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Expériences troll et nécromancien, «Cigish», la drôle de BD dérangeante avec une case en moins

 Cigish ou le Maître du Je, par Florence Dupré la Tour

Cigish ou le Maître du Je, par Florence Dupré la Tour

Pendant quatre ans, Florence Dupré la Tour a utilisé les principes du blog BD et des jeux de rôles pour raconter son histoire. Et dans la peau de son personnage, elle s’est livrée à des manipulations auprès de proches ou d’anonymes. Le tout fait aujourd'hui l'objet d'un recueil.

«Vous n’avez jamais eu le sentiment de vous faire avoir?» C’est sur ce sarcasme de John Lydon adressé au public que les Sex Pistols ont terminé leur concert de San Francisco en janvier 1978.

«Vous n’avez jamais eu le sentiment de vous faire avoir?» C’est aussi ce que nous demande, en substance, la dessinatrice Florence Dupré la Tour. Tout au long de Cigish ou le Maître du Je, une BD drôle, un peu punk et inconfortable, elle crache au visage des lecteurs d’insidieuses questions à la texture de glaires diaboliques. 

C'est que cette BD n'est pas comme n'importe quelle BD. Florence y raconte que dans la vraie vie, elle incarne Cigish, un nain du Mordor– terre fictive de l'univers de Tolkien… Elle raconte comment elle s'est mise à l'incarner après deux années difficiles pendant lesquelles elle s'était sentie perdue.

Et tandis que cette BD s'écrivait –sur un blog avant d'atterrir sur papier– dans la vraie vie, Florence s'est en effet mise à incarner Cigish: au travail, en famille... Devenant son propre personnage, Florence brouillait les frontières entre je, jeu de rôle, fiction, réalité... 

Rétrospectivement, quelques signes avant-coureurs auraient pu alerter l’amateur de BD. Comme la série fantasy faussement naïve Capucin, qui en trois tomes partait sérieusement en vrille. Ou les gags imaginés avec sa sœur Bénédicte mettant en scène l’ours polaire débile Borgnol –quel modèle pour les enfants! Mais rien ne pouvait nous préparer à la supercherie Cigish, entamée il y a quatre ans sur le net et définitivement (?) bouclée par un joli bouquin hybride. Tout ça à après une révélation:

«J’ai eu une illumination, un truc vachement mystique. C’était lors d’une soirée, j’avais un peu picolé, et là, tout d’un coup, c’était comme si tous les chemins que j’avais pris s’étaient rencontrés au même endroit. Ce soir-là, tout m’est apparu, l’architecture, la nécessité de publier sur le net.» 

Certain(e)s s’étranglent déjà: on parle de quoi, là, d’un BD blog de plus? Non point, petits scarabées, le projet de Florence se révèle bien plus malin et vicieux. Elle y voit l’influence d’Andy Kaufman, le comédien américain adepte de canulars (comme, par exemple, ce sketch télévisé interrompu et transformé en bagarre) que Jim Carrey a interprété dans le Man On The Moon de Milos Forman. 

«Quand je l’ai découvert, j’ai trouvé un frère… fou», se marre Florence Dupré la Tour. S’inscrivant dans les pas de Kaufman, cet amateur de chaos, elle a monté une arnaque narrative:

«Cigish est nourri de beaucoup de choses, de la téléréalité par exemple, mais aussi d’un sentiment assez diffus et confus, celui d’être observée et manipulée. J’ai voulu montrer par une sorte de théâtre de marionnettes que le contrôle que l’on croit avoir sur nos vies est totalement illusoire.»

 

Cigish prend également racine dans sa passion pour le jeu de rôle à la Donjons et Dragons auquel elle s’est adonnée pendant quinze ans de manière compulsive:

«Ce que j’ai adoré, c’est que tu vis des aventures fictives mais en même temps tu peux ressentir des émotions véridiques. Et puis, les joueurs ne sont pas forcés de suivre la trame du maître du jeu qui peut perdre le contrôle»

Je voulais que la narration s’auto-génère, que mes provocations engendrent des réactions. Quitte à ce que les lecteurs prennent le pouvoir

Florence Dupré la Tour

Examiner le pouvoir

Son idée: raconter en BD comment elle, Florence, va laisser un de ses personnages fétiches de jeu de rôle prendre le contrôle de sa vraie vie. Pour ce tour de passe-passe, elle choisit un nécromancien, l’effrayant (malgré ses 1,21 m) Cigish Hexorotte. Un personnage du mal, donc. Et si elle décide d’ouvrir un blog pour publier ses premières pages, ce n’est pas faute de mieux –elle a alors déjà un éditeur, Ankama– mais pour nourrir son récit avec le sang et l’âme des internautes: 

«Je voulais que la narration s’auto-génère, que mes provocations engendrent des réactions qui, ensuite, nourriraient le livre en temps réel. Quitte à ce que les manipulations se retournent contre moi et que les lecteurs prennent le pouvoir».

Effectivement, dans les premières entrées du blog et les cinquante premières pages, les provocations s’accumulent. Elle se livre ainsi à des jeux cruels avec ses propres enfants (voire, pour de faux, à des mauvais traitements), les incite à voler –même lors d’une réunion familiale… la preuve est là:

Elle en profite aussi pour régler ses comptes avec la religion chrétienne dans laquelle elle a été élevée. 

«Avec un livre, la Bible, on m’a raconté des histoires auxquelles j’ai cru plus que tout. Quand j’ai compris que c’était n’importe quoi, une fiction, j’étais dégoutée. J’avais le sentiment d’avoir été prise pour une attardée.»

À la recherche des trolls

Marquée profondément par ce qu’elle considère comme un «mauvais canular», elle (enfin, Cigish le nécromancien) commet trankilou quelques sacrilèges. En parallèle, incognito, elle va faire un peu de provoc’ sur un forum chrétien «un peu crispé» pour appâter des lecteurs pas forcément bienveillants. Son but: s’attirer des trolls, bien hargneux et méchants:

«J’ai lu énormément de BD blogs sur lequel il y avait une armée de commentateurs assez comiques. Avoir des trolls, c’est une façon d’attirer les lecteurs, ceux-ci viennent au moins lire les commentaires et voir comment tu te fais descendre. Le troll est un personnage fascinant. Sur des sites comme ActuaBD ou BD Paradisio j’ai suivi par passion des trolls de compétition. Je suis aussi tombée sur un forum sans modération où les gens se lâchaient sur Larcenet. Ils étaient d’une cruauté méprisable et, en même temps extrêmement drôles. C’est cette ambivalence que j’ai voulu retrouver. Et quand on connait un peu les humains, on sait sur quoi taper pour provoquer ça.»

Pour renforcer la dimension ludique, elle se pourrit elle-même dans la section des commentaires par l’intermédiaire d’un (ou plusieurs) trolls qu’elle se crée. Souvent, elle se contente de repomper ce qu’elle a lu ailleurs. «Le système parfait! À partir du moment où j’ai commencé à faire le troll, d’autres sont venus me pourrir. Et, après, tu as les chevaliers blancs qui viennent prendre ta défense.»

Son dispositif prend un tour encore plus pervers quand elle raconte les rendez-vous pris avec des éditeurs… alors que, rappelons-le, elle a déjà signé avec un autre:

«J’ai agi en mode violent et ça ne fait jamais plaisir de se faire "violer"… Se retrouver dans un bouquin sans son consentement c’est dégueulasse, abominable, ça met ces éditeurs dans une position extrêmement désagréable. Mais cette violence faisait partie du processus. Si je voulais être crue, je devais atteindre ce degré de réalisme. Et puis, le titre du blog est Cigish et le sacrilège ou tout ce que vous direz pourra être utilisé contre vous. Il y avait quand même un avertissement! Certaines personnes se sont d’ailleurs dites: "Ok, si j’ouvre ma gueule, je me retrouve dans le blog, laisse tomber". D’autres ont essayé, au contraire, de s’y retrouver citées.»

Liberté totale

Libre de semer la zizanie, elle n’a subi aucune contrainte de son éditeur: 

«Il est parti assez vite d’Ankama après m’avoir signée. Il a vu ce truc débarquer, il a fait: "heu, ouais, t’es sûre?" Il était un peu gêné mais, en même temps, il partait donc il s’en foutait et j’ai pu faire ce que je voulais. Donc… n’importe quoi.»

Le jeu, pour moi c’est l’enfance et y mettre du cul me gonflait

Florence

La seule chose qu’elle a éludée: le sexe. 

«Je n’ai pas mis de cul, il n’y a pas de dimension sexuelle dans Cigish. J’aurais pu mais je n’ai pas eu envie, peut-être parce que le jeu, pour moi c’est l’enfance et y mettre du cul me gonflait.»

Comment joue-t-on au disciple du mal quand on est face à des étudiants? Alors qu’elle lance son expérience, Florence enseigne alors la BD à l’école lyonnaise Emile Cohl –c’est toujours le cas. Comme elle le raconte dans le livre, elle a donc incarné Cigish devant ses étudiants:

«C’était tellement drôle. Il y avait une sorte d’ambiance très lourde quand j’arrivais en cours. J’étais habillée tout en noir avec, autour du cou, des colifichets à têtes de mort. Je marchais les mains derrière le dos, légèrement voutée, avec un regard sombre voire méchant. Bon, comme mes étudiants ne sont pas idiots, ils savaient à quoi s’en tenir, d’autant qu’ils baignent dans Internet.»

Hélène de Worms, nécromancienne

Afin de rendre encore plus crédible son pétage de plomb de façade, Florence a posé en amont des jalons. Ainsi, elle a ouvert une page pour vendre ses services en tant que nécromancienne («vengeance, sorts…») sous le nom d’Hélène de Worms«J’ai même eu des appels!» 

Avec sa sœur –a priori la seule personne de mèche– dès septembre 2011, elle a alimenté sous un nouveau pseudonyme Mea Culpa, un blog de chroniques BD incendiaires, aussi ignobles que réjouissantes. En cuisine avec Alain Passard de Christophe Blain? «Un bocal à cornichons». Polina de Bastien Vivès? «Le témoignage narcissique d'un Ted Bundy qui se cherche». Les reportages dessinés de Mathieu Sapin? Des «rapports de stage»

On précisera que ses longs textes sont illustrés par des images sacrément grotesques… 

«C’est le genre d’idée que j’ai eue dès le début. Mea Culpa faisait partie du matériel dormant, à utiliser plus tard. Je savais qu’à un moment ou un autre, un journaliste, quelqu’un travaillant dans la BD en tout cas, allait ouvrir sa gueule et affirmer que Cigish était nul. Et c’est arrivé! À ce moment, j’ai pu rebondir dessus.»

La mise en abîme devient vertigineuse et hilarante quand, sur Mea Culpa, Florence Dupré la Tour s'en prend à elle-même, se renommant «Du Poil Autour»:

 «Il est un arbre toxique aux fruits puants, un arbre mimant le grand pommier du savoir divin et de la connaissance céleste, et qui n’en est que la blême ombre portée: Internet. C’est là que les auteurs qui n’ont pas encore gagné la confiance des éditeurs viennent fourbir leurs premières armes. C’est là que ceux qui l’ont entièrement gâchée reviennent lamentablement y échouer. Car toujours, un auteur tente par tous les moyens d’exister, quel que soit le support. Et s’il advenait qu’on propose aux plus désespérés de composer leurs BD sur du papier cul, certains signeraient sans l’ombre d’une hésitation. C’est le cas de Florence Dupré la Tour.»

L’imposture devient encore plus grandiose quand Florence, toujours sous l’emprise de Cigish, part au festival d’Angoulême rejoindre les collectionneurs furieux qui se lancent, dès l’ouverture des portes, à la course aux dédicaces. 

«J’étais déguisée de façon grotesque, mal habillée, les cheveux gras avec une casquette PMU.fr et un grand sweat TF1. Je faisais la file d’attente comme un veau. Chez les éditeurs indés, je suis vraiment allée faire de la provoc. Ils détestent –et je les comprends très bien– ceux qui arrivent, n’achètent rien et demandent un dessin sur un livre d’or pour pouvoir ensuite le revendre sur le net. Je me suis bien faite envoyer chier.»

Folie ou humour

Quel est le but de tout ça? Est-ce simplement que Florence est folle –comme l’affirme Fabrice Colin dès la première phrase de sa préface pour le livre Cigish? Mais nooon, Florence veut faire rire. Plus exactement, elle veut provoquer chez les autres un rire un peu nerveux et incontrôlable: 

«Quand on place un lecteur devant des paradoxes –comme dire soi-même du mal, d’une manière amusante, du blog qu’il aime lire –il a pour moi deux issues. La première: devenir fou en se demandant qui est qui. La deuxième: éclater de rire. Mais, à ce moment-là, le rire viendra de très très loin.» 

Manipuler les proches? Non, ça n’a pas été difficile, j’ai assez peu de morale

Florence

Car non, Cigish ou le Maître du Je n’est pas constitué de gestes gratuits, le livre s’accompagne de vraies réflexions sur l’acte de création ou sur le métier de dessinateur. Maintenant que les pages du blog ont été rassemblées en un livre bien épais –avec une sélection croustillante des 1.500 commentaires– on s’aperçoit de la cohérence atteinte par cette troublante entreprise. 

«J’ai passé quatre ans à ricaner d’un rire diabolique, résume Florence. Rien que pour ça je le referais mille fois. Manipuler les proches? Non, ça n’a pas été difficile, j’ai assez peu de morale. Après, je ne vais pas le cacher, des gens se sont sentis humiliés, roulés. D’où certaines inimitiés…»

Mais aucun regret. 

Enfin, si, un seul: «J’aurais adoré faire ce bouquin en étant vraiment très connue. Ça aurait été un pied total.» Elle pense ainsi à ce que Joaquin Phoenix a réalisé quand il a arrêté le cinéma pour une carrière dans le hip-hop, une tromperie qui a donné lieu au faux documentaire réalisé par son beau-frère Casey Affleck, I’m still here

Pour l’heure, elle ne prévoit d’ouvrir aucun autre blog. «Je trouverai une autre forme de manipulation aussi jouissive.» Elle prépare une trilogie autobiographique qui ne devrait pas, non plus, manquer d’acidité. «Le premier bouquin traite des animaux, des rapports familiaux et de domination. J’ai eu beaucoup d’animaux et ils ont souffert, grâce à moi ou pas forcément…»

Avec gourmandise, elle s’amuse du tollé créé par Cruelty to Animals –A Handbook. Ce faux manuel et vrai recueil d’humour noir propose d’ingénieuses méthodes pour qui veut torturer des animaux. Pris au premier degré, il déchaîne chez les amis des bêtes des réactions indignées que, forcément, Florence envie.

Avertissement

Des signes ne trompent pas. L’emploi au cours d’interview d’expressions ambigües. Des phrases comme «c’est toujours dur de devenir un mouton noir», «pour raconter un bon mensonge, il faut le sortir d’une confidence» ou «peut-être que ce qui est vrai est faux et que ce qui semble faux est vrai?». Sans oublier les éclats de rire sardoniques qui ont ponctué notre conversation téléphonique. Peut-être que tout ce que vous venez de lire appartient à la supercherie ici dénoncée et ne constitue qu’un tribut à Cigish. Ah ah, bande de naïfs, vous n’avez jamais eu le sentiment de vous faire avoir?

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