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Faut-il se balader nu devant ses enfants?

Une famille regardant un match de foot à Montalivet, France, le 4 juillet 2014. REUTERS/Regis Duvignau

Une famille regardant un match de foot à Montalivet, France, le 4 juillet 2014. REUTERS/Regis Duvignau

Et cela peut-il aider les enfants à avoir moins de complexes?

Tous à poil! On se souvient de la polémique suscitée par ce livre pour enfants et surtout de la colère de Jean-François Copé, alors président de l'UMP, qui avait vu dans l'ouvrage qui présentait des corps nus dessinés un signal alarmant qui devait nous inciter à réfléchir «sur ce qui est en train de se faire dans ce pays». L'éditeur, lui, avait rétorqué que Tous à poil entendait simplement «dédramatiser la nudité, sujet trop souvent tabou». Difficile de le détromper.

La nudité, malgré son omniprésence médiatique, est en effet un sujet qu'il n'est pas aisé d'aborder. Y compris au sein même des familles. Et notamment quand il est question de se montrer nu ou non devant ses enfants. Jusqu'à quel âge? Dans quelles circonstances? Voilà encore un (énième) sujet qui divise parents, spécialistes de la petite enfance et psychanalystes. Mais il est plus bien plus facile aujourd'hui de trouver des paroles condamnant franchement la nudité parentale au-delà des 2 ans de l'enfant (ou 3 selon les chapelles) que de mettre la main sur des paroles approuvant voire encourageant le fait de se montrer nus devant sa progéniture.

La nudité des parents est parfois même désignée comme dangereuse et à bannir totalement. Ainsi, dans un dossier consacré à la sexualité, le magazine Famili.fr avertissait les parents:

«Avoir sous les yeux le corps nu de ses parents, ce n’est pas bon pour un enfant. Même s’il ne vous le dit pas, il en éprouve de la gêne. Songez qu’en plus son regard porte juste à hauteur de vos parties génitales! Le sexe de papa, les poils de maman, ses seins sont des images encombrantes, qui risquent de le perturber et de parasiter plus tard sa vie amoureuse. Sans parler du possible désarroi du petit garçon devant le sexe de son papa, tellement plus impressionnant que le sien. Il peut se sentir dévalorisé et avoir l’impression de n’être rien du tout.»

Du côté des psychanalystes, la nudité parentale a aussi très mauvaise presse. Ainsi, Françoise Dolto estimait que la nudité des parents est «toujours traumatisante pour l'enfant». Elle se montrait particulèrement virulente à l'endroit des parents nudistes et établissait un lien avec l'inceste: 

«L'enfant est piégé dans son inceste fusionnel comme autrefois, archaïque et sans parole».

D'autres encore, comme le pédopsychiatre Marcel Rufo, encouragent les parents à enseigner la pudeur à leurs enfants ou en tout cas à favoriser le processus naturel qui s'engage dès que l'enfant rechigne à partager une douche ou manifeste un malaise face au corps nu d'un parent:

«La pudeur est un signe d’extrême développement de l’enfant qui passe par plusieurs stades. Il est nécessaire de se détacher pour l’aider à grandir et assumer son propre corps.»

Bref, depuis, et très probablement en réaction à la génération 68, l'heure est à la pudeur et la nudité des parents est perçue comme imposée et envahissante. Y compris quand il ne s'agit pas de nudisme, mais de nudité fortuite, comme le fait de passer d'une pièce à l'autre nu, ou de ne pas fermer la porte de la salle de bain.

Corps plus vieux, plus gros, plus grands

Une voix s'élève néanmoins pour défendre la nudité parentale et, même, y voir des vertus éducatives. Le site américain Jezebel vient en effet de rapporter les propos de Jess Spiring, mère de deux filles de 3 et 5 ans, et auteure d'une tribune publiée sur le Daily Mail.

Jess Spiring est persuadée qu'exposer ses filles à des corps différents du leur les aidera à grandir sans développer de complexes

La mère de famille va assez loin: elle explique qu'elle, sa famille et même ses amis peuvent se montrer nus devant ses fillettes. Une philosophie qu'elle a adoptée dès la naissance de ses enfants, qui avaient le droit de rejoindre leurs parents dans leur lit même quand ces derniers étaient nus ou encore de prendre des bains ou des douches avec eux.

Une absence de pudeur qui s'est élargie au cercle familial: les fillettes se sont ainsi baignées nues dans un lac avec leur grand-mère de 68 ans, ou encore ont pris une douche avec une amie de la famille.

Si Jess Spiring précise qu'elle s'attache à répondre systématiquement et honnêtement aux questions de ses enfants sur l'anatomie des adultes, son objectif était clairement que la nudité devienne un non-sujet. Et ce, pour une raison précise: elle est persuadée qu'exposer ses filles à des corps différents du leur, plus vieux, plus gros, plus grands d'un sexe opposé, les aidera à grandir en ayant un rapport serein à leur propre corps, et sans développer de complexes.

«Je ne suis pas une sorte de hippie, ou de nudiste esprit libre –je ne prends même pas spécialement de plaisir à être nue, et j'ai eu une éducation anglaise très pudique, mais je crois que de voir de vrais corps (surtout de femmes) pleinement assumés va armer mes filles et leur donner d'autres références que les photos de filles affamées et faméliques dont elles seront abreuvées pendant peur adolescence. [...] Et ça marche déjà. Certaines mamans à l'école me disent que leurs enfants sont déjà préoccupés par leurs corps. Mes filles n'ont pas ces blocages.»

Jezebel rappelle que, quand elle atteint 12 ans, une fillette aura été exposée à 77.000 publicités, d'après une étude commandée par la marque Dove. La même étude a révélé que 77% des 2000 jeunes filles (10-14 ans) interrogées ne se considèrent pas comme «étant capables de rivaliser avec les corps qu'elles voient à la télévision» et ont avoué se sentir malheureuses de leurs corps.

Si le journaliste de Jezebel semble estimer que les intentions de Jess Spiring sont louables (et la méthode efficace pour ce qui est de la confiance en soi), il relève tout de même qu'elle n'aborde pas la question de la sécurité des enfants. Si les fillettes sont si à l'aise avec leur propre nudité, et celle des autres, elles peuvent l'être avec une personne ayant de mauvaises intentions. Difficile en effet de ne pas voir de mauvais côtés et une certaine naïveté de la philosophie de Jess Spiring. Reste qu'il est assez réjouissant de constater que des parents soient capables de s'interroger la possibilité d'influer sur l'estime de soi des enfants et de limiter les complexes que développent précocement les petites filles. 

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