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Que sait-on très exactement du génocide arménien?

Skulls of Armenians massacred in Urfa, surrounded by Armenian dignitaries and women from the women's shelter in Urfa's Monastery of St. Sarkis in June 1919. |  	AGBU via Wikimedia CC License by

Skulls of Armenians massacred in Urfa, surrounded by Armenian dignitaries and women from the women's shelter in Urfa's Monastery of St. Sarkis in June 1919. | AGBU via Wikimedia CC License by

Histoire et postérité d’un processus génocidaire centenaire, dont l’appréhension historiographique se heurte toujours à l’urgence politique.

Détruire les arméniens. Histoire d'un génocide

de Mikaël Nichanian

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Cent ans après le premier génocide du XXe siècle, Mikaël Nichanian dresse un bilan de l’état actuel des connaissances sur le génocide arménien. Il s’interroge plus largement sur le processus génocidaire, sa construction dans la durée, ses conséquences à moyen et long termes tout en évoquant les difficultés de l’historien dans l’appréhension de tels faits. À l’heure du négationnisme, cet ouvrage rappelle que le génocide a touché la quasi-totalité des deux millions d’Arméniens de l’Empire ottoman, et qu’il est le seul belligérant de la Première Guerre mondiale à être directement l’instigateur de la mort de deux-tiers des victimes civiles sur son propre territoire.

Conditions et complexité du processus génocidaire

Dès l’introduction, l’auteur énonce clairement sa problématique:

«Quelles sont les conditions de possibilité d’un génocide, c'est-à-dire, […] quels sont les facteurs historiques qui ont rendu possible, au sein des élites ottomanes, la conception et la réalisation d’un programme génocidaire en 1915?»

Tout d’abord, il s’attache à rappeler le contexte intellectuel et politique de l’Europe. À la veille du premier conflit mondial, la Turquie regarde vers l’Europe et s’interroge sur les concepts de nation en France (tradition d’Ernest Renan) et en Allemagne (prédominance de la notion de race). En quête d’une identité nationale, elle envie et à la fois repousse cette même Europe.

Dans les années 1880, ce sont les régions susceptibles d’annexion qui sont discrètement «épurées», puis dans les années 1890, le nettoyage ethnique commence. Enfin, déportation et colonisation sont mises en place pour aboutir au génocide

Quant au contexte propre à l’Empire ottoman, il est notamment marqué par de multiples crises. Dès le règne d’Abdülhamid II (1878-1908), les Arméniens, et plus largement les communautés non musulmanes, sont considérés comme des citoyens de seconde zone. C’est pendant ce règne que les violences envers ces communautés deviennent quotidiennes et s’intensifient avec l’apparition des premiers massacres. En 1878, la «question arménienne» entre sur la scène internationale suite aux différents traités et notamment celui de Berlin qui soustrait à l’Empire ottoman certains de ses territoires des Balkans. 

Ce dernier a pour conséquence de faire naître la peur d’une ingérence européenne et d’un démantèlement de l’Empire. En effet, ce traité ampute l’Empire de ses zones les plus riches et de nombreux de ses sujets, et il reconnait l’indépendance de certaines minorités, ce qui pourrait nourrir des aspirations à l’indépendance au sein de l’Empire. À partir de ce moment, plusieurs étapes vers le génocide se mettent en place: dans les années 1880, ce sont les régions susceptibles d’annexion qui sont discrètement «épurées», puis dans les années 1890, le nettoyage ethnique commence. Enfin, déportation et colonisation sont mises en place pour aboutir au génocide.

Les guerres balkaniques, que le rapport Carnégie résuma par les termes «extermination, émigration et assimilation», puis la Première Guerre mondiale qui met un terme définitif à toute tentative de réformes en faveur des Arméniens, le programme du CUP (Comité Union et Progrès), et la brutalisation des sociétés, notamment envers les civils, sont autant de facteurs explicatifs du déclenchement du génocide arménien. 

Ainsi, l’entrée dans la Première Guerre mondiale permet d’éviter toute intervention de l’Europe, bien que le génocide ait menacé de provoquer l’arrêt des transferts financiers et de l’aide militaire de la part des alliés européens de l’Empire. Elle permet aussi de créer une union sacrée avec la dénomination d’ennemis communs –Russes, Arméniens, Grecs, Kurdes, Assyro-Chaldéens…– facilitant l’adhésion d’une partie de la population au processus génocidaire.

Paradoxes du processus génocidaire

Ainsi, Mikaël Nichanian démontre que la spécificité du génocide réside dans une volonté de généralisation de pratiques existantes mais systématisées à l’échelle de l’Empire. Sous un autre angle, il dégage également les raisons mises en avant par l’Empire ottoman pour justifier le processus génocidaire, qui forment un irréel tenu pour vrai, principalement constitué d’anticipations de menaces plus ou moins potentielles. Le régime dénonce notamment l’imminence de la menace russe, alors que dans les faits, la Russie avait dès les années 1880 renoncé à l’Anatolie orientale. La manœuvre demande ainsi une mise en scène constante (fausses rumeurs, insurrections inexistantes, complots) qui ne peut se faire que par un acharnement de l’Etat.

les Turcs se sont dans un premier temps concentrés sur les territoires inaccessibles aux puissances européennes pour perpétrer les massacres. Puis, avec l’avancée des troupes européennes, ils ont prioritairement procédé au génocide dans les territoires susceptibles d’être envahis, au risque de ne pouvoir cacher leurs exactions

Le premier paradoxe réside dans la quasi-constante fidélité des Arméniens au régime. Le second paradoxe se situe du côté de l’Empire. En effet, les dirigeants turcs sont en quête de modernité, qui s’incarne dans les métiers pratiqués par les Arméniens (métiers de la finance, du commerce, librairie, etc.), les autres professions leur étant fermées notamment par leur exclusion de la société. En pratiquant le génocide, les dirigeants turcs vont donc se couper de cette modernité, empêchant le développement du pays. En outre, la priorité accordée au génocide Arménien en pleine guerre prive l’Empire de ressources militaires considérables au moment où la demande en hommes était forte, et alors même que les vilayets (régions dans lesquelles les Arméniens sont majoritaires) sont de bonnes traditions militaires.

L’auteur évoque aussi la radicalisation autodestructrice inhérente au processus génocidaire dont il marque bien les différentes étapes: exclusion économique, politique puis radicalisation de la violence. Enfin, il montre bien le pragmatisme inhérent au programme génocidaire. En effet, les Turcs se sont dans un premier temps concentrés sur les territoires inaccessibles aux puissances européennes pour perpétrer les massacres. Puis, avec l’avancée des troupes européennes, ils ont prioritairement procédé au génocide dans les territoires susceptibles d’être envahis, au risque de ne pouvoir cacher leurs exactions. L’auteur tend donc à mettre en évidence le caractère prioritaire du génocide sur les enjeux militaires.

Les legs

L’histoire du génocide est aussi celle de sa postérité, que Détruire les Arméniens passe en revue. Tout d’abord, les ponts sont nombreux entre le génocide arménien et le génocide des Juifs. Mikaël Nichanian explique que les Turcs ont choisi l’approche raciale de la Nation proposée par les Allemands. De nombreux Allemands étaient d’ailleurs présents et informés des exactions commises par l’Empire ottoman, et selon ses propres dires, Hitler lui-même s’inspirera du génocide arménien pour mettre en œuvre celui des Juifs d’Europe.

Sans nier la spécificité de chaque génocide, l’auteur en cherche les points communs pour en proposer une définition et constate que les mécanismes en sont similaires, notamment:

«Le sentiment de subversion radicale de l’ordre social [qui] favoris[e] la fixation du ressentiment sur le groupe dominé, tenu pour responsable de la menace extérieure totale qui touche le groupe dominant.»

Dans cette optique, il dégage également les principaux éléments qui participèrent à la mise en place d’un génocide: programmation rationnelle, planification de l’extermination par l’État et «totalisation» de la société.

Plus spécifiquement, Mikaël Nichanian interroge ensuite sur la postérité du génocide en Turquie et les «parodies» de procès d’après-guerre, légitimant une violence d’État qui s’auto-justifie par la constante peur d’une menace extérieure doublée d’une menace intérieure représentée par les minorités turques: aussi factice soit-elle, cette «double menace» excuse toute forme de violence et favorise aussi bien la résurgence de crimes de masse que la prégnance d’un sentiment antichrétien en Anatolie. Il est aussi stupéfiant de constater à quel point les cartes de la colonisation alors mise en œuvre correspondent à l’actuelle Turquie.

 C’est avec ce génocide que l’expression «crimes contre l’humanité» est d’abord employée, permettant ainsi l’émergence de l’idée d’un tribunal international pour juger de tels crimes, quoique cette idée qui ne sera finalement mise en œuvre qu’après la Seconde Guerre mondiale avec les procès de Nuremberg

La postérité du génocide des Arméniens est enfin juridique: c’est à partir de ce cas que le juriste Rafael Lemkin construit le notion de génocide, et c’est avec ce génocide que l’expression «crimes contre l’humanité» est d’abord employée, permettant ainsi l’émergence de l’idée d’un tribunal international pour juger de tels crimes –quoique cette idée qui ne sera finalement mise en œuvre qu’après la Seconde Guerre mondiale avec les procès de Nuremberg. L’auteur met également en avant l’importance de la justice qui ne s’applique pas. Plus généralement, il soulève le problème du jugement de tels crimes quand toutes les strates de la société y sont mêlées, et souligne la difficulté de juger et de réparer ces crimes, dont témoignent l’échec des restitutions aussi bien que la difficulté de faire libérer les femmes et les enfants enlevés.

Le rôle de l’historien

À plusieurs reprises Mikaêl Nichanian nous interpelle sur les conditions d’établissement d’une «vérité historique»: problème d’accès aux archives, problème de chiffres et problème de langue nourrissent les doutes de l'historien. Sur la forme, désamorcer le négationnisme à la faveur d’une approche historique et scientifique d’un sujet encore extrêmement sensible impose d’adopter une lecture dépassionnée et objective de ce génocide qui renforce la qualité de l’ouvrage. Détruire les Arméniens rappelle ainsi également que le peuple turc et ses dirigeants ont bien reconnu l’existence du génocide des Arméniens et que d’autres populations, souvent oubliées, ont aussi été victimes de violences à la même période. Surtout, par les parallèles qu’il établit et le traitement du problème dans la longue durée, il rappelle que les génocides ne sont pas «un coup de folie», imprévisible et désordonné: le cas arménien confirme au contraire leur inscription dans un long processus visible qui se réalise dans des opérations programmées et massivement collectives.

Aussi claire dans sa construction que dans son raisonnement, cette étude est également remarquable par sa volonté de précision et ses nuances précieuses sur la participation ou la passivité de chacun (rôle des puissances, opposition de certains turcs au génocide). La complexité du sujet, ses difficultés méthodologiques et politiques évidentes expliquent sans doute que Mikaël Nichanian ait fait le choix d’une démarche rigoureusement universitaire, mais l'ouvrage aurait peut-être gagné parfois à adopter plus de légèreté, notamment sur les chiffres qui perdent le lecteur à force de détails. On peut également regretter le faible nombre de cartes. Aux lecteurs avertis, cependant, Détruire les Arméniens s’impose comme une référence désormais incontournable.

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