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Les colonies de vacances ont bien changé

Via René Jaegle,  qui a numérisé des documents des archives nationales.

Via René Jaegle, qui a numérisé des documents des archives nationales.

Fut une époque, existaient les «Faucons rouges», et les colonies de vacances rimaient alors avec éducation socialiste

1938. L'Aide, revue de pédagogie socialiste, décrit le fonctionnement des camps d'été des Faucons rouges, une organisation de jeunesse qu'on pourrait rapprocher du scoutisme si son principe affiché n'avait pas été de former les futurs cadres de la société socialiste à venir:

«Nos camps sont des ateliers coopératifs; ils sont des coopératives de consommation, administrées par les Faucons eux-mêmes, sous leur propre responsabilité, communautés socialistes dans lesquelles les droits égaux de chacun seront reconnus, (…) où l'on se soumet à la discipline librement consentie.»

En cette période de Front populaire, les colonies de vacances, qui existent depuis la fin du XIXe siècle, connaissent un développement sans précédent. Non seulement le nombre d'enfants qui en bénéficient s'accroit fortement mais on assiste également à un foisonnement idéologique et pédagogique autour des camps d'été: communistes, socialistes et catholiques mettent en place dans les colonies qu'ils organisent chacun de leur côté des pédagogies actives, centrées sur l'enfant et expérimentent certaines utopies politiques. Le mouvement des Faucons rouges, proche de la S.F.I.O. sans toutefois en faire partie, constitue l'une de ces expériences.   

Images d​'archives des Faucons Rouges, via René Jaegle

Fondée en France en 1933 mais déjà présente en Autriche et en Allemagne dans les années 1920, l'organisation des Faucons rouges a mis en place tous les étés jusqu'en 1939 puis de nouveau après la Seconde Guerre mondiale des «républiques enfantines» qui accueillent plusieurs centaines de participants de 6 à 18 ans. Ces républiques fonctionnent selon des principes anti-autoritaires, anti-hiérarchiques (les adultes devaient abandonner leurs prérogatives pour respecter l'autonomie de l'enfant), autogestionnaires et étaient mixtes, élément tout à fait exceptionnel pour l'époque. 

Sur un site consacré aux Faucons Rouges, on peut d'ailleurs lire le témoignage d'un ancien membre, Alain Durvie. 1936, il entendait parler de cette organisation pour la première fois: 

«J’avais treize ans et mes parents me laissèrent y aller. Dans un immeuble de la rue du Château (Paris 14e), au premier étage, j’arrive dans une pièce où, ô étonnement, il y avait des garçons et des filles. (...) D’emblée, les garçons et les filles me tutoyèrent, alors qu’en dehors, on ne parlait pas aux filles, ou, si on leur parlait, on les vouvoyait. La réunion se passa gentiment, le responsable, un garçon de pas loin de vingt ans, était sympathique, et ils se mirent à chanter des chansons que je ne connaissais pas encore, des chansons à tendance révolutionnaire.»

Images d​'archives des Faucons Rouges, via René Jaegle

L'enfant, être déjà politique

Pour le pédagogue socialiste et co-fondateur du mouvement des Faucons en Allemagne Kurt Löwenstein, l'enfant est un être politique par nature. Il préconise de ce fait de rassembler les enfants dans des républiques enfantines gouvernées par les enfants eux-mêmes. La collectivité enfantine serait le lieu privilégié de l'apprentissage de la responsabilité et au-delà, de la démocratie.

Les enfants bénéficient d'une autonomie et d'un pouvoir authentique dans l'organisation de leur vie quotidienne et collective. Ils sont encadrés par de jeunes adultes appelés les aides qui peuvent leur apporter un soutien ponctuel et stratégique si besoin est mais qui ne sont pas censés incarner une autorité. 

«Par un contrôle constant sur lui-même, l'Aide ne doit jamais faire preuve d'autorité directe vis-à-vis des Faucons, il doit s'effacer et n'intervenir que lorsque les enfants le désirent», explique Kurt Löwenstein dans une brochure intitulée Connaître pour construire, citée par la chercheuse Liliane Guignard-Perrein dans la thèse d'histoire qu'elle a consacrée aux Faucons rouges. «Notre pédagogie… cela signifie aussi la suppression de nos propres prérogatives d’adultes et de possédants», rappelle la revue d'éducation socialiste L'Aide.

Il s'agit donc pour les participants d'un véritable apprentissage de la vie politique. Les jeunes Faucons seront les acteurs de l'avènement de la société socialiste. 

Dans le témoignage d'Alain Durvie, on peut lire encore: 

«A l’heure du déjeuner, nous nous installions sur l’herbe, et le déjeuner terminé, nous parlions entre nous, garçons et filles, et bien souvent des événements (politiques). En effet, à treize ans, j’étais plutôt dans les plus jeunes. Dans notre groupe, les faucons rouges devaient avoir entre douze et seize ans; mais notre aide approchait de la vingtaine.»

Cet apprentissage sociétal ne va pas sans heurts. Liliane Guignard-Perrein détaille ainsi: 

«La coutume voulait (…) que les enfants mettent en commun la nourriture fournie par leur famille et la redistribuent équitablement entre tous, mais un Faucon moins averti n'acceptait pas toujours de bonne grâce la tranche de jambon apportée par le voisin au lieu du poulet donné par sa mère.»

Images d'archives des Faucons Rouges, via René Jaegle

Les communautés de Faucons sont organisées autour de tentes rondes réunissant chacune une dizaine de petits Faucons qui élisent un «compagnon de tente» et son adjoint. Les tentes sont regroupées en village, dont l'assemblée constituée des compagnons de tente élit à son tour un maire et son adjoint. Les villages peuvent porter un nom relié à l'histoire du mouvement ouvrier. Dans le camp organisé à Cap-Breton en 1936, les villages s'appellent ainsi «Frente Popular», «Espagne Rouge» ou «Oviedo», en référence à la guerre d'Espagne. Au sommet de l'organisation des camps, il y a le parlement de la République qui est chargé de régler les différents problèmes rencontrés.

Les jeux «sociaux»

Moment phare de la vie d'une république enfantine: l'organisation de grands jeux à thèmes sociaux. Evidemment conçus pour stimuler la conscience de la lutte des classes parmi les jeunes Faucons. 

Laura Lee Downs, auteure d'une Histoire des colonies de vacances de 1880 à nos jours mentionne ainsi le grand jeu des épaves, décrit dans le numéro de février 1934 de L'Aide:

«"Sur la mer en furie, quatre épaves sont ballottées par les flots. Personne à bord; passagers et matelots ont eu le temps de fuir, et l'océan pousse aveuglément les paquebots que le feu ou les avaries de machines ont en partie détruits. Selon le Code maritime, ces épaves sont la propriété de l'équipe intrépide qui saura les ramener au port. Deux steamers luttent de vitesse dans la brume pour s'emparer des épaves (…) L'un des deux navires se nomme Coop et il est affrété par une coopérative de pêcheurs qui tous travaillent comme des diables pour améliorer le sort de leurs familles. L'autre est le Standard, il appartient à une puissante compagnie de navigation dont les salariés mal payés travaillent sans relâche pour grossir les bénéfices des actionnaires. Dans la tempête, les deux navires avancent... l'équipage, aux écoutes, essaie de saisir dans la brume le sifflement des épaves... On approche... Qui conquerra les épaves?"Les deux équipes de Faucons rouges courent à toute allure dans les prés à la recherche des épaves fantomatiques qui sont les enjeux de ce combat maritime transposé sur la terre ferme.» 

Cela ressemble à un jeu scout, mais transformé en drame de la lutte sociale qui permettait aux instigateurs du mouvement d'instiller des valeurs précises aux Jeunes faucons (solidarité, assistance mutuelle, amour de la paix) et de les pousser à faire des choix éthiques en accord avec l'idéologie socialiste.

Les républiques des Faucons ne constituent cependant pas une société pré-figurative du socialisme, mais plutôt un jeu, un apprentissage des capacités qui seront mobilisées plus tard dans la vie pour l'avènement du socialisme réel. Kurt Löwenstein précise ainsi:

«Cette république-jouet deviendra une impulsion vers le socialisme réel et le socialisme vécu deviendra dans les cœurs de nos enfants un sentiment plein d'amour, de joie et de force.»

L'utopie est arrêtée bien vite par la guerre, après la tenue d'un camp baptisé «Paix et Liberté» organisé en 1939 près de Liège. Si le mouvement des Faucons rouges se reforme en 1945, l'utopie exaltée qu'il véhiculait s'affadit. Il est contrôlé de plus près par la S.F.I.O. qui, devenue plus pragmatique, considère avec méfiance ces tenants d'une «pédagogie socialiste» qui emprunte à la fois aux cultures ouvriériste, marxiste et libertaire dans laquelle elle ne se reconnaît plus forcément.

En 1950, Pierre Mauroy, alors secrétaire des Jeunesses socialistes, crée la Fondation Léo Lagrange, une association d'éducation populaire proche du Parti socialiste plus en accord avec les valeurs de ce dernier. La fondation Léo Lagrange existe toujours aujourd'hui.
Les camps d'été des Faucons rouges continuent cependant jusque dans les années 1960, mais sont de plus en plus marginalisés.

La fédération internationale International Falkon Movement - Socialist Educational International (IFM- SEI) existe encore mais n'a pas d'organisation affiliée en France.

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