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Les bonnes raisons de filer boire un rhum à La Havane (avant la levée de l’embargo)

O’Reilly 304, le seul bar à gin de Cuba

O’Reilly 304, le seul bar à gin de Cuba

Continuons à mêler balades et spiritueux. Cette semaine, direction Cuba dont la capitale, ces derniers temps, vibre au rythme d’une movida qui surgit dans les bars.

La Havane, Cuba

Trois cent soixante-neuf kilomètres séparent Miami de La Havane, moitié moins depuis l’île de Key West, au sud de la Floride. Mais la distance est une matière hautement élastique, qui s’étire en gouffres infranchissables, se rétracte en sauts de puce. Ces kilomètres qui pendant cinquante-deux ans se sont comptés en années lumière se réduisent depuis peu à un jet de speed boat avec le dégel entre les USA et Cuba. Déjà, les premières vagues de touristes yankees affluent à La Havane, des Cubano-Américains pour l’essentiel.

Mais l’annonce de l’assouplissement des contraintes au voyage, l’ouverture massive des lignes de ferry et des low cost aériennes dès cet été laisse présager la déferlante qui accompagnera la levée de l’embargo qui pèse depuis 1962. S’il n’y devait y avoir qu’une seule raison de filer à La Havane, ce serait celle-là. Mais il y en a bien d’autres.

1.Une rasade de rhum?

Le rhum (ici, on dit ron, à l’espagnole) est à Cuba ce que le whisky est à l’Ecosse: un trésor national, le sang d’une nation. Il coule à La Havane sans jamais se tarir –contrairement à l’eau claire–, à des prix ridicules. Contre une poignée de pesos, les Cubains le consomment pur, blanc et jeune, et certainement pas en mojito, trop cher et insuffisamment alcoolisé.

Dès la fin du XIXe siècle, Cuba s’impose comme l’un des grands producteurs d’un ron au style léger, élégant et idéal en mixologie (le cuba libre et le daiquiri, deux piliers des comptoirs avec le mojito, naissent à la même époque). Au lendemain de la Révolution castriste, toutes les marques sont nationalisées, à l’exception de Bacardi qui réussit à quitter l’île à temps. Depuis lors, les différents rhums cubains (Caney, Santiago de Cuba, Legendario, Varadero…) sortent des mêmes usines. Seul Havana Club, qui fait l’objet d’une joint venture entre l’Etat cubain et le groupe Pernod-Ricard depuis 1993, possède des installations dédiées, dont la splendide distillerie de San José, ouverte en 2007 (elle ne se visite pas: il est plus facile d’obtenir une autorisation officielle d’entrer à Guantanamo que dans ses chais).

Allez faire un tour au très pédagogique Musée du rhum ouvert par Havana Club sur les dock de la vieille ville. Vous pourrez y déguster (et acheter) des références rares ou introuvables en France. N’oubliez pas de jeter quelques gouttes sur le sol, pour les saints. Ou en hommage aux 3 millions d’esclaves qui se sont succédés dans les plantations de canne à sucre pour accoucher de l’histoire du rhum.

© CL

2.La tournée des bars mythiques

La Bodeguita © CL

Oui, ce sont des clichés éculés. Oui, seuls les touristes s’y pointent encore. Oui, le cocktail y coûte une fortune (5 à 6 €…). Mais ces vieux bars devenus mythiques sous prétexte qu’Hemingway s’y prenait des casquettes en rafales méritent néanmoins notre attention émue. «Papa» avait ses petites habitudes: «Mon mojito à La Bodeguita, mon daiquiri au Floridita.»

Sept ou huit décennies plus tard, rien n’a changé: dans la Vieille Havane, on sert les mojitos à la chaînes à La Bodeguita del Medio, une minuscule cantoche où, du matin au soir, s’entassent des wagons de touristes au rythme des musicos coincés près de la porte et des schplof! schplof! du pilon sur la menthe au fond des verres.

Plus chic, dans une ambiance surclimatisée et tout aussi musicale, le Floridita sert les meilleurs daiquiris de la ville: il y en a 14 à la carte, et vous aurez envie de tous les goûter– à Cuba, Alka Seltzer est votre ami pour peu que vous l’apportiez dans vos bagages. Depuis deux ans, une autre institution, Sloppy Joe’s, fermé depuis les sixties, a rouvert son bar, un splendide comptoir de 18m de long. Vous y passerez une tête parce qu’une scène de Notre agent à La Havane (1959) y fut tournée, ou pour la carte des spiritueux, la plus complète de l’île. Mais pas pour l’ambiance (il n’y en a pas) ni pour les cocktails (très bof) et encore moins pour le service, paresseux.

 

3.De l'art de distinguer le hipster du barbudo

Une génération de jeunes hipsters –le barbudo revient à la mode par des chemins ironiques– fait surgir depuis deux ans une nouvelle vague de bars «privés» (traduire: n’appartenant pas à l’Etat), autorisés par les réformes de Raul Castro. Les cocktails y coûtent 2 à 4€, ce qui les place néanmoins hors de portée de la plupart des Cubains. Parmi les plus créatifs, citons Espacios, dans le quartier des ambassades à Miramar: une villa coloniale transformée en speakeasy chic avec jardin (repérez les vigiles à l’entrée et essayez de ne pas forcer la porte d’un consulat par erreur), accessoirement la carte de whisky la plus pointue de l’île si le rhum vous fait flancher.

Dans le quartier de Vedado, El Cocinero, une ancienne fabrique d’huile d’arachide reconvertie en resto, déplie sa terrasse lounge sur les toits– le cadre est plus original que la carte. Pour terminer, mes deux chouchous, dans la Vieille Havane[1]: O’Reilly 304, le seul bar à gin (mais pas seulement) de Cuba, qui prépare les cocktails les plus pointus de la capitale. Son mojito maracuya (fruits de la passion) est une tuerie. Et le pionnier de la movida cubana, ouvert en 2011: le Chanchullero, un petit speakeasy coincé près du Floridita, qui affiche en provoquant: «Hemingway n’est jamais venu ici.»

Tous les cocktails sont à 2€. Gare au Catarro, à base d’une généreuse dose d’aguardiente, qui vous renverra à l’hôtel en roulé-boulé.

4.Une bière artisanale, pour changer du mojito

Cuba n’échappe en rien à la folie mondiale de la craft beer et, à La Havane, dans le vieux quartier, deux micro-brasseries (d’Etat) ne désemplissent pas: la Factoria, sous les arcades de la plaza Vieja, déploie de grandes tablées en terrasse ou une salle organisée autour des cuves de garde rutilantes. Tandis que sur les docks, l’Antiguo Almacén de la Madera y el Tabaco fabrique et sert ses belles mousses (dont une sympathique ambrée au croquant de céréales) sur une friche industrielles offerte au vent qui balaie la baie. Un bonheur aux heures les plus chaudes.

© CL

5.Boire, c'est tout un art

Depuis trente ans, La Havane accueille tous les deux ans l’une des plus importantes Biennales d’art au monde. La dernière édition vient de se terminer en juin. Pour les retardataires, une partie des expositions et des œuvres monumentales dispersées en ville va jouer les prolongations jusqu’à l’hiver.

Mais le lieu qui buzze depuis son ouverture il y a un an à l’initiative de l’artiste X Alfonso est une ancienne usine accolée au Cocinero. La Fabrica de Arte, la Fac comme la surnomment les Cubains, dans le quartier de Vedado, à la lisière de Miramar, est un espace protéiforme et branché qui accueille du jeudi au dimanche expos, défilés de mode, projections, concerts, bar, happenings…

Mais en fin de semaine, on y déboule plutôt pour la qualité de la musique et les consommations bon marché. Repérez-vous à la haute cheminée de brique rouge du Cocinero voisin pour localiser l’endroit, un peu paumé.

© C.L.

6.Carnet pratique

• Les vols directs pour Cuba sont chers, autour de 900-1000€. Pour le même tarif ou à peine plus, on a tout intérêt à passer par un voyagiste.

Vacances Transat, qui a payé mon voyage, propose des circuits accompagnés en pension complète centrés sur la Havane (à partir de 1.090€) ou des formules intéressantes vol + chambre chez l’habitant + voiture de location. Mieux: on peut coupler La Havane et Trinidad (à partir de 1.190€, dix jours et 8 nuits), toujours chez l’habitant.

• Depuis peu, l’Etat cubain encourage le développement des chambres chez l’habitant (casas particulares). C’est la formule la plus économique (25 à 30€ la nuit) et la plus enrichissante – pour vous, pour peu que vous parliez un peu l’espagnol, et pour vos hôtes qui arrondissent leur revenu en dépit des taxes prohibitives. Repérez le logo avec une encre bleue, qui pullule sur les façades à la majesté décaties dont certaines abritent des trésors avec patio.

• Internet est (très) rare et (très) cher. Le meilleur rapport débit/prix  est à l’Hotel Nacional, sur le Malecon, la promenade de front de mer. Les tauliers de la Mafia américaine et le gratin hollywoodien des années 30 à 50 y prenaient leurs quartiers, Fidel Castro et Che Guevara ont géré la crise des missiles depuis l’une de ses suites. C’était hier et, voyez comme les apparences sont trompeuses, peu de choses semblent avoir changé depuis.

1 — Dans ces deux (petites) adresses, on mange très bien pour pas cher à condition d’arriver tôt, de faire la queue sur le trottoir ou de réserver. Retourner à l'article

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