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«A Touch of Zen», une touche de génie qui a changé le cinéma

«A Touch of Zen», © Carlotta Films

«A Touch of Zen», © Carlotta Films

Ce film, dont Slate est partenaire, premier film d’arts martiaux jamais récompensé par le Festival de Cannes, est un chef-d’œuvre qui a joué un rôle historique.

Il y eut un avant, et il y eut un après. Cela s’est fait en deux temps. Le premier temps est spectaculaire, foudroyant. Au début des année 70, un jeune homme natif de Hong Kong devient la première superstar mondiale non-occidentale  –et est encore, 40 ans plus tard, toujours l’unique superstar mondiale non-occidentale: en quatre films, Bruce Lee fait déferler sur la planète la passion du kung-fu. Sa manière de jouer et de combattre s’accompagne de nouvelles manières de filmer, de monter, d’utiliser le son, qui changent le cinéma d’action partout dans le monde en même temps que des adolescents s’identifient à lui, de Buenos Aires à Oslo et de Téhéran à Vancouver.

Le second temps, plus discret, est pratiquement synchrone. Le Festival de Cannes présente, et récompense, en 1975 son premier film d’arts martiaux chinois, arrivé sur la Croisette grâce à l’infatigable découvreur de talents Pierre Rissient. Le film s’intitule Xia Nu («la guerrière chevaleresque»), rebaptisé pour l’Occident A Touch of Zen. C’est un chef-d’œuvre.

C’est même, mais pratiquement personne ne le sait à l’époque, le chef-d’œuvre de King Hu, qui est lui-même à ce moment le plus grand artiste d’un genre pourtant prolifique depuis un demi-siècle, le wuxia pian. C’est-à-dire le «film de sabre», inspiré d’un genre littéraire chinois très riche, les romans de chevalerie, et l’autre grande veine du cinéma chinois d’arts martiaux, distincte du «kung fu» où les combats se font à mains nues.

Reconnaissance

On ne découvrira que plus tard, au début des années 80 (en France grâce à quelques pionniers, Jean-Pierre Dionnet, Olivier Assayas, Charles Tesson…) la richesse déjà considérable du genre, où le même King Hu s’était déjà illustré avec un film majeur, L’Hirondelle d’or (1966) suivi de l’impressionnant Dragon Inn (1967) dont la réédition est annoncée pour le 12 août. 

L’Hirondelle d’or, qui innovait en faisant d’une femme le personnage principal (comme ce sera souvent le cas chez King Hu) avait été un tel succès que son auteur avait alors quitté la Shaw Brothers, le trust qui contrôlait d’une main de fer la totalité du cinéma hongkongais, pour s’établir en indépendant à Taïwan. Si Dragon Inn fut un succès, l’ambition très supérieure de A Touch of Zen se solda par un échec sur ses marchés habituels asiatiques, avant que la reconnaissance cannoise lui offre une nouvelle chance. A Taïwan, King Hu devait signer ensuite plusieurs autres très grands films, L’Auberge du printemps (1974), Raining in the Mountain (1979), All the King’s Men (1983).

Le film premier

Il n’est évidemment nul besoin de savoir tout ce qui se précède pour apprécier la beauté de A Touch of Zen, aujourd’hui réédité en salle à l’occasion d’une restauration-transfert en numérique haut de gamme. Mais outre l’éventuel frisson de découvrir un film qui a joué un rôle historique, en prendre conscience amène à regarder le film de King Hu avec, outre le plaisir immédiat qu’il procure, une interrogation très stimulante.

Celle-ci porte sur ce qui était nouveau, sur ce que nous n’avions jamais vu au cinéma avant, et qui a infusé de mille manière les films réalisés depuis, y compris de nombreux films n’ayant rien à voir avec la Chine, ni avec les arts martiaux.

A Touch of Zen impressionne par sa composition narrative, et par les rapports singuliers à l’espace, au temps et au surnaturel qu’il élabore

A Touch of Zen impressionne par sa composition narrative, et par les rapports singuliers à l’espace, au temps et au surnaturel qu’il élabore. La composition narrative accompagne un personnage dont il est d’abord impossible d’identifier le statut, héro ou comparse, témoin ou force motrice, et qui progresse vers le centre d’un récit qui se révèle n’être qu’un satellite d’un autre récit, plus ample, lui-même dramatisation romanesque d’un troisième énoncé, plutôt philosophique et religieux.

Le lettré pauvre, écrivain public et peintre sur commande qui refuse le pouvoir est entrainé dans une lutte à mort entre des clans de la cour impériale et y révèlent des talents de stratège insoupçonné, des personnages surgissent, se révèlent sous des jours inattendus, disparaissent brutalement. Au centre de l’affaire émergent deux figures principales, une jeune guerrière et un moine.

Les traductions visuelles de la conception du monde

Entre virtuosité narrative, ellipses fulgurantes et convocation de significations cachées, la narration du film est d’une richesse qui occupe de manière tumultueuse, parfois abrupte, ses 3 heures de projection[1]. Elle est portée par une interprétation là aussi inhabituelle au regard des règles classiques occidentales, et qui va de la stylisation extrême inspirée de l’opéra à l’héroïne campée de manière très moderne par Hsu Feng (qui deviendra une star en Asie grâce à ce film, et plus tard une productrice importante de la génération suivante des cinémas chinois). Sans parler de la très singulière présence, toute en puissance métaphysique, du grand prêtre expert en arts martiaux.

A Touch of Zen, ©Carlotta Films

L’aventure à multiples rebondissements mêle drame et comédie, film de fantômes et fable ésotérique, instants sensuels et combats chorégraphiés au cordeau, dans un environnement qui passe avec virtuosité d’un carton-pâte assumé à des paysages impressionnants. Cadrages et mouvements de caméra, la construction des plans s’inspire directement de la grande peinture classique chinoise. Et sans qu’il soit besoin d’en connaître les arcanes c’est toute la conception du monde qui trouve des traductions visuelles, par les positions des corps dans l’espace, les déplacements dans la durée, la circulation entre des états de la réalité.  

Sans doute les envols de combattants et les progressions par bonds gigantesques n’étonnent plus désormais, banalisés par des centaines de sous-produits. Mais la grâce et l’énergie qui émanent des scènes d’affrontement, la dureté brute de certaines situations, la tendresse qui surgit soudain restent la marque singulière de ce film fondateur, sommet dans son territoire d’origine, repère fondateur dans le reste du monde. Ils font de A Touch of Zen, aujourd’hui, un film à la fois immédiatement réjouissant et une inépuisable source de découvertes visuelles, sonores et rythmiques.       

1 — Dans la version «internationale». A sa sortie à Taïwan, le film durait 3h20 et était projeté en deux parties. Retourner à l'article

 

«A Touch of Zen»

De: King Hu.

Avec: Hsu Feng, Chun Shih, Roy Chiao, Ying Bai. 

Durée: trois heures.

1971 | Sortie (réédition) : 29 juillet 2015

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