Partager cet article

Le pape peut-il changer la vision de l’Église sur le sexe?

Discours du pape François devant des catholiques, des prêtres et des nonnes à l’école Don Bosco de Santa Cruz, en Bolivie, le 9 juillet 2015 | REUTERS/Mariana Bazo

Discours du pape François devant des catholiques, des prêtres et des nonnes à l’école Don Bosco de Santa Cruz, en Bolivie, le 9 juillet 2015 | REUTERS/Mariana Bazo

Sexualité, avortement, droits des homosexuels: le pape François souhaite prendre de la hauteur sur ces sujets qui divisent son Église. Dans les coulisses de l’ONU, les diplomates du Vatican ne parlent presque que de ça.

En août 2013, quelques mois seulement après avoir été choisi pour diriger l’Église catholique, le pape François a déclaré à une personne qui l’interviewait qu’il désirait voir le clergé et les diplomates du Saint-Siège se focaliser moins sur les questions de moralité sexuelle que sur le sort des milliards de personnes laissées à l’abandon par une société moderne «du jetable», qui fait peu de cas des pauvres et des opprimés du monde entier.

«Nous ne pouvons insister seulement sur les questions liées à l’avortement, au mariage homosexuel et à l’usage des méthodes contraceptives, avait déclaré le pape François dans une interview, soulignant l’importance de la promotion de la paix et de la lutte contre la pauvreté et les inégalités. Ce qui dit l’Église sur ces sujets est très clair et je suis un fils de l’Église, mais il n’est pas nécessaire d’en parler sans arrêt

Ces commentaires ont sonné le départ d’une vaste campagne de communication pour l’Église catholique, dont l’image avait été ternie ces dernières années, tant par l’inaction de la hiérarchie ecclésiastique face aux cas d’abus sexuels réalisés par des prêtres, que par la réputation de conservatisme des membres de son clergé, qui apparaissaient plus comme des croisés rigides de la morale la plus stricte que comme des ambassadeurs de la paix et des défenseurs des pauvres.

Après deux années de mandat, le pape François est également parvenu à redonner au Saint-Siège un rôle diplomatique de premier ordre. Il s’est forgé une réputation de faiseur de paix et de franc parleur, a négocié des échanges diplomatiques secrets entre les États-Unis et Cuba et a forcé le monde à se confronter à des vérités qui dérangent, comme le génocide arménien ou l’exode mortel de milliers d’immigrés vers l’Europe. Il s’est aussi fait porteur d’un message de compassion très fort envers ceux qui sont souvent relégués en marge de l’église, ou du moins traités comme des citoyens de seconde zone, notamment les pauvres, les femmes et les catholiques ouvertement homosexuels.

Signaux progressistes

Néanmoins, au siège de l’ONU, grand carrefour de la diplomatie mondiale, qui recevra en septembre la première visite d’un pape depuis 1995, les diplomates affirment que les objectifs du Saint-Siège ont peu changé depuis l’élection du pape François et que ses représentants restent très bloqués sur les questions culturelles que le pape a lui-même affirmé vouloir laisser de côté. Dans les débats sur des sujets tels que le développement ou la pauvreté, le rôle d’observateur du Saint-Siège continue principalement à lui servir de rempart contre les efforts des gouvernements occidentaux pour mettre en place des politiques progressistes, notamment relatives à la liberté sexuelle et à la reproduction, qui sont depuis longtemps taboues pour l’Église.

L’archevêque Bernardito Auza, un prêtre philippin nommé de facto ambassadeur du Vatican auprès des Nations unies l’année dernière, s’est fréquemment servi de la tribune qui lui était offerte par l’ONU pour faire la promotion des valeurs conservatrices de l’Église, en dénonçant notamment l’avortement et les tentatives de limiter la croissance démographique, ou en décriant les progrès de l’insémination artificielle comme indignes pour les femmes et les hommes:

«Les êtres humains ne sont pas des chevaux. Toute tentative de réduire l’être humain à un simple pourvoyeur de matériel génétique est indigne, a-t-il notamment déclaré le 19 mars dernier dans un discours donné à l’auditorium de la bibliothèque Dag Hammarskjold, au siège de l’ONU. Les enfants doivent être des fruits de l’amour et non pas conçus en laboratoire.»

Il est délicat pour le pape François de trouver un équilibre entre les conservateurs et les pragmatiques

À en croire plusieurs diplomates travaillant à l’ONU, si le pape –et Auza– affiche effectivement des préoccupations diplomatiques de grande envergure dans leurs déclarations publiques, le message n’est visiblement pas correctement passé auprès des négociateurs du Saint-Siège à New York:

«Nous avons été très heureux d’entendre de tels signaux provenant du pape François: il s’est montré plus progressiste que ses prédécesseurs et a fait savoir qu’il voulait que l’Église ne soit plus aussi dogmatique qu’auparavant, a dit l’un des diplomates occidentaux qui avaient négocié avec les représentants du Saint-Siège aux Nations unies. Mais si l’on observe ce qui se passe sur le terrain ici, à New York, on ne constate aucun changement.»

Un rapport obtenu par Foreign Policy au sujet d’un texte de négociation interne confidentiel rédigé à l’occasion d’une conférence de la Commission de la population et du développement montre que le négociateur du Saint-Siège a tenté de faire supprimer les références aux «droits de procréation», que le Vatican considère comme un feu vert à l’avortement, et à «l’égalité des genres», qui équivaudrait pour l’Église à une acceptation implicite des droits des transgenres.

«Nous ne savons pas très bien si c’est parce que [le pape] n’a pas sur l’Église l’influence que l’on souhaiterait ou si c’est tout simplement parce qu’il ne croyait pas à ce qu’il disait», a ajouté le diplomate.

Une chose est sûre: il est délicat pour le pape François de trouver un équilibre entre les conservateurs, qui partagent les opinions plus traditionnelles de ses prédécesseurs sur l’avortement ou le mariage homosexuel, et les pragmatiques, plus ouverts aux changements.

Star de la diplomatie

Les défenseurs du pape affirment aussi que les activités diplomatiques du Vatican ne se limitent en rien aux questions de sexualité et de procréation. Le pape François et ses représentants aux Nations unies ont profité du statut dont jouit l’Église catholique au sein des Nations unies (seule religion reconnue comme État observateur) pour promouvoir toutes sortes d’autres causes, de l’abolition des armes nucléaires à la lutte contre le réchauffement climatique, en passant par la protection des migrants et des minorités chrétiennes au Moyen-Orient et en Afrique. Le rôle qu’il a joué dans le rétablissement du dialogue entre les États-Unis et Cuba est sans conteste l’une des plus belles réussites diplomatiques de ces dix dernières années.

«Ce qui se dit, aujourd’hui, c’est que le pape François a un vrai poids politique, déclare John Allen Jr., rédacteur en chef adjoint du Boston Globe et de son site d’information catholique Crux, et auteur de neuf livres sur le Vatican et le monde catholique. Désormais, les représentants du Vatican sont sans cesse approchés par les différents gouvernements qui veulent connaître la position du pape sur tel ou tel sujet.»

Il y a quatre ans seulement, le Vatican était en passe de perdre toute influence sur le plan diplomatique. Benoît XVI, le prédécesseur du pape François, avait auparavant été préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi au Vatican. Son intérêt pour les grands défis de notre époque lui avait valu le surnom de «pape vert» et il avait joué un rôle dans la libération par l’Iran de quinze marins britanniques, mais il s’était montré moins intéressé par la diplomatie que son prédécesseur Jean-Paul II, dont on connaît le rôle dans l’effondrement de l’Union soviétique. À Rome, les diplomates en étaient même venus à demander tout haut s’il était vraiment nécessaire d’avoir des ambassades au Vatican, se souvient Allen.

Ce qui se dit, aujourd’hui, c’est que le pape François a un vrai poids politique

John Allen Jr., rédacteur en chef adjoint du Boston Globe et de son site d’information catholique Crux

En novembre 2011, l’Irlande, grand pays catholique, avait rappelé son ambassadeur au Vatican suite aux protestations de son pPremier ministre, Enda Kenny, qui avait accusé le Saint-Siège de faire obstruction à une enquête pour abus sexuel. L’Irlande avait affirmé que la décision avait été prise à des fins économiques, mais beaucoup de diplomates avaient suspecté le différend autour des abus sexuels d’en être la véritable cause.

D’après Allen, les officiels catholiques craignirent alors que ce ne fut le début d’un exode de diplomates venant de pays qui, compte tenu du moindre poids politique du Saint-Siège sur la scène internationale, trouvaient qu’il n’était plus nécessaire d’avoir une ambassade au Vatican.

«On avait l’impression sous Benoît XVI que le Vatican était moins important, explique Allen, en faisant remarquer que la diplomatie du Vatican a totalement fait oublier ces idées sous le pape François. Personne n’en parle plus

Dans une interview donnée en avril au Wall Street Journal, Barack Obama a déclaré que les États-Unis consultaient «attentivement» l’Église catholique pour savoir comment protéger les minorités religieuses dans les zones de conflit.

Le président Obama rencontrera le pape en septembre à la Maison Blanche. Les discussions devraient porter sur le réchauffement climatique, ainsi que sur des questions de «guerre et de paix», notamment au Moyen-Orient, «où les chrétiens ont été attaqués de manière ignoble» a déclaré le président américain lors de l’interview.

Dans un discours donné en mars à l’Université de Durham, en Angleterre, l’ambassadeur britannique au Saint-Siège, Nigel Baker, a dit que son «ambassade et les quatre-vingts et quelques autres ambassades étrangères au Vatican n’ont jamais été aussi occupées. Il y a un véritable intérêt, et même une demande, pour connaître les opinions du pape François et du Saint-Siège sur les sujets-clés du jour».

D’autres pays ont cherché à profiter du charisme et de l’influence du souverain pontife pour faire valoir leurs intérêts. Un porte-parole du ministre israélien des Affaires étrangères a, par exemple, déclaré que son gouvernement cherchait à accroître ses relations avec le Vatican en vue d’une meilleure collaboration pour contrer l’islamisme.

«Nous aimerions encore améliorer nos relations avec le Vatican, et entamer un dialogue plus vaste et important sur des sujets qui nous concernent tous deux, comme le sort des minorités chrétiennes au Moyen-Orient et en Afrique, ou la montée de l’islamisme, nous a déclaré Emmanuel Nahshon, porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères. Dans le cadre de ce dialogue, nous aimerions recevoir la visite en Israël de hauts dignitaires du Vatican.»

La remarque des représentants israéliens fait suite à toute une série de négociations de haut vol menée au Moyen-Orient par le pape François, qui s’était rendu dans la région au début de son mandat et avait invité à Rome le président palestinien Mahmoud Abbas et le président israélien d’alors Shimon Peres à prier ensemble pour la paix au Moyen-Orient. La rencontre symbolique fut suivie par le lancement d’une incursion militaire israélienne à Gaza dans le cadre de l’opération Bordure protectrice, mais elle souligna la volonté d’engagement du pape François, même dans les crises politiques et militaires les plus controversées.

«La ligne reste la même»

Le pape François souhaite mettre en avant ses ambitions diplomatiques lors d’une importante visite aux Nations unies en septembre prochain, durant laquelle il s’adressera à l’Assemblée générale de l’ONU lors d’un sommet sur le développement durable, qui devrait avaliser un ensemble de dix-sept nouveaux objectifs, baptisés «objectifs de développement durable» (SDG: Sustainable Development Goals). Il soutiendra également pas moins de 169 objectifs plus détaillés à atteindre d’ici 2030, parmi lesquels l’éradication de la faim et de la pauvreté, l’amélioration de l’accès à l’éducation pour les enfants et les femmes, et la promotion d’une croissance économique durable d’un point de vue environnemental.

Dans les coulisses, la plupart des actions diplomatiques du Vatican semblent avoir été organisées pour soutenir une vision traditionnelle de la famille, qui laisse peu de place aux homosexuels

Cette visite a pour but de souligner l’engagement de l’Église dans la lutte contre «la pauvreté et l’injustice sociale» et d’attirer l’attention sur la responsabilité de la communauté internationale dans la défense de la «liberté religieuse» et la protection des minorités persécutées, a déclaré Auza dans une interview au Deseret News en prévision de la visite du pape.

«Au Moyen-Orient, les Nations unies sont devenues, d’une certaine façon, impuissantes. Elles n’ont pas été capables de trouver un moyen de stopper les massacres et les persécutions, notamment des chrétiens et des autres minorités», a-t-il déclaré.

Dans les coulisses, la plupart des actions diplomatiques du Vatican semblent avoir été organisées pour soutenir une vision traditionnelle de la famille, qui laisse peu de place aux homosexuels. Durant les négociations sur les objectifs de développement durable, le Saint-Siège a en grande partie consacré ses efforts à repousser les diverses tentatives des gouvernements occidentaux d’étendre les droits de procréation et les protections accordées aux femmes, aux jeunes filles et aux homosexuels. «Ils se focalisent sur très peu de sujets. Les seules fois où on les entend lors des négociations, c’est lorsque les sujets ont trait à l’avortement, aux droits des femmes ou à la famille, a dit un diplomate européen. Je ne les ai vraiment pas entendus parler d’autres sujets ces dernières années.»

Un autre diplomate occidental, qui a négocié des années durant avec les représentants de l’Église catholique, affirme que la ligne politique et les positions traditionnelles du Vatican n’ont pas changé avec l’arrivé du pape François:

«Le nouveau pape a un regard différent sur le monde, qui pourrait vraiment mettre l’Église catholique dans le sens d’une sorte de dialogue radicalement différente avec les Nations unies, a-t-il déclaré. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Peu de choses ont changé à la table des négociations. La ligne reste la même.»

En avril, les diplomates du Saint-Siège ont encore tenté de restreindre les droits sexuels lors des négociations devant la Commission sur la condition de la femme. «Tout ce qu’ils ont essayé de faire, c’est d’insérer le mot “fondamental” devant toute mention des droits humains des femmes et des jeunes filles, se souvient Shannon Kowalski, de la Coalition internationale pour la Santé des Femmes. Dans leur esprit, cela devrait potentiellement exclure les droits de procréation, les droits sexuels ou autres droits humains n’ayant pas été explicitement agréés par les traités de l’ONU. Ils se sont également opposés à ce que l’on cite le rôle des organisations féminines et féministes dans les avancées pour l’égalité des sexes.»

Lors d’un autre débat, l’année dernière, sur les objectifs de développement durable, pièce centrale des priorités diplomatiques du pape auprès des Nations Unies, les représentants du Vatican se sont dits inquiets de voir les négociations aller vers des eaux troubles d’un point de vue moral.

«Pour de nombreux pays, la “santé reproductive” et les questions de “droit procréatif” portent atteinte à la souveraineté nationale au travers de la question politiquement et moralement controversée de l’ avortementa déclaré en mai 2014 l’archevêque Francis Chullikatt, ancien nonce apostolique du Saint-Siège au siège des Nations unies, lors d’une déclaration sur l’un des votes relatifs aux objectifs de développement durable.

Deux mois plus tard, le Saint-Siège a émis une déclaration indiquant qu’il ne pouvait que partiellement se joindre au consensus sur le document final soumis à l’approbation des dirigeants mondiaux, parce qu’il comprenait des références à des phrases comme «santé sexuelle et procréative» ou «planning familial».

Les diplomates du Vatican interviennent toujours sur le langage employé pour parler des droits sexuels

Sharon Kowalski, de la Coalition internationale pour la santé des femmes

Les diplomates du Vatican ont également cherché à restreindre l’éducation sexuelle des jeunes, arguant qu’il s’agissait d’une responsabilité incombant «en premier lieu aux parents». Enfin, la délégation du Saint-Siège a souligné qu’elle entendrait toute référence au mot «genre» dans le document final comme voulant dire «homme ou femme» uniquement, afin de supprimer tout élément de langage accordant des droits aux homosexuels et transgenres qui ne s’identifieraient pas aux rôles sexuels classiques.

Ils ont également dénoncé les mariages forcés, ainsi que la violence et les discriminations dont sont victimes les femmes, et ont réitéré l’engagement de l’Église dans la lutte pour l’égalité de l’accès à l’éducation et à l’emploi. Enfin, ils ont évoqué le problème du travail de soin non rémunéré.

Sharon Kowalski, de la Coalition internationale pour la santé des femmes, a dit que si le pape François renvoyait une image plus progressiste, elle n’avait constaté aucune preuve d’un changement de politique du Saint-Siège auprès des Nations Unies:

«Nous assistons vraiment à un véritable statu quo. Ils interviennent toujours sur le langage employé pour parler des droits sexuels. Beaucoup d’objectifs ont été proposés pour éradiquer la pauvreté et réduire les inégalités, mais le Saint-Siège n’a rien dit. Il est resté silencieux.»

Rencontres avec Ban Ki-moon

De nombreux diplomates affirment que l’on aurait tort de juger du travail diplomatique du Vatican par rapport à ce que font ses envoyés aux Nations unies. D’après eux, la plupart des décisions diplomatiques sérieuses sont prises au Vatican et non dans les couloirs de l’ONU.

Un diplomate occidental a rappelé une réunion récente entre un envoyé de son gouvernement et un haut diplomate du Vatican souhaitant œuvrer pour la protection des chrétiens. Durant la réunion, les représentants de l’Église ont soulevé un grand nombre de questions, dont la panne du processus de paix au Moyen-Orient ou la montée de l’État islamique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

«Ils nous ont demandé d’être ouverts et actifs sur la protection des chrétiens, de dire qu’il s’agit d’un vrai problème», d’après le diplomate. Ils ont aussi demandé aux gouvernements de ne pas «contribuer un peu plus à l’exode des chrétiens» d’Irak et de Syrie au travers de politiques d’immigrations trop généreuses. «Le message principal était qu’il fallait que les chrétiens y retournent, que c’est leur terre», se souvient le diplomate.

L’exode mortel des migrants qui quittent l’Afrique du Nord pour l’Europe est une priorité diplomatique absolue pour le pape et ses diplomates. Les diplomates qui se rendent au Vatican se voient régulièrement reprocher le fait que les pays qu’ils représentent ne parviennent pas à régler ce problème. Le message de Rome est clair: «la Méditerranée ne doit pas se transformer en cimetière et les Européens ont le devoir d’agir» a dit un diplomate européen.

Le pape François s’est personnellement beaucoup impliqué auprès du secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon. En avril, le pape a invité ce dernier au Vatican pour un débat sur les changements climatiques et sur les réfugiés d’Afrique et du Moyen-Orient qui risquent leurs vies lors de très dangereux trajets en bateau afin de rejoindre l’Europe en quête d’un avenir meilleur. «Ce sont des hommes et des femmes comme nous. Des frères, qui cherchaient une vie meilleure. Affamés, persécutés, blessés, exploités, victimes de guerres. Ils cherchaient une vie meilleure», a déclaré le pape à des milliers de fidèles lors de ses prières du 19 avril sur la place Saint-Pierre. En mai, le pape a aussi publié sa première encyclique sur les conséquences des changements climatiques sur les populations les plus défavorisées du monde.

Je pense que le pape François a vraiment les objectifs des Nations unies à cœur

Un diplomate de l’ONU

Derrière les portes fermées du Vatican, le pape a assuré Ban Ki-moon de son engagement dans la lutte contre le changement climatique. Néanmoins, la conversation a rapidement dévié vers d’autres sujets, notamment le lien entre immigration et trafic d’être humains et le besoin de s’attaquer aux causes mêmes de la pauvreté et des inégalités. Ils ont également évoqué le désarmement nucléaire, le conflit au Soudan du Sud et le rôle du sport dans la promotion de la paix. «Ce fut un débat vraiment vaste. Je pense que les objectifs des Nations unies et ceux du Vatican concordent désormais mieux, a déclaré un important diplomate des Nations unies. Je pense que le pape François a vraiment les objectifs des Nations unies à cœur.»

Le pape François a invité Ban Ki-moon au Vatican peu après avoir été élu, et tous les deux se sont rencontrés au moins une fois par an depuis. L’année dernière, les Nations unies ont tenu leur rencontre annuelle avec les responsables des agences onusiennes à Rome, rencontre qui a rassemblé plus de quarante hauts fonctionnaires des Nations unies. Le pape y a fait le tour de la pièce pour serrer la main et discuter avec chacun des participants.

Ces premières rencontres ont abouti à une collaboration entre Jeffrey Sachs (consultant spécial du secrétaire général des Nations unies sur les questions du développement durable et directeur du Earth Institute à la Columbia University), l’Académie pontificale des sciences et Religions for Peace. Le 28 avril, ils ont organisé une conférence œcuménique baptisée «Protéger la Terre, donner sa dignité à l’humanité: les dimensions morales du changement climatique et du développement durable».

Une déclaration faite à l’issue de la rencontre a souligné le rôle des hommes dans le réchauffement climatique et appelé les pays riches à financer les dépenses des pays en voie de développement qui tentent de faire face aux terribles conséquences du changement climatique. «Le changement climatique d’origine humaine est une réalité scientifique, et son atténuation décisive est un impératif moral et religieux pour l’humanité» est-il indiqué.

«Si le pape s’implique, cela donne du poids au projet», a affirmé Janos Pasztor, conseiller principal du secrétaire général sur les changements climatiques, insistant sur le fait que Ban Ki-moon et le pape ont accepté de joindre leurs forces pour sensibiliser le public sur les questions du changement climatique:

«Le pape est le premier mobilisateur au monde; il s’adresse à 1,2 milliard de catholiques, ainsi qu’à de nombreuses autres personnes.»

Guerre culturelle

Le pape François a également fait naître l’espoir d’un comportement radicalement différent envers les homosexuels par rapport à celui de son prédécesseur, le pape Benoît XVI, auteur d’une lettre dans laquelle il affirmait que l’homosexualité pouvait être considérée comme «objectivement désordonnée», reflétant une «tendance, plus ou moins forte, vers un comportement intrinsèquement mauvais du point de vue moral».

Le pape a tenu un discours plein de compassion sur les homosexuels, suggérant que l’Église pouvait les accepter. En février, le Vatican a pour la première fois attribué des places VIP au New Ways Ministry, un groupe de catholiques gays et lesbiens en visite, pour une audience hebdomadaire avec le pape sur la place Saint-Pierre.

«Si une personne est homosexuelle et cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis-je pour la juger?» a-t-il lancé en août 2013, lors d’une conférence de presse. En octobre de l’année dernière, le Vatican a présenté un document indiquant que les «homosexuels ont des dons et des qualités à offrir à la communauté chrétienne».

Les remarques du pape ont été perçues comme la naissance d’une Église plus compatissante qui tournerait son attention sur les sujets qui touchent l’humanité tout entière. Mais la veille de la visite du pape François aux Nations unies, les défenseurs des droits des homosexuels, des femmes et autres groupes marginalisés ont vu leurs attentes déçues et ont affirmé que les diplomates du Saint-Siège ont utilisé la plupart de leurs ressources diplomatiques pour mener une guerre culturelle.

La principale préoccupation du Vatican concerne moins le sexe que ce qu’il considère comme l’émergence d’une nouvelle définition radicale du genre

Premier test de la tolérance du Vatican vis-à-vis de l’homosexualité, la France a choisi en janvier un diplomate ouvertement gay, Laurent Stefanini, pour être ambassadeur au Vatican. Paris a attendu une réponse plusieurs mois, et, bien que le pape ait invité Stefanini, catholique qui a servi le Vatican pendant quatre ans, à prier, il s’est finalement vu refuser le poste.

«Le refus du Vatican de reconnaître ses compétences est un véritable affront» déclare Marianne Duddy-Burke, la directrice exécutive de Dignity USA, une organisation de défense des catholiques gays et lesbiens. Marianne Duddy-Burke a tout d’abord accueilli la position du Vatican sur les gays avec enthousiasme, la considérant comme une «avancée indéniable». Aujourd’hui, elle s’est rangée, nous dit-elle dans le «camp de ceux qui veulent croire, mais restent sceptiques» par rapport aux avancées du pape envers les homosexuels et autres. «Cela contredit complètement l’impression que les homosexuels sont les bienvenus dans l’Église catholique

La position du Vatican sur l’homosexualité révèle une profonde anxiété par rapport à la façon dont les fonctionnaires des Nations unies et des gouvernements occidentaux ont organisé les débats internationaux sur le développement, ainsi qu’une inquiétude certaine face aux efforts pour contrôler la croissance de la population.

Ces préoccupations se sont intensifiées après les débats concernant les droits des peuples et des femmes, qui ont eu lieu au milieu des années 1990 au Caire et à Pékin, et qui ont entraîné par la suite des appels à la création d’un accès universel aux services de santé reproductive et aux informations fournies par le planning familial pour 2015.

La principale préoccupation du Vatican concerne moins le sexe que ce qu’il considère comme l’émergence d’une nouvelle définition radicale du genre, qui considère les êtres humains non pas uniquement comme des hommes et des femmes, mais comme des individus pouvant déterminer leur propre identité sexuelle et contrôler leur cycle naturel de reproduction.

Pour l’Église, cela constitue une attaque des progressistes et des féministes contre l’ordre biologique naturel et la famille traditionnelle, avec un père et une mère à sa tête, contribuant à la progression de l’homosexualité, de l’avortement et de l’érosion de la famille.

Sous Benoît XVI, le Vatican avait lancé une enquête au sein de la Leadership Conference of Women Religious, association de congrégations catholiques féminines, afin d’avancer que les thèmes du «féminisme radical» sont incompatibles avec le catholicisme. Il était notamment reproché à certaines religieuses de s’éloigner de la doctrine de l’Église sur des sujets tels que le contrôle de naissance ou la féminisation de la prêtrise, de passer trop de temps à s’occuper de problèmes de pauvreté ou d’inégalités économiques et de ne pas assez se faire entendre sur des sujets tels que l’avortement ou le mariage homosexuel. En avril, le Vatican est parvenu à un accord avec ces religieuses qui a permis de sortir de l’impasse.

Le pape François «n’a pas revu sa position sur l’avortement ou le mariage homosexuel, mais il considère que tout le monde sait déjà quelle est l’opinion de l’Église sur ces sujets, affirme le père Thomas Reese, prêtre jésuite qui est aussi rédacteur en chef au National Catholic Reporter. Nous n’avons pas besoin de ressasser des évidences.»

D’autres observateurs remarquent que le pape François fait face à une lourde tâche en tentant de trouver un juste équilibre, et que certains ont sans doute caressé des espoirs irréalisables sur certains sujets, notamment les droits des homosexuels et l’avortement.

«L’Église catholique a toujours été pro-vie et en faveur de la paix et de la justice, et c’est aussi le cas du pape François, soutient Allen. Le fait qu’il parle sans doute plus des pauvres, des migrants et de l’environnement que de l’avortement ne signifie pas que le Vatican va se désintéresser de ces questions.»

La hiérarchie catholique se divise essentiellement en deux camps: les théologiens, qui s’attachent à une lecture pure de la doctrine ecclésiastique, et les diplomates, qui pensent que l’Église devrait plus s’intéresser aux questions de paix et de justice. Pour l’instant, les diplomates sont en plein essor au Vatican, mais le pape a dû assurer aux théologiens qu’il n’était pas en train de réécrire la doctrine de l’Église. En août 2014, le pape François a visité un cimetière soi-disant de «victimes de l’avortement» à l’extérieur de Séoul, en Corée du Sud, afin de rappeler l’opposition de l’Église à l’avortement. Le pape François doit «convaincre les religieux pro-vie de l’Église qu’il n’est pas leur ennemi, dit Allen. Et il a agi de manière à bien montrer qu’il n’a pas abandonné la guerre culturelle».

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte