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Ma passion pour le barbecue est-elle malsaine?

BBQ! par Larry Jacobsen  via Flickr, License CC.

BBQ! par Larry Jacobsen via Flickr, License CC.

Je suis féministe et ça m'emmerde d'aimer à ce point là faire des barbecues.

Je déteste mon amour du barbecue. Non pas que le végétarisme m'attire ou que j'aie une quelconque raison de m'opposer à la pratique, mais le plaisir que je tire à une activité si conventionnellement masculine me met mal à l'aise. A surveiller les braises, pique et pince à la main, c'est comme si je sortais de moi-même et m'observais endosser le rôle du parfait petit papa banlieusard. Dans ces moments-là, j'ai l'impression de tomber dans un piège social, de ceux réaffirmant des rôles genrés que j'ai pourtant passé des années à déconstruire. Tout le schmilblick semble rétrograde, comme une relique de temps anciens et moins inclusifs.

L'un dans l'autre, je prends la préparation de la nourriture un peu trop au sérieux et j'expulse sèchement tout le monde dès que je m'approche d'une cuisine. Lorsque je draguais sur Internet, je faisais passer ce défaut pour une qualité en me présentant comme un «cuisinier minutieux et méticuleux». A la réflexion, je suis sans doute un léger connard, mais quand un barbecue est en vue, j'ai peur d'être encore pire. Est-ce que je rejette les autres pour me flatter la masculinité? Suis-je devenu un monstre?

Gifsoup.com/Giphy

Les saucisses et les contacts homosociaux

Récemment, j'ai compulsé des photos prises pendant mes études. Sur l'une, avec deux de mes camarades, nous encerclons une cloche à charbon. Je regarde vers le bas, mais je ne suis pas triste, bien au contraire, j'étudie les steaks qui grillent devant moi et je suis heureux. Notre amie Katrina –la seule femme de l'image– arrive de la gauche et, malgré sa présence, semble comme extérieure à la scène. 

L'image résume tout ce que j'adore dans le barbecue, et tout ce qui me gêne dans une telle adoration. D'un côté, il y a une alchimie particulière entre soleil et fumée qui semble rallonger les jours d'été. Mais d'un autre, elle est entachée d'un cliché macho involontaire. Rassemblés autour des braises, à siroter nos bières, nous ne faisons que revêtir le mythe de l'homme américain, que raconter son histoire faite de postures et d'impostures. Nous ne sommes plus des doctorants, nous sommes une bande de sales mecs. 

Pour autant, je ne pense pas faire quoi que ce soit de consciemment sexiste. Les amis présents ce jour-là m'ont rappelé comment, même si nous les adoptions, nous nous moquions déjà de telles traditions culinaires. Je suppose que tous les hommes présents sur la photo pouvaient se définir comme féministes. Et pourtant, nous avons l'air tous les trois de sortir d'une pub, de celles où la masculinité en elle-même est un argument commercial.

Je pense par exemple à cette pub pour les saucisses Hillshire Farm. Au début, un homme est seul devant son barbecue. Sans prévenir, un autre homme, dans un jardin voisin, entonne une sorte de chant de guerre en honneur de la viande qu'il est en train de cuire. Après un court instant de perplexité, notre héros et deux autres maîtres-grill du quartier se joignent à lui. Le champ s'élargit et une vue d'avion montre tout le voisinage avec ses signaux de fumée dispersés. Dans le dernier plan, les quatre hommes sont rassemblés autour d'un seul barbecue et célèbrent la reine saucisse.

Le barbecue permet de passer du bon temps entre hommes, en restant de vrais mecs virils

Ce que laisse entendre cette pub, c'est que les hommes se rassemblent en tant qu'hommes lorsqu'ils font des trucs masculins. Les barbecues deviennent des points de rencontre symboliques. Ils donnent lieu à ce que les spécialistes qualifient de contacts homosociaux, un lien d'intimité entre membres du même sexe, étranger aux supposés dangers du contact sexuel entre hommes, mais qui leur permet quand même d'affirmer leur masculinité en excluant les femmes. Le barbecue, en d'autres termes, permet à nos personnages de passer du bon temps entre eux, tout en restant de vrais mecs virils.

Connotations culturelles du barbecue

Ce qu'il y a d'intéressant, c'est que l'assignation du barbecue à un truc pour hommes très très masculins est loin d'être universelle. Dans un article pour Forbes, Meghan Casserly estime que les hommes aiment le barbecue parce que c'est dangereux et parce qu'ils n'ont pas à le laver après usage. Pourtant, les femmes «président à la cuisson de la viande» dans de très nombreux endroits du monde. Si d'aucuns affirment que les hommes grillent parce qu'ils sont quelque part attirés par le feu, sans doute à cause d'un quelconque instinct atavique caché dans nos chromosomes, les connotations proprement masculines du barbecue sont culturellement spécifiques, ce qui signifie qu'elles sont culturellement construites.

ScorpionDagger.tumblr.com/Giphy

On entend souvent que l'association entre le barbecue moderne et la masculinité remonte à la préhistoire du premier, quand le barbecue était fait de grosses bûches et de carcasses entières d'animaux. (Une activité qui nous aurait sans doute été inaccessible à nos amis et moi, vu nos petits bras). L'ironie de l'histoire, c'est qu'il faudra attendre que le barbecue devienne plus facile –grâce, comme l'explique l'historienne de la gastronomie, Sarah Lohman, à l'invention de la cloche à charbon– pour que le lien entre braise et testostérone fasse vraiment souche. Un lien ayant davantage à voir avec le marketing de tels objets qu'avec une quelconque essence de la pratique.

MTV/Giphy

L'homme devant son barbecue a toujours servi le marketing

Robert Klara

Selon Lohman, à partir des années 1950, les publicitaires américains allaient se mettre à cibler spécifiquement les hommes parce qu'ils constituaient un marché encore vierge. Si les femmes étaient susceptibles de vouloir «simplement utiliser leurs fours», les hommes pouvaient plus facilement être persuadés d'essayer un nouvel outil. Robert Klara, d'Adweek, fait un lien direct entre les premières pubs et les plus récentes. «Que le produit soit un T-bone de Swift en 1960 ou un S-470 de Weber aujourd'hui, écrit Klara, l'homme devant son barbecue a toujours servi le marketing».

Une autre raison explique pourquoi la pub a aussi bien réussi à associer le barbecue à la masculinité, et cela a à voir avec les vieilles conventions culturelles associant les femmes à la sphère privée et les hommes à la sphère publique. Un stéréotype qui contribue depuis longtemps à la rareté des femmes dans les professions culinaires supérieures. Aux États-Unis, on dénombre 364 00 chefs ou maîtres-queux. Quasiment 83% – soit 302 000 individus – sont des hommes. Divers facteurs contribuent à ce déséquilibre, de l'agressivité et de la culture militaire des brigades au manque de crèches et autres services de garde d'enfants. Mais au fond du fond, il y a l'idée que les femmes sont si affiliées aux cuisines domestiques qu'elles n'ont pas leur place dans les cuisines professionnelles.

DontTurnThatDial.tumblr.com/Giphy

L'association entre barbecue et masculinité relève d'une logique similaire. Contrairement à d'autres formes de cuisine domestique traditionnellement «féminines», le barbecue se déroule en général à l'extérieur, et donc dans la sphère publique. Les putatives caractéristiques masculines du barbecue pourraient dériver, en partie, du vieux schisme genré privé/public. Dans ce sens, elles font cause commune avec la croyance d'une place naturelle des femmes à la maison.

Évidemment, avoir conscience d'un tel contexte ne m'éloigne pas du barbecue, ni ne m'empêche d'y prendre du plaisir. L'autre soir, nous nous sommes retrouvés avec quelques amis dans mon jardin pour griller des saucisses. Ensemble, nous avons devisé sur le monde en regardant la viande cuire. J'étais heureux, heureux d'être avec eux, et juste un tout petit peu minable d'être incapable de prêter mes ustensiles.

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