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À Brazzaville, le rap pour lutter contre la dictature

Crédit photo: REUTERS/Thomas Mukoya

Crédit photo: REUTERS/Thomas Mukoya

Le Président congolais Sassou-Nguesso est au pouvoir depuis plus de trente ans. Dans les rues de Brazzaville, où la liberté d’expression est réduite, des rappeurs luttent contre la dictature.

Brazzaville, Congo

Leurs rimes dégoulinent sur le régime dictatorial de Denis Sassou-Nguesso.

«Je suis politicien/

dans un pays où il fait un temps de chien/

Ce que l’on veut c’est pas l’émergence mais un pays où il fait bon vivre.»

C'est le groupe de rap 2Mondes qui chante ces vers, extraits du titre Chroniques congolaises. 2Mondes est à l’origine du mouvement Ras-le-bol, créé pour lutter contre le pouvoir du président Sassou-Nguesso, arrivé au pouvoir en 1997 à l’issue d’une guerre civile sanglante, et qui depuis ne veut pas lâcher les rênes du pays. Auparavant, le «cobra», son surnom politique, avait déjà dirigé le pays de 1979 à 1991.

Un peu de contexte: le 7 juillet 2015, le chef d’État congolais était reçu par le président François Hollande à l’Élysée, à Paris. Les deux hommes ont notamment évoqué la question du «dialogue national», une série de débats entre partis politiques qui devait se tenir mi-juillet au Congo pour décider de l’avenir des institutions dans le pays. Denis Sassou-Nguesso envisage en effet de modifier la constitution nationale pour pouvoir se présenter une nouvelle fois lors de la prochaine élection présidentielle. Ce qui lui est aujourd’hui interdit.

La constitution du Congo, adoptée par référendum le 20 janvier 2002, établit un régime présidentiel. Elle avait été décidée par Sassou-Nguesso, qui a remporté le scrutin présidentiel qui s'était tenu quelques mois plus tard la même année. Son élection en 2002 met fin à la période de transition qui avait débuté lors de son retour au pouvoir après la guerre civile de 1997. Sassou-Nguesso sera réélu lors de l'élection présidentielle de 2008, que les observateurs internationaux ont qualifié de peu crédible. 

Mais le «dialogue national» n'a pas rencontré le succès escompté au Congo. La majorité des partis d’opposition ont refusé de participer à ce «leurre démocratique» orchestré par le président. Le 26 juillet, une coalition politique anti-Sassou a lancé la tenue d’un Forum d’alternative nationale à Brazzaville, et quinze groupes d’oppositions y participent. «Modifier la constitution du 20 janvier 2002 serait un coup d’État constitutionnel car cela violerait l’esprit et les principes de la Constitution», a affirmé à Reuters, Guy Roman, un membre du principal parti d’opposition. Lors de la venue de Sassou-Nguesso à Paris début juillet, des opposants en exil avaient également manifesté leur colère devant l’ambassade congolaise de la capitale française. 

«On en saura plus sur les intentions de Sassou-Nguesso le 15 août 2015, jour de la fête d’indépendance du pays, lors de son allocution», nous explique André Ngombet, leader du collectif #Sassoufit réfugié à Paris et qui milite pour le départ du «cobra»:

«Mais s’il décide de partir, il y a de fortes chances qu’il essaye d’installer son fils à sa place.»

La peur de la répression

À Brazzaville, notre rendez-vous avec les deux rappeurs du groupe 2Mondes est fixé à l’Institut français du Congo. C’est l’un des rare lieux de la capitale où les oreilles du régime ne sont pas omniprésentes. Mais Vhan Dhombo, l’un des fondateurs du groupe, est coincé à Dolisie, la troisième ville du pays. Il a été arrêté la veille pendant quelques heures par la police locale, qui l’a dépouillé de ses papiers. «J’ai été arrêté et je me retrouve avec rien dans une ville où les flics ont été dressés à matter les rebelles comme moi», nous confie-t-il via Facebook.

Pour les opposants, le réseau social est un moyen de communication plus sûr que les téléphones portables, qui sont «tous sur écoutes», selon Martial Panucci, l’autre rappeur du groupe 2Mondes. C'est lui seul qui nous accueille donc dans une petite cour de l’Institut français, à l’abri des regards. «À la base, le mouvement Ras-le-bol a été créé par des artistes pour éveiller la jeunesse congolaise face aux injustices dont elle est victime», explique t-il:

«On essaye de dénoncer le mal que fait le gouvernement au pays. On ne peut pas laisser le président balayer notre constitution comme ça pour son seul bénéfice personnel.»

À la suite des artistes, des étudiants et des défenseurs des droits de l’homme ont rejoint ce petit mouvement, qui coexiste au milieu de dizaines d’autres plus ou moins actifs. Une centaine de personnes ont adhéré officiellement à Ras-le-bol en versant une petite somme pour financer les déplacements politiques de ses membres. «Mais nous avons plusieurs milliers de sympathisants», avance Martial Panucci, qui espère pouvoir mobiliser cette masse dans les rues de Brazzaville pour empêcher Denis Sassou Nguesso de modifier la Constitution.

Une vue de Brazzaville depuis Kinshasa. Photo: REUTERS/David Lewis

«Brazzaville Hardcore»

Dans son rapport 2014/2015 de la situation des droits humains dans le monde, Amnesty International dresse un panorama très sombre du Congo.

«La liberté d'expression, y compris la liberté de la presse, a fait l'objet de restrictions sévères, notamment au sujet des projets de modification de la Constitution visant à permettre au président Nguesso de briguer un troisième mandat. Des journalistes ont été victimes de manœuvres de harcèlement et d'intimidation de la part de la police et des autorités locales. Craignant pour leur [propre?] sécurité, les défenseurs des droits humains hésitent à dénoncer les atteintes aux droits humains impliquant des fonctionnaires haut placés», peut-on lire dans le rapport d’Amnesty International.

La peur de la répression du régime dissuade une large partie de la population d’afficher son mécontentement en République du Congo, le nom officiel du pays. À l’Institut français, une artiste congolaise en résidence nous confie soutenir le mouvement Ras-le-bol, qu’elle connaît bien. Mais elle n’y adhère pas, de peur d’être arrêtée. Un cas de figure très fréquent:

«Ma petite amie m’a quitté car elle m’a dit qu’elle ne pouvait pas me suivre, raconte Martial Panucci, du groupe 2Mondes. Elle a reçu des appels téléphoniques avec des menaces si elle restait avec moi. Il y a beaucoup de psychose à Brazzaville. Dès qu’on parle de Sassou Nguesso en public, les gens tournent tout de suite la tête vers vous.»

Pour André Ngombet, leader du collectif #Sassoufit, la parole est en revanche plus libre à Pointe-Noire, la deuxième ville du pays, qui borde l’océan Atlantique. «Il n’y a pas de base militaire à Pointe-Noire, l’armée est moins présente et les gens plus libres», dit-il.

Dans leur titre Brazzaville Hardcore, les rappeurs de 2Mondes évoquent la répression dans les rues de la capitale.

«Brazzaville c’est hardcore/ 

Ici la police te soulève violemment

Pas de changement

On ira tous à leur enterrement/

Brazzaville c’est hardcore

Pas de ces jeunes dont on hypothèque les destins

J’ai pas besoin de saint

Mon avenir je le bâtis tout seul/»

On devient une sorte de haut-parleur

Martial Panucci

«Nous on prend ce que les gens disent tout bas pour le dire tout haut. On devient une sorte de haut-parleur», affirme Martial Panucci.

Le boycott des radios congolaises

Contrairement au duo du groupe 2Mondes, le rap congolais n’est pas forcément très véhément face à la dictature:

«On est un peu les seuls à oser critiquer le régime dans nos textes, affirme Martial Panucci. Avant il y avait Kitcho (un rappeur congolais), mais depuis qu’il a une famille il s’est rangé. Il ne veut plus risquer sa vie.»

Les rappeurs de 2Mondes sont bannis de la plupart des radios locales. Les seules qui acceptent de diffuser leurs textes exigent des chansons sans aucune critique du régime de Denis Sassou-Nguesso. «C’est tout le temps comme ça, dit Martial Panucci. En ce moment il y a le Festival panafricain de musique à Brazzaville (18-25 juillet), mais on n’est pas invités. Ils ne veulent pas de ce genre de musique. Ils ne veulent pas de rap engagé.» Une censure qui pousse les rappeurs locaux à ne pas franchir la ligne rouge s'ils veulent vivre de leur métier.

Cette peur du régime qui s’étend non pas seulement dans le milieu du rap mais dans toutes les catégories de la société congolaise, c’est leur principal combat:

«Ce qu’il faut combattre, c’est la peur des gens. On ne peut rien faire si les gens ont peur. Il faut réussir à les convaincre de nous suivre.» 

Mais ce sont ces rimes tirées de Brazzaville Hardcore qui le disent le mieux:

«Brazzaville c'est hardcore 

Voilà pourquoi on gueule du microphone/

On crie notre liberté pour ne plus que l'iniquité résonne.»

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