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Sur les trottoirs de Munich, les pavés à la mémoire des déportés sont illégaux

Rangée de Stolpersteine à Lübeck, dans le Land de Schleswig-Holstein (Allemagne) | Jean Pierre Hintze via Flickr CC License by

Rangée de Stolpersteine à Lübeck, dans le Land de Schleswig-Holstein (Allemagne) | Jean Pierre Hintze via Flickr CC License by

À Munich, les «Stolpersteine» dorés qui parsèment les trottoirs à la mémoire des déportés sont interdits.

Les touristes qui arpentent les trottoirs de Berlin butent souvent, surpris, sur de drôles de petits pavés dorés incrustés parmi les autres: on les appelle «Stolpersteine», un mot qu'on pourrait traduire par «pierre d'achoppement». Ces petits pavés sont placés devant les immeubles où habitaient autrefois des juifs qui ont été déportés sous le régime nazi. Sur chacun d'eux est gravé le nom de la personne, l'année de sa naissance, l'année de sa déportation, le nom du camp de concentration où elle a été emmenée. Il est également indiqué si elle a été assassinée durant son séjour ou si elle a survécu.

Les Stolpersteine ont été créés par l'artiste allemand Gunter Demnig dans les années 1990. Au départ, l'artiste les disposait illégalement sur les trottoirs des villes allemandes, mais son initiative a rapidement eu du succès, même en dehors des frontières de l'Allemagne. Les Stolpersteine sont financées par les familles de déportés ou bien par les propriétaires ou les habitants des immeubles dans lesquels ceux-ci vivaient autrefois. Jusqu'ici, plus de 50.000 Stolpersteine ont été posées sur les trottoirs européens. On en trouve aujourd'hui dans des centaines de villes allemandes, fait remarquer l'hebdomadaire Der Spiegel. Sauf à Munich. «LA» ville qui fut le foyer du nazisme, celle où Hitler fonda le NSDAP.

Mémoire piétinée

C'est la seule ville allemande où ces pavés à la mémoire des déportés sont illégaux. Le conseil municipal de la capitale de la Bavière vient de confirmer cette interdiction. La question des Stolpersteine divise les Munichois depuis des années. D'un côté, un groupe de survivants de l'Holocauste et leurs descendants réclament leur autorisation, de l'autre, la direction de la Communauté israélite de Munich et de Haute-Bavière réprouve leur présence sur le trottoir, au motif qu'un tel emplacement porterait atteinte à la mémoire des victimes de l'Holocauste. Comme l'a déclaré sa présidente, Charlotte Knobloch, lors d'un débat public sur la question en 2014, que rapportait l'hebdomadaire Die Zeit:

«On ne peut pas commémorer [l'Holocauste] de manière digne sur le sol. Les pavés peuvent volontairement ou bien facilement être piétinés, tagués, salis avec des excréments canins, volés, dégradés.»

C'était comme si mes parents avaient été déportés pour la deuxième fois

Peter Jordan, fils de deux déportés, à propos du retrait par les services municipaux munichois des pavés qu’il avait commandés à Gunter Demnig

Lorsqu'en 2004 Gunter Demnig avait commencé à poser des Stolpersteine sur un trottoir de Munich, ceux-ci avaient été retirés le jour même par les services municipaux. Il s'agissait de deux pavés à la mémoire de Siegfried et Paula Jordan, un couple qui avait été déporté en Lituanie, où ils avaient été assassinés en 1941. Leur fils, Peter Jordan, avait alors commenté ainsi le retrait des pavés qu'il avait commandés à l'artiste:

«C'était comme si mes parents avaient été déportés pour la deuxième fois.»

Cette décision municipale, loin de clore le conflit qui agite les Munichois depuis des années, risque bien de le raviver. Le groupe de survivants de l'Holocauste et leurs descendants a annoncé vouloir poursuivre la municipalité en justice. Et l'association Initiative Stolpersteine für München a lancé une pétitition réclamant la levée de l'interdiction des petits pavés dorés, qui a déjà recueilli plus de 98.000 signatures.

De son côté, le quotidien bavarois Süddeutsche Zeitung plaide en faveur de la tenue d'un référendum, arguant que c'est aux Munichois et pas au conseil municipal de se prononcer sur cette question.

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