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Le meilleur cacao du monde en danger

Fèves de cacao dans un magasin de Caracas, le 10 avril 2015 | REUTERS/Marco Bello

Fèves de cacao dans un magasin de Caracas, le 10 avril 2015 | REUTERS/Marco Bello

La filière cacao vénézuélienne est en plein déclin.

Rien ne semble perturber la quiétude de Chuao. Ce petit village vénézuélien lové entre deux montagnes au bord d’une sublime plage produirait «le meilleur cacao au monde» si l’on en croit Ysora Chavez, présidente de l’entreprise agricole de Chuao. Lorsqu’on l’interroge, la quarantenaire dévoile ses larges bras bruns et décoche avec le plus grand sérieux: 

«Le cacao coule dans nos veines, on l’exploite avec amour, en chantant.» 

Les chocolatiers viennent d’ailleurs du monde entier apprécier le labeur d’Ysora et de ses 124 compatriotes des plantations. Irrigation naturelle, engrais écologiques, ramassage à la machette, fermentation des graines dans des fûts de bois recouverts de feuilles de bananier, séchage au soleil sur la place de l’église, le cacao de Chuao mérite sa réputation.

Gel des exportations

Pas une graine n’est pourtant sortie du village pendant plusieurs mois, à l’instar du reste du pays. Arguant de conduites illégales et de normes environnementales non respectées, le gouvernement révolutionnaire a gelé les permis d’exportation de décembre 2014 à juin 2015 dans le but de «régulariser» la filière cacao, laissant 5 millions de tonnes de cacao se gâter doucement sur les places des villages. 

Alors qu’il était encore le premier producteur de cacao au monde dans les années 1930 et le seul à proposer la variété la plus fine, dite «criollo», le Venezuela a abandonné le filon au fur et à mesure qu’il se rendait dépendant de l’autre or noir, le pétrole. Tandis que l’économie mondiale se contractait à la fin des années 2000, le défunt leader socialiste Hugo Chavez a bien tenté de lancer une campagne d’investissements en assurant que le cacao était «aussi stratégique que le pétrole», mais les effets n’ont pas duré. Le Venezuela a réussi à produire 23.000 tonnes de cacao en 2011 avant de retomber en dessous de 17.000 depuis 2013, soit moins d’1% de la production mondiale.

Tout ce qui intéresse ici, c'est le pétrole

Cesar Liendo, président de la Corporation socialiste du cacao

«Un tiers des espaces productifs et une partie du savoir-faire ont été perdus en quelques décennies avec l’exode rural: tout ce qui intéresse ici, c'est le pétrole», justifie Cesar Liendo, président de la Corporation socialiste du cacao (CSC), chargé de relancer la production. Les ambitions affichées par Chavez n’ont pas survécu à son décès en 2013. Quatre ans après sa création et la récupération de grandes fermes expropriées, la CSC ne produit toujours pas une seule graine de cacao. «On fait de la formation et de l’entretien» affirme Cesar Liendo, qui assure que la production démarrera en 2016.

Appât du gain

Selon le président de la CSC, l’appât du gain a mis à mal la filière depuis une décennie:

«Pour faire plus de profit, les intermédiaires vénézuéliens ont commencé à acheter du cacao non fermenté ou séché n’importe comment et les producteurs à perdre l’amour du travail bien fait.» 

La crise inflationniste que vit le Venezuela depuis trois ans a très largement renforcé la tendance. Le président de la Chambre vénézuélienne du cacao, Alejandro Prosperi, pointe quant à lui les choix du gouvernement socialiste:

«Le difficile processus de fermentation était surtout réalisé par les grandes fermes de la région de Barlovento, lesquelles ont disparu avec la répartition des terres. La politique a détruit de nombreuses activités, comme celle des Français de Valrhona, qui ont dû abandonner il y a quelques années.» 

Nos plants ont la pire productivité au monde. Ils sont vieux et il faudrait les changer

Alejandro Prosperi, président de la Chambre vénézuélienne du cacao

L’entrepreneur parle de «manque de volonté politique»

«Nos plants ont la pire productivité au monde. Ils sont vieux et il faudrait les changer mais il n’existe pas un seul magasin de ce type au Venezuela. Le gouvernement a déjà développé des graines plus productives mais il ne se sert pas de cette technologie. Quant à la qualité, aucun effort n’a été fait.»

Meme Chuao est concerné. Apres avoir peiné à obtenir le premier et seul cacao vénézuélien d’appellation d’origine contrôlée en 2000, le village vient de perdre sa certification pour avoir mélangé du cacao «criollo», exceptionnel, avec du «trinitario», de moins bonne facture. «C’est toute l’unicité du meilleur cacao au monde qui est en danger», s’émeut la chocolatière française Chloé Doutre-Roussel, venue voir l’état des fermes vénézuéliennes. «Mal payés, certains producteurs remplissent les sacs avec du cacao de moins bonne qualité ou avec du riz et des fèves», continue la professionnelle.

Qualité en baisse

À Chuao, Ysora Chavez réclame «aux Allemands de Tisano» 420 bolivares pour chaque kilo de cacao. Il faut croire que l’amour du travail bien fait rend aveugle: selon Alejandro Prosperi, pour un cacao de cette qualité, vendu jusqu’à 10.000 dollars la tonne, elle devrait demander plus de 3.000 bolivares… Mais cela ne semble choquer ni la représentante de Tisano, au nom très germanique, ni le gouvernement, qui a «recommandé» aux producteurs de se tourner vers Tisano –entreprise en réalité enregistrée aux États-Unis– et vers six autres nouveaux exportateurs de son goût.

Après un mois et demi d’oligopole, l’État vient de lâcher la bride et permet dorénavant aux exportateurs traditionnels de travailler. La pression des Japonais, qui se sont plaints officiellement du non-respect des contrats d’exportation et ont dénoncé des «incertitudes générales» autour de la production de cacao au Venezuela, y est sûrement pour quelque chose.

Les chocolatiers qui disent vendre du cacao vénézuélien mentent

Chloé Doutre-Roussel, chocolatière française

La filière japonaise, qui truste 45% de l’exportation nationale, n’est pas la seule touchée. En France aussi, les stocks de cacao vénézuélien «fin d’arôme» seraient sur le point de s’épuiser si l’on en croit Chloé Doutre-Roussel: 

«Les chocolatiers qui disent vendre du cacao vénézuélien mentent, mais il suffit d’un peu sous forme de liqueur pour pouvoir l’affirmer. Sans parler de la qualité en baisse…»

Tout le cacao qui ne part pas reste au Venezuela, où, ironie de toutes les crises, la filière locale rencontre un succès grandissant. Insécurité, pénurie, inflation, quand ça ne va pas, rien de tel qu’un bon carré du meilleur chocolat au monde!

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