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Pourquoi la couverture du New York Mag a-t-elle si bien fonctionné?

Illustration New York Magazine.

Illustration New York Magazine.

«Je leur disais, vous me regardez comme si vous regardiez monsieur Cosby», raconte la photographe Amanda Demme.

Depuis des mois, elles accusent l'acteur américain Bill Cosby de les avoir violées. Depuis presque trois jours, les visages de trente-cinq d'entre elles sont partout. La une du New York Magazine, réalisée par la photographe Amanda Demme, est devenue virale en quelques heures. Et au-delà du sujet, c'est l'image elle-même qui interpelle.

Un groupe mais des portaits individuels

Au premier regard, c'est leur nombre qui interpèle: trente-cinq femmes posent sur une même couverture. Il en manque onze, «par manque de temps», raconte la photographe. Mais qu'elles soient trente-cinq ou quarante-six, dans les deux cas, le groupe qu'elles forment est impressionnant. Combien de femmes doivent accuser le même homme pour être entendues? 

Je leur disais: ‘Vous me regardez comme si vous regardiez monsieur Cosby.’

Amanda Demme

Amanda Demme a demandé à chacune d'apporter deux types de vêtements:

«Je voulais qu’elles ramènent leur propres habits pour rester dans le journalisme, demeurer proche de la réalité et de leur personnalité.»

L'un devait être noir, l'autre clair (ces portraits sont publiés dans les pages intérieures du magazine) «pour créer une unité telle une équipe et un côté répétitif, presque militaire»

Tout en formant un groupe, chaque femme sur sa chaise apparaît pourtant dans son individualité. La photographe a souvent fait poser les femmes deux par deux, tout en prenant le parti de séparer les portraits. Si leur histoire est peut-être similaire, leur vécu, leur ressenti et leur capacité à y faire face diffère. 

«Je voulais montrer la force, juste par le regard»

Ce travail expose chaque corps en entier, car le viol l'impacte dans son intégralité. On est bien loin des choix iconographiques habituels de la presse, qui consistent le plus souvent à illustrer le viol par des images de femmes recroquevillées enfermées dans un statut de victime impuissante. Ici, elles imposent un face à face frontal et calme avec le lecteur pour que nous écoutions leurs témoignages.

Elles sont alignées, jambes décroisées, mains sur les cuisses et le regard haut. 

«Je leur ai dit de ne pas sourire et de regarder droit devant l’appareil photo: ce n’est pas de la colère mais le pouvoir. Je leur disais: “Vous me regardez comme si vous regardiez monsieur Cosby, je veux voir ce que vous avez ressenti tout ce temps.” Je voulais montrer la force, juste par le regard.» 

Leurs visages ont donc tous une expression particulière. «Il y avait d'anciens mannequins qui savaient se comporter devant un appareil photo sans avoir peur. D’autres étaient intimidées. C’est très inconfortable d’être pris en photo. Mais toutes se soutenaient les unes les autres. Quand l’une d’elles s’approchait pour se faire photographier, toutes la rassuraient en lui disant à quel point elle était magnifique. Il n’y avait rien d’autre que de l’amour dans cette pièce, un amour triste, mais un amour. Certaines de ces femmes ne s’étaient jamais rencontrées avant et ont fondu en larmes en se voyant. C’était incroyable.»

Le noir et blanc

On est loin des choix iconographiques habituels de la presse, qui illustre le viol par des images de femmes recroquevillées, enfermées dans un statut de victime impuissante

Cette couverture, sobre, en noir et blanc, est inhabituelle. Ces trente-cinq femmes ne sont pas en une parce qu'elles sont glamours.«C'est l'inverse du code de sémiologie des couvertures de magazines. Habituellement on utilise des femmes pour faire vendre en raison de leur beauté ou parce qu'elles sont connues», explique Florence Rochefort, chercheuse au CNRS, spécialiste en études de genre.

Sur le site Bagnews, Karrin Anderson voit une signification supplémentaire au noir et blanc: d'un côté, la volonté d'affirmer que les faits de cette affaire de viol sont clairs, presque manichéens et, de l'autre, une allusion à des problématiques sociétales.

«Les récentes discussions sur la façon dont les Américains noirs et blancs sont traités très différemment par la police et le système judiciaire a souligné le fait qu'il y a deux Amérique –une qui reflète les expériences et les points de vues des Américains blancs et une autre des Américains non-blancs. Cette couverture du New York [Magazine] illustre le fait qu'à l'inverse d'autres sphères de la société celle qui inclut les victimes de viol et de violence sexuelle est parfaitement intégrée. Bien sûr, cela ne signifie pas que la race n'a pas d'incidence sur la façon dont, dans les mêmes circonstances  et violées par la même personne, les femmes ressentent leur attaque.»

Interprétations multiples

Au-dessous de chaque portrait, la date du viol. À l'instar des infographies publiées en temps de guerre ou de violences et qui, pour «re-humaniser» les civils tués et montrer qu'ils possèdent une identité propre, font figurer des personnages côte à côte:

Capture d'écran d'un article du Telegraph sur l'opération Bordure Protectrice menée par Israël sur la bande de Gaza en 2014.

«C’est une création artistique, réagit Amanda Demme. Ce qui est intéressant, c’est qu’on peut l’interpréter de mille façons. Chacun possède une éducation, une vision des choses et des références différentes. Moi, je voulais donner une sorte de forum artistique à ces femmes pour qu'elles parlent et se sentent libres et en sécurité, même identifiées. Si j’ai fait cette image de cette façon, si j’ai approché ces femmes de cette façon, je l’ai fait dans un but artistique et visuel. Ce que le lecteur voit et interprète donne donc encore plus de validité à ce travail.»

La chaise vide 

La dernière image qui compose cette une est la chaise sur laquelle a été photographiée chacune de ces femmes. Cette fois-ci, elle est vide. Elle représente les onze femmes qui ne sont pas photographiées, mais aussi toutes les autres qui n'osent pas témoigner.C'est donc ce vide juxtaposé à ce groupe de femmes qui permet de dénoncer avec puissance la culture du viol.

Cette une a également précipité une prise de parole. Rapidement, les internautes partagent leur propre expérience sous le hashtag #Emptychair [chaise vide] ou #TheEmptyChair

«La chaise vide n’est pas assez grande pour que puissent s’y asseoir toutes les perosnnes qui ont été violées, pas écoutées et humiliées.»

Amanda Demme ne voit son travail que comme «une étincelle, un début, dans la dénonciation». Mais la composition très intelligente de cette une et sa réappropriation par les internautes multiplient la puissance du message.

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