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À Avignon, le théâtre et, autour, le FN

Cour d’honneur du Palais des Papes, Avignon | Capture d’écran d’une photo de couverture du compte Facebook du Festival

Cour d’honneur du Palais des Papes, Avignon | Capture d’écran d’une photo de couverture du compte Facebook du Festival

Tout autour de la cité des Papes, le Front national pousse et presse. Et le récit dramaturgique du Festival continue de se dérouler sans rapport avec le département qui l’entoure.

Le théâtre peut-il changer le monde, à la fin? Au moins, oui ou non, améliorer un tant soit peu son environnement? Qu’on pardonne l’impatience mise à reposer ces questions qui ont longtemps tourmenté le Festival d’Avignon, mais il y a une certaine urgence. Le danger vient maintenant lécher les pieds de la Mecque mondiale de la scène, «in» et «off» confondus, qui achève, ces jours-ci, sa 69e édition.

Le week-end des 4 et 5 juillet, alors qu’Olivier Py, le directeur du Festival, ouvrait au public la cour d’honneur du palais des Papes et ses dizaines d’annexes pour un nouveau mois de juillet de spectacles non-stop, Marion Maréchal-Le Pen profitait de l’aubaine pour lancer sur l’hippodrome du Pontet, soit à une encablure des remparts de la ville, sa campagne de candidate du FN aux prochaines élections régionales.

Au plus près, comme pour brouiller l’air ambiant. Le programme, la vision de la France et du «vivre-ensemble» de la députée du Vaucluse se heurtaient volontairement à cette recherche de l’humanisme qui a toujours été l’ambition, au moins indirecte, du Festival, depuis le mot d’ordre de son fondateur, Jean Vilar:

«Il s’agit d’abord de faire une société, après quoi, nous ferons du bon théâtre.»

Marion Maréchal Le Pen forçait la caricature pour contrer les «valeurs», les élégances de l’âme qu’allait une nouvelle fois charrier, un mois durant, dans les mots, par les corps, ou derrière eux, la quarantaine de spectacles du «in» et les quelques 1.336 du «off» –devenu avec les ans un gigantesque marché des arts de la scène, où viennent s’approvisionner les diffuseurs de toute l’Europe. Toute intolérance dehors, la candidate du Front national s’en prenait aux «femmes qui se voilent, qui se cachent pour mieux nous cracher au visage», et dénonçant la présence d’immigrés dans le Vaucluse et la région Paca, elle critiquait, devant un public de fans «alpins, niçois et provençaux», précisait-elle, «le remplacement continu d’une population par une autre, qui apporte avec elle sa culture, ses valeurs et sa religion».

«Hors de question que notre région passe de la Riviera à la favela, ajoutait-elle, nous ne voulons pas de la Paca black-blanc-beur, mais de la Paca bleu-blanc-rouge.»

Contrée vs Festival

Symboliquement, les remparts d’Avignon ont retrouvé leur utilité. Car la ville est assiégée. Culturellement. Idéologiquement. Marion Maréchal Le Pen est sûre de son Vaucluse. L’influence du FN dans le département, et en particulier tout autour de sa préfecture, atteint désormais le tiers de l’électorat et un nombre toujours plus important de consciences. Au Pontet, justement, dans la banlieue d’Avignon, le candidat frontiste a été élu triomphalement, au premier tour, avec près de 60% des voix (59,43%) lors de la municipale partielle du 31 mai, organisée après l’annulation du scrutin de 2014 par le Conseil d’État. Aux élections départementales du printemps, le parti de Marine Le Pen est arrivé en tête dans onze des dix-sept cantons, et n’a manqué le graal qu’en vertu des triangulaires. Un an plus tôt, aux municipales, le même mécanisme avait permis à la gauche de sauver ou de reprendre quelques villes, Apt ou Carpentras, et surtout, après deux décennies de gestion conservatrice, Avignon, au prix d’une mobilisation générale proche du désespoir, dans laquelle la droite modérée locale a eu sa part.

Ce n’est pas qu’un glissement électoral mais un désaveu aussi de ce que représente le Festival d’Avignon, de sa clientèle et de sa perception du monde, à travers la scène

Tout autour de la cité des Papes, dans les bourgs et villages que les festivaliers aiment à gagner pour échapper à la fournaise estivale, le Front national pousse et presse; côté Vaucluse, au nord et au sud, même à l’Isle-sur-Sorgues, la patrie du poète et résistant René Char, le premier inspirateur du Festival; côté Gard, juste sur l’autre rive du Rhône, sur la route des Alpilles, entre Beaucaire et Saint-Rémy de Provence.

Et ce n’est pas qu’un glissement électoral. Mais un désaveu aussi de ce que représente le Festival d’Avignon, de sa clientèle et de sa perception du monde, à travers la scène. Il suffit de compter, cette année encore, la multitude de spectacles médiévalistes ou d’inspiration provençale proposés partout aux touristes, ces pastorales, ces foires et marchés aux vins, aux santons, aux «authentiques» produits d’un «vrai terroir», pour réaliser que le désaccord existentiel, longtemps souterrain, longtemps réprimé, entre la contrée et le Festival, est depuis un certain temps entré dans une phase active.

Le Front national, les droites nationaliste et régionaliste, la sociologie xénophobe du Vaucluse ont manqué la prise électorale d’Avignon, mais ce n’est que partie remise. Le Festival a pour lui d’être indispensable à l’enrichissement des commerçants de la ville et, pendant ses mandatures, Marie-Josée Roig (UMP), qui ne s’est pas représentée en 2014, n’avait en définitive pas cherché à affronter l’hôte anachronique des mois de juillet. L’an dernier, alors que la grève des intermittents menaçait les représentations, un ancien directeur du Festival, Bernard Faivre d’Arcier, rappelait qu’en 1984, le maire de droite de l’époque, Jean-Pierre Roux, avait voulu imposer Mireille Mathieu, «l’enfant du pays», dans la cour d’honneur du palais des Papes, alors qu’Ariane Mnouchkine y répétait son cycle Shakespeare. Le directeur avait refusé, et la chanteuse s’était produite, place de l’Horloge, au pied du palais, sous un chapiteau. L’épisode était ridicule, il avait provisoirement calmé les esprits, mais il témoignait déjà d’une certaine contradiction entre l’offre du Festival et la demande environnante. Par prudence, la structure juridique du Festival avait été modifiée et, depuis, l’État est majoritaire au sein du conseil d’administration.

Entre-soi estival

La victoire aux municipales de la socialiste Cécile Helle devrait en principe permettre à la cité à son principal objet de réputation d’échapper aux querelles de style pour les années à venir. Avignon ne connaîtra pas le sort d’Orange, où le maire, le député Jacques Bompard (Ligue du sud, extrème droite, alliée au FN), ne décolère pas contre «la culture cosmopolite» des Chorégies, depuis son élection, en 1995.

Il n’empêche: le succès continu du Festival d’Avignon –600.000 personnes devraient s’être encore succédé en ville durant la période, cette année– ne lui épargne pas une solitude territoriale et philosophique. Le paradoxe est même assez cruel. Dès 1947 et la Semaine d’art en Avignon, l’ancêtre du Festival, Jean Vilar rêvait de voir le théâtre propulsé «hors du huit-clos» de la salle et de son public de privilégiés. Trente ans durant, ses héritiers, à commencer par Paul Puaux, son successeur, ont milité, preuve avignonnaise à l’appui, en faveur d’une «décentralisation» de l’art dramatique en province et du partage du répertoire entre toutes les classes sociales. Le théâtre public, en France, reste profondément marqué par cette ambition des pères fondateurs, il y inscrit ses nostalgies, même si les metteurs en scène et animateurs contemporains ont dû admettre que les réticences populaires ont perduré. Le théâtre demeure profondément une affaire de bourgeoisie culturelle. Et, chaque été, les rues et les salles de la cité des Papes témoignent de cette loi de plomb.

Le théâtre demeure profondément une affaire de bourgeoisie culturelle. Et, chaque été, les rues et les salles de la cité des Papes témoignent de cette loi de plomb

En plus, le rêve de Jean Vilar s’étendait au pays tout entier, et au-delà, à l’universalité géographique. Le Festival n’a jamais vraiment pris garde à sa proximité. Même si des lieux de création ont été ouverts depuis une décennie hors les remparts, dans les quartiers périphériques socialement défavorisés, il est resté comme le point névralgique de l’entre-soi estival, essentiellement fréquenté par des gens de théâtre, des Parisiens, des habitants des grandes villes, des étudiants et des profs, par le segment cultivé de la classe moyenne et les résidents secondaires des paysages de Provence. C’est-à-dire aussi par une gauche d’importation, en séjour éphémère.

Longtemps, le Vaucluse a marqué son indifférence, simplement agité de problèmes pratiques, histoires d’encombrements en ville, de prix de l’immobilier, ou sensible à l’afflux de touristes. Le département allait sa propre destinée, sans réel rapport avec le récit dramaturgique proposé dans la cour d’honneur, et cette multitude de débats et de rencontres au cours desquels le Festival refaisait le monde, et, dans l’après 1968, tissait l’avènement des révolutions idéales. Avignon «in» et «off» a sauvé bien des existences individuelles de spectateurs. Il a accompagné de ses complaintes en scène à peu près tous les malheurs modernes et rendu hommage, par les textes, à bien des culs-de-sac d’utopies. Mais il n’a rien pu –n’a souvent pas pensé à le faire– contre l’émergence, localement, de conceptions assez haineuses de l’homme et de la société. Pays pauvre, sans industrie, comme l’écrivait l’an dernier le sociologue Jean Viard, à propos de son inquiétude d’une possible victoire du FN aux municipales, mal placé dans «l’entre-deux», entre Lyon et Marseille, l’environnement d’Avignon a vu l’influence des communistes et du socialisme municipal s’épuiser dans les années 1980 et s’enhardir peu à peu les réflexes d’intolérance, surtout à l’égard des immigrés, agités par les milieux agricoles du lit du Rhône, par des pieds-noirs ou encore des militaires.

Somnolence politique

Faudra-t-il un jour déménager le Festival d’Avignon, comme son nouveau directeur, le metteur en scène Olivier Py, en menaçait les électeurs, début 2014, devant le risque d’une victoire, en ville, du Front national au second tour? Partir? Rester? La question reste ouverte. Cet été, avec la nouvelle municipalité socialiste, la 69e édition savoure son soulagement. Mais, sur le sujet du danger environnant, localement et nationalement, elle a aussi montré une étrange somnolence.

Dans un reportage récent («Trouver Charlie»), le journaliste du Monde Laurent Carpentier s’étonnait de l’absence d’à peu près tout spectacle évoquant les dramatiques événements du mois de janvier. Et, d’une manière générale, des thèmes, guerres, islam, Grèce, Europe, migrants en Méditerranée, qui agitent l’actualité. Au dernier moment, Olivier Py a invité une pièce sur les immigrés, 81, avenue Victor Hugo, l’histoire du squat d’une agence de Pôle Emploi par des sans-papiers, jouée par les membres africains d’un collectif d’Aubervilliers. Laurent Carpentier évoque, de son côté, un spectacle créé en 2009 et repris «off-Festival», À mon âge, je me cache encore pour fumer, récit de la vie d’un hammam «dans les années de plomb en Algérie».

Apparemment, les compagnies du «off» sont occupées ailleurs, les metteurs en scène du «in», préoccupés par d’autres hantises. Le journaliste du Monde s’est d’ailleurs fait rembarrer. Même par Olivier Py:

«Je crois que vous confondez actualité et politique. Ce dont vous parlez, c’est ce que les Anglais appellent “issue theatre”, le truc le moins intéressant qui soit et dont tous les grands auteurs anglais n’ont eu de cesse de se défaire. Faire du politique, cela nécessite de s’en éloigner pour prendre de la hauteur.»

S’en éloigner, soit. Mais peut-être pas trop non plus.

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