Partager cet article

Ne communiquer qu'avec des emojis est horrible (mais pas impossible)

Une partie des emojis disponibles chez Apple.

Une partie des emojis disponibles chez Apple.

Un journaliste de Slate.fr a passé une journée entière à ne communiquer qu’avec ces petits pictogrammes d’origines japonaises.

Il y a quelques mois, Slate.fr se faisait l’écho d’une interview un peu particulière donnée par Julie Bishop, la ministre australienne des Affaires étrangères. Cette dernière avait décidé de ne répondre qu’avec des emojis. Un numéro copié par la suite un peu partout dans le mondeBarack Obama a salué leur invention par les Japonais et Nicolas Sarkozy s'est aussi prêté au jeu.

Avec leur introduction sur le terrain politique, les emojis, qui mettent en avant une communication simplifiée et dépassent les barrières de la langue, peuvent-ils suffire à remplacer les mots? C'est en tout cas ce que pensent certains médias américains comme WIRED, qui n'exclue pas l'hypothèse d'une «absorption des emojis dans notre langage courant en ligne». Est-il pour autant humainement possible d’aller encore plus loin? D’écrire ses mails, ses textos et ses messages uniquement en emojis?

Une idée pas si absurde. Comme pour bon nombre de personnes travaillant dans un bureau, mes conversations passent la plupart du temps par messageries instantanées. Rapides, elles permettent d’éviter de déranger les autres collègues, et surtout d'avoir à fournir une réponse immédiate. Elles vampirisent donc une large partie des échanges que nous avons pendant une journée de travail. Même chose en dehors des bureaux, les applications de messageries et les textos ont depuis longtemps remplacé l'essentiel des appels téléphoniques. 

Dans ce mouvement, les emojis tiennent une place très importante: en mai dernier, le site Digiday rapportait que six milliards d’emojis, d’émoticônes et de stickers sont envoyés chaque jour via des services de messageries, et que leur place dans nos conversations quotidiennes ne fait que grandir. Un film va même leur être consacré… Alors pourquoi ne pas tenter de leur consacrer une journée, de conversations tenues uniquement dans leur langage?

1.276 emojis VS 80.000 mots

Six milliards d'emojis, d'émoticônes et de stickers sont envoyés chaque jour.

 

Avant de commencer, il faut se pencher sur les emojis disponibles sur les différents terminaux que nous utilisons au quotidien: Apple, Android, Windows etc. Fort heureusement, l’Unicode Consortium, une organisation californienne à but non lucratif, est justement chargée de développer des standards internationaux permettant les échanges entre ces différents terminaux. En plus de décider quels emojis sont utilisables (le dernier ajout datent de juin dernier), le consortium s’assure que différents appareils pourront se les échanger sans difficulté et les rendre visibles. Si le Consortium autorise désormais l’usage de 1.276 emojis (et cinq variations de couleur de peau), des terminaux comme l’iPhone ou les appareils Android ne sont pas aussi variés. Impossible d’avoir l’emoji montrant une main en train d’écrire par exemple: un drame. Il faudra donc faire avec cette liste et miser sur des combinaisons suffisamment explicites pour mes destinataires.

Sur le chat, les conversations entre collègues sont vite limitées. Difficile d'aller plus loin que quelques pictogrammes d'approbation accessibles seulement après plusieurs clics. Mais cela a posé peu de problèmes, étant donné la relative simplicité des échanges, complétés par une discussion orale si besoin. La première véritable difficulté de la journée survient les échanges de mails matinaux avec les collègues. Comment réussir à expliquer le sujet de mon premier papier de la matinée? Je m’applique à être le plus explicite possible en choisissant des pictogrammes logiques (à mon sens), afin d’être compris rapidement. Ce matin-là,ce sera un court papier sur ce jeune dealer qui a secouru de nombreuses personnes pendant l'ouragan Katrina. Par chance, le sujet ayant été évoqué plus tôt, mes collègues comprennent assez vite. 

Les emojis souffrent encore de deux gros problèmes: l'image de legèreté et leur manque de nuance.

 

Sur Twitter, c’est le drame. En tentant de poster des papiers publiés sur Slate.fr, je fais vite face à deux problèmes majeurs: l'impression de légèreté que les emojis véhiculent et leur manque de nuance. Notamment quand il s'agit d'un papier très sérieux sur ce que ressentent les policiers face aux migrants, le message perd énormément en crédibilité, et je risque de dédramatiser le sujet.

Quand il faut faire comprendre qu'un autre article parle de la vente de drogues sur le «darknet», une collègue n'hésite pas à souligner les clichés que j'alimente sur cette partie immergée de l'iceberg Internet.

Sur Facebook, rebelote. Les échanges tournent courts, bloqué bien souvent par un enchaînement d'emojis, dont la logique diffère entre émetteur et récepteur. Difficile d'aller plus loin qu'un «Ça va? Tu as du soleil?» Très vite, je comprends que ces deux emojis pourraient bientôt devenir mes compagnons préférés pour le reste de la journée:


Heureusement, l’heure du déjeuner vient sauver ce début de journée on ne peut plus compliqué. Je dois seulement m'organiser avec la personne avec qui je mange: heure du départ, choix du restaurant… Grâce à la grande variété d'emojis dans ces domaines précis, et sa volonté de se prêter au jeu, les échanges sont expédiés en quelques secondes à peine. 

 

Comment désigner quelqu'un avec précision?

En revanche, la seconde vague de gêne de la journée survient lorsqu'il faut envoyer une demande d’interview par mail. La perte de temps est énorme, il faut trouver les bons pictogrammes, recréer le lien logique que le langage facilitait tant jusque-là. Et puis, comment convaincre quelqu’un du sérieux de notre démarche quand notre mail ressemble à ceci (surtout si le quelqu'un en question ne porte pas de moustache):

Comment dire «je», «vous», «eux»?

 

La plus grande difficulté ici était d'arriver à faire comprendre quand on parle de soi-même et quand on parle de son interlocuteur. Impossible de trouver un moyen clair de transcrire les pronoms personnels. De plus, les visuels des emojis changent puisque l’iPhone et Gmail proposent deux designs différents. Ce qui était déjà difficile à comprendre devient presque incompréhensible pour la personne que je souhaiterais interviewer:

 

Que serait-il arrivé si j’avais eu besoin d'envoyer d’autres mails, tout aussi sérieux, comme à ma banque ou à la propriétaire de mon appartement?

 

Difficile de faire tomber les barrières culturelles

Cette tentative desespérée de communiquer en pictogrammes a pris une nouvelle dimension lors d'une conversation Facebook avec une connaissance russe. Face à une séries de quatre emojis, à priori facilement compréhensibles, son interprétation a été assez surprenante:

 («Salut, ça va? Il fait beau en Russie? Tu voyages?»)

En Russie, l'emoji soleil évoque plus la plage que la météo.

 

«Le premier veut peut-être dire "applaudir" ou "acclamer"», explique-t-elle. En revanche, si le second emojis veut aussi dire OK en Russie, elle pensait qu'il avait un sens très négatif en France, et signifiait «va te faire voir» (quelque chose qu'elle avait lu dans un livre sur le langage corporel). De son côté, l'avion évoque bien pour elle le voyage, mais le soleil est synonyme en Russie de «passer du temps à la plage». (Ce qu'on peut légitimement comprendre étant donné le climat idyllique de la Russie.)

Avec ces nouveaux dilemmes linguistiques viennent de nouvelles frustrations. Les emojis ont beau être nombreux et briser un peu plus les barrières de la langue, ils souffrent d’un défaut majeur: les références. Celles qui nous différencient des autres cultures dans le monde, mais aussi celles de notre propre quotidien. Par exemple, l’emoji représentant deux mains jointes symbolisait au Japon la requête ou le remerciement. Dans les pays occidentaux, il traduit plutôt la prière ou tout simplement deux personnes en train de se taper dans les mains pour se congratuler.

Même chose pour ce visage sur lequel personnellement je vois un large sourire, presque figé. Son but premier était d’exprimer la grimace et la douleur. 

La communication peut-être encore plus brouillée si vous utilisez un iPhone et votre destinataire un terminal Google, où cet emoji (et d’autres) expriment tout autre chose.

Cet emoji, qui exprime normalement la grimace et la douleur, devient un sourire figé chez Apple et exprime la colère chez Google. (Via Emojipedia)

Ce petit personnage pourrait se traduire par «oh tais toi, c'est pas vrai», mais Google l'a pris au pied de la lettre... 

Certains «?» sous iPhone se transforment même en «!» sur Facebook...

Que dire alors des messages associant plusieurs emojis, dont les combinaisons sont aussi nombreuses que les sens que l’on peut leur donner... 

Bien sûr, l’Unicode Consortium et les grandes entreprises comme Google, Apple ou Microsoft vont continuer d’ajouter des emojis, de les rendre plus fidèles à la diversité de notre monde, et donc de développer ce langage alternatif. Reste à savoir maintenant si ces petits pictogrammes japonais, nés il y a à peine 17 ans, réussiront un jour à s'imposer comme une langue à part. Contacté par Slate.fr, Mark Davis, président et co-fondateur de l'Unicode Consortium, estime «Les emojis ne sont pas un "langage"»:

«Ils n'ont pas la grammaire ou le vocabulaire pour se substituer au langage écrit. Mais sur les réseaux sociaux, ils pallient au manque de gestes, d'expressions du visage et de ton que l'on trouve à l'oral. Ils ajoutent aussi une "ambiguïté utile" aux messages, laissant à celui qui écrit la possibilité de transmettre beaucoups de concepts différents en même temps.»

Il n'empêche, le français, comme d'autres langues modernes, a bien mis des centaines d’années à s'imposer, à développer sa grammaire et son vocabulaire. Vu leur popularité grandissante, et surtout la quasi impossibilité de s'en passer au quotidien désormais, pas sûr que les petits bonhommes jaunes doivent attendre aussi longtemps. 

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte