Les théories du complot ne sont pas juste de petites histoires rigolotes

Conspiration de cochons d’Inde | par David Masters  via Flickr License CC

Conspiration de cochons d’Inde | par David Masters via Flickr License CC

On rigole toujours avec les théories du complot, appréhendées comme des productions folkloriques insolites issues de la culture pop et, pour l’essentiel, inoffensives. Jusqu’au moment où on ne rigole plus.

Nous avons assisté fin juin à une nouvelle tuerie aux Etats-Unis. Cette fois-ci, c’est une église qui a été prise pour cible et la haine raciale qui en a été la cause. Par le passé, ce furent une école, un cinéma, une université ou un centre commercial.

Le scénario nous est désormais devenu familier à en vomir: les détails de l’horreur, suivis par l'indignation perplexe, la réaction qui tente de délimiter et d'isoler l’événement, et de résister à sa mise en perspective, et enfin l'inévitable échec à agir.

Mais à l'ère de l'Internet, ce scénario prend une tournure macabre supplémentaire.

En quelques jours –et, de plus en plus, en quelques heures voire en quelques minutes–, un événement tragique est passé au filtre d’une vision du monde qui soutient que les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être. Les théoriciens du complot sautent sur ​​la tragédie pour en faire une nouvelle preuve que des forces obscures manipulent le monde afin de poursuivre leurs propres objectifs néfastes. Les enfants massacrés à l’école Sandy Hook de Newtown? Ils n’ont jamais existé. Leurs familles endeuillées? Des «acteurs de crise». C’est Obama qui est derrière tout ça voyez-vous, et ses camarades du gouvernement mondial mettent en scène des attentats sous faux drapeau pour justifier l’interdiction du port des armes. Il en veut à vos flingues.

Et oui, ce processus a commencé autour de Charleston quelques jours seulement après la tuerie. Le site d’extrême droite Infowars, dirigé par Alex Jones, s’est immédiatement demandé s’il ne s’agissait pas d’un «false flag»: une «opération sous fausse bannière». D’autres, sortis de nulle part, ont soutenu que le manifeste écrit par le tireur était un faux, et que le «tireur» était en fait un Marine de 33 ans et qu’il avait joué, enfant, comme acteur dans le film Star Trek: The Next Generation et dans la série Docteur Doogie.

Ca vous fait rire? C’est normal. A moins d’en être soi-même un promoteur, la plupart des théories du complot nous paraissent généralement assez ridicules. On rigole toujours avec les théoriciens du complot.

Jusqu’au moment où on ne rigole plus.

Les dangers du complotisme

Dans son ouvrage Conspiracy Theories: a critical introduction, le sociologue Jovan Byford note que les études savantes sur les théories du complot sont passées par une phase où les universitaires les traitaient comme des productions folkloriques insolites issues de la culture pop et, pour l’essentiel, inoffensives. Dans les années 1990 marquées par X-Files, distantes de plusieurs décennies des terrifiantes affabulations antisémites de Nesta Webster et des Protocoles des Sages de Sion, il était facile de traiter le conspirationnisme comme un exercice ludique d’ironie post-moderne. Après tout, ça ne blessait personne, n’est-ce pas?

Allez dire ça à Gene Rosen qui, pour avoir aidé des enfants à réchapper au massacre de Newtown est maintenant traqué à coups de messages téléphoniques par des gens qui l’accusent d’être un pantin du gouvernement. Allez dire ça aux familles de Grace McDonnell et de Chase Kowalski, deux gamines de sept ans assassinées à Newtown, dont les parents ont dû s’entendre dire au téléphone par un homme qui avait volé des plaques commémoratives à la mémoire de leurs filles que celles-ci n’avaient jamais existé.

Mais la théorie du complot est sans doute encore bien plus nocive que cela. Si elle pousse parfois les gens à commettre des choses terribles, l'attachement à la vision conspirationniste du monde viole également les normes essentielles de confiance et de tolérance qui sont au cœur de notre relation à l'autre et au reste du monde.

Philosophie du complotisme

Est-il rationnel de croire aux théories du complot?

Il existe peu de travaux philosophiques sur la théorie du complot, mais curieusement la plupart de ce qui a été écrit l’a été par des Australiens et des Néo-Zélandais comme David Coady, Charles Pigden, Steve Clarke, et récemment Matthew Dentith (je n'ai pas encore eu la chance de me procurer le nouveau livre de Dentith sur la philosophie de la théorie du complot, mais il semble intéressant). Et la majorité de ce qui a été réalisé se concentre sur les questions de la rationalité et de l'épistémologie: est-il rationnel de croire aux théories du complot?

Fait intéressant, la réponse est: plus rationnel qu’on pourrait le penser. Après tout, les théories du complot parviennent à expliquer tous les détails inexpliqués, les «données errantes» de l’histoire, ce que ne font pas les versions «officielles». Vu purement comme une forme de raisonnement abductif, le raisonnement complotiste ne semble pas en soi illogique à première vue.

Toutefois, comme le souligne Byford, la théorie du complot est une «tradition d'explication» (les théories du complot ne tombent pas du ciel, elles s’inscrivent dans des récits préexistants, souvent avec des origines très problématiques) dont le taux de véracité est incroyablement mauvais. Pour sûr, des complots réels se sont produits –scandale du Watergate, affaire Iran-Contra, etc.– mais combien ont déjà été découverts par les théoriciens du complot?

Les discussions académiques sur le conspirationnisme ont tendance à se concentrer sur les théories du complot qui ont une certaine longévité et qui attirent un grand nombre d'adhérents autour d'un noyau argumentatif relativement stable. C’est cette durée qui a permis à Steve Clarke d'analyser ces théories dans le cadre –emprunté au philosophe des sciences Imre Lakatos– de programmes de recherche progressifs et dégénératifs

En science, les programmes de recherche progressifs sont ceux qui parviennent à expliquer de plus en plus d'observations et à réaliser des prédictions réussies. Lorsqu'ils sont confrontés à des données qui semblent infirmer la théorie, ils proposent des «hypothèses auxiliaires» qui, en fait, renforcent la théorie, en lui permettant d'accroître son pouvoir d’explication et de prévision.

En revanche, les programmes de recherche dégénératifs sont dans une impasse: ils n’expliquent pas les nouvelles observations, ne font pas de prédictions réussies, et doivent constamment se défendre contre de nouvelles données qui contredisent leur théorie.

Le complot qui cache le complot

Clarke a raison lorsqu’il dit que la plupart des théories du complot répondent à ce schéma. Si les différentes tueries qui ont eu lieu sur le sol américain sont des opérations sous faux drapeaux, des false flags conçus pour permettre à Obama de mettre en place un contrôle des armes à feu, pourquoi cela dure-t-il depuis si longtemps? Ne devrait-il pas exister au moins un lanceur d’alerte révélant le pot aux roses?

L’absence de preuves n’est pas une preuve de l’absence du complot: c’est la preuve ultime du complot

Un théoricien du complot, dirigé par la logique inexorable de sa tradition d'explications, doit redoubler d’effort sur ce point: les complots à propos desquels nous pensons tout savoir ne seraient que des couvertures pour les complots réels, tandis que le motif pour lequel la théorie du complot ne semble jamais donner de résultats est que les conspirateurs font en sorte que cela n’arrive pas. L’absence de preuves n’est pas une preuve de l’absence du complot: c’est la preuve ultime du complot.

On peut voir comment ce genre de théorisation n’aboutit, jusqu’à un certain point, qu’à tourner en rond. Toute observation confirme la conspiration, et tous les éléments qui semblent l’infirmer la confirment également. C’est une «explication» de la réalité observée qui a pour effet de rendre ses croyances centrales infalsifiables. Mais ce n’est pas le seul problème.

Suspicion généralisée

Pour croire à la théorie du complot, vous devez d’abord croire aux conspirateurs. Pour continuer à croire à une théorie du complot sur le long terme, vous devez prétendre que de plus en plus de gens sont impliqués dans le complot. Faire perdurer des programmes de recherche dégénératifs de ce type revient à formuler de plus en plus d’accusations non prouvées contre des personnes dont on ne sait pourtant rien. Cela ne va pas sans un coût moral. La suspicion devrait toujours impliquer une certaine réticence, une certaine abstention à penser le pire des personnes –une vertu qui est sacrifiée au nom de la théorie du complot. Dans ce processus, une vraie tragédie humaine est transformée en jouet, en combustible pour un exercice de spéculation frénétique qui ne se base sur aucun réel travail pratique ou épistémique.

Notre relation à l'autre et à la société dans son ensemble ne fonctionne qu’avec une supposition généralisée de fiabilité. Imaginons que, par défaut, vous croyez que tout le monde vous ment: comment pourriez-vous travailler, ou même communiquer? Laura D'Olimpio a récemment écritsur l'importance de la confiance et sur son corollaire, la vulnérabilité, qu’elle nous oblige à accepter. Une dimension cruciale de la confiance comme phénomène omniprésent dans nos vies est son rôle dans notre épistémologie: la plupart de ce que nous savons, nous le savons en faisant confiance au témoignage des autres. Si je sais que l'Islande existe, c’est uniquement parce que je ne crois pas, pour paraphraser Tom Stoppard, à une «conspiration des cartographes».

Continuer de croire aux théories du complot nous oblige à rejeter de plus en plus de nos sources de connaissance, et à renoncer de plus en plus à la confiance en l'autre et en nos mécanismes générateurs de savoir, dont nous sommes tout à fait dépendants. À un certain niveau, la «théorie du complot de la société» nous demande finalement de renoncer à la société toute entière. Et cela nous place vraiment sur une pente très dangereuse.

The Conversation

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