens se servaient encore des «alarmes anti pipi au lit» des comportementalistes, les médecins ont commencé à prescrire des médicaments pour traiter ce problème. Le premier de ces médicaments fut l’imipramine, un antidépresseur, qui sera ensuite remplacé par la desmopressine, qui réduit la quantité d’urine produite pendant le sommeil.

Mais les médecins ont vite fait face à un problème: quand les enfants arrêtaient le traitement, ils mouillaient de nouveau leur lit. Seuls 35% des enfants restaient propres après avoir arrêté la desmopressine, tandis que 54% d’entre eux restaient propres grâce à l’usage de l’alarme. «L’alarme anti pipi au lit est la solution la plus efficace», reconnaît le docteur Doroshow, et cette solution reste la première utilisée un peu partout dans le monde.

Ça ne veut pas dire que notre compréhension de l’incontinence des enfants est restée coincée dans les années 1930 ou même dans les années 1960. De nos jours, explique le docteur Doroshow, «nous évitons de voir ce problème comme une maladie»: les médecins de notre époque «s’emploient à dire aux patients que c’est normal, et que cela passera». L’incontinence ne devient inquiétante que quand un enfant mouille son lit pendant de nombreuses années, ou si un enfant habituellement propre se met soudainement à uriner au lit.

Optimisme des comportementalistes

Je rencontre sans arrêt des parents qui me demandent s’ils ont un problème ou s’il y a un problème chez leur enfant

Deborah Doroshow, médecin et historienne de la psychiatrie infantile à l’université de Yale

De récentes études ont démontré que la plupart des problèmes d’incontinence nocturne dépendaient du type de sommeil de la personne: les gens au sommeil lourd ont moins tendance à se réveiller quand leur vessie est pleine. Cela arrive plus souvent s’ils ont une petite vessie ou si leurs reins produisent trop d’urine la nuit. C’est ce qui est probablement arrivé à la patiente du docteur Duffin.

La médecine moderne n’a pas encore permis de calmer ces anciennes croyances. «Je rencontre sans arrêt des parents qui me demandent s’ils ont un problème ou s’il y a un problème chez leur enfant», explique le docteur Doroshow. Ce genre d’inquiétude n’a rien de surprenant, quand on voit les idées qu’on nous a mis dans la tête sur le sujet, à cause des psychanalystes qui culpabilisaient les mères ou des victoriens comme Duffin qui voyaient la soude caustique comme une thérapie valable. Mais je me réjouis de dire que nous avons aussi hérité de l’optimisme des comportementalistes quand il s’agit de traiter l’incontinence des enfants.

«Ne perdez pas espoir», encourage Patrina Caldwell, que vous soyez parent de cet enfant sur 5, ou si vous êtes cet adulte sur 200 qui mouille son lit depuis l’enfance. Entre les alarmes, la desmopressine et d’autres médicaments prometteurs, il existe bel et bien des traitements contre l’incontinence nocturne. Et aucun de ces traitements ne préconise de vous recouvrir l’urètre de soude caustique.

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