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Comment des fantômes des années 20 et 30 rendent la magie du disque très actuelle

Si l’actu musicale va trop vite pour vous, rendez-vous toutes les deux semaines dans la rubrique «Dans ton casque». Actu, vieilleries, révélations ou underground: vous serez nourris en 3 minutes, durée d’une bonne pop song. Aujourd’hui: Paramount Records, Dominique A, Tame Impala et Alvvays.

1.Le buzzParamount Records

Je vais vous parler d’un disque que je n’ai pas vu. Que j’ai bon espoir d’approcher un jour. Comme une pièce de musée. C’EST une pièce de musée. Voire un musée tout court. D’ailleurs, elles sont deux, ces pièces; ils sont deux, ces monuments. Il en existe cinq-mille dans le monde. Se procurer les deux objets coûte grosso modo un mois de loyer dans un 45 mètres carré à Paris, payables en dollars. Le nom de cette série qui s’arrêtera à deux volumes sonne comme une épopée romanesque: The Rise and Fall of Paramount Records, «Grandeur et Décadence des disques Paramount». Le volume 1 est paru l’année dernière. La volume 2 vient d’arriver

Paramount: rien à voir avec le studio ciné Paramount Pictures, né à la même époque. Cette sortie, due à Third Man Records –le label créé par le leader des White Stripes, Jake White– repousse toutes les limites de ce que vous aviez vu, entendu et conçu sur ce qu’il était possible de réaliser au titre de rééditions.

En 2015, au zenith de la musique dématérialisée, voilà que dix ans de travail de fourmi ont rendu possible la parution successive de deux coffrets empaquetés dans des valises au design de l’époque, recouvrant une période allant de 1917 à 1932, l’une en bois, l’autre en acier. Au total, deux fois six vinyles, et 1600 titres (deux fois 800) compilés dans une app fournie sur clef USB gravée, qu’accompagnent deux livres-monstres retraçant notamment l’intégralité du catalogue de ce qui fut le principal label de blues, de jazz, de country, et de tout ce que les Etats-Unis avaient à faire entendre avant la grande dépression à l’exception de la musique des Indiens d’Amérique.

 

C’est seulement 20% du catalogue enregistré à l’époque, mais c’est un coup de projecteur à peine croyable sur les racines de la musique américaine, sur l’oeuvre des arrières grands-pères de la pop actuelle et sur la naissance de l’industrie du disque. Croyez-le ou non, les fondateurs du label n’avaient que faire de la musique de leurs contemporains: ils voulaient vendre, vendre, vendre du micro-sillon pour accompagner la vente des platines de lecture. Paramount était la filiale d’une boîte qui vendait des meubles, la Wisconsin Chair Company. Au pays du capitalisme naissant, Paramount Records, pour doper la croissance, s’est retrouvé à enregistrer tout ce qui bougeait par amour du relais de croissance, sans la moindre considération pour la valeur artistique de ce qui était capté. C’est ce qui fait notre chance: avec une politique éditoriale assumée, Paramount aurait fait le tri.

Le plus ahurissant, avec ce foisonnement de pépites, c’est qu’il suscite l’imagination plus qu’il ne la tarit. Les audiophiles passeront leur chemin: le souffle des 78 tours d’époque crée un voile non négociable avec ce temps où le cinéma n’était lui-même qu’un jeune enfant. On ne sait pas grand chose des artistes ici captés, le plus souvent dans le plus simple appareil. Cette économie de moyens est balayée par des interprétations à vif et à sec. Tout dans la voix. Organiques comme on n’en fait plus, elles étaient bonifiées par un sens de la mise en scène perceptible à l’oreille. Est aussi perceptible la maîtrise exceptionnelle, quoique non académique, de ces instruments trimballés comme un trésor.

Je ne vais pas vous bombarder de noms d’artistes, juste mentionner qu’ils sont presque quatre-cent. Hors Charley Patton, ils ne disent rien à personne. On ne jouera pas non plus au jeu des étiquettes musicales, juste dire que ces documents témoignent d’une vitalité et d’une variété de genre insoupçonnable. Voyez-vous le cliché du morceau de blues construit toujours de la même façon, avec des accords identiques, dupliqué à l’infini? Gardez le son, et éliminez vos certitudes. Ces artistes, noirs, blancs, latinos, guitaristes, violonistes, vocalistes, harmonicistes, étaient d’autant plus créatifs qu’il n’avaient rien ni personne à imiter, aucune influence globale à reproduire ou contester.

Je n’ai pas vu ce disque mais je peux vous en parler car de nombreuses ressources sont disponibles en ligne. Pour vous donner une idée de ces monumentales parutions qui surpassent l’insurpassable Anthology of American Folk Music, deux playlists ont été réalisées sur spotify par le compte Rom Indiecators. Elles reprennent, en 155 titres, la division temporelle des deux coffrets: voici l'une, et l'autre. FIP a consacré à cette monumentale somme 77 minutes d’antenne, qui équilibrent idéalement la mise en contexte experte et l’écoute des multiples pépites.

Pour explorer davantage cet univers qui ne peut pas nous amener plus loin dans l’histoire de la musique populaire enregistrée, vous pouvez aussi consulter l’article du spécialiste des Inrocks, Stéphane Deschamps, et les longs formats, en anglais, de la NPR et de Pitchfork. L’émerveillement passé, celui-ci pose la seule question désormais valable: «Pourquoi ne pas rendre cette musique plus accessible à ceux qui ne peuvent pas aligner autant d’argent et vendre les clefs USB seules pour 100 dollars ou créer un service de streaming payant? Si l’objet de cet ouvrage est de donner à la musique qu’il renferme hommage et vie éternelle, ce que sa simple existence semble suggérer, y a-t-il une autre issue possible qu’une solution qui permettrait au plus grand nombre de l’écouter?» Un tel effort, c’est évident, vaut mieux que des liens illégaux en vrac sur le net.

 

2.Le coup de pouceDominique A

Dominique A n’a pas besoin de notre coup de pouce. Devenu presque mainstream avec Vers Les Lueurs (2012) et Eleor (2015), en début d’année, respecté par des hordes de fans exigeants depuis 1992, l’auteur de La Fossette fait l’objet d’un documentaire indépendant beaucoup plus difficile à attraper que ses propres albums. Aucune diffusion télé n’est annoncée. La Mémoire vive, filmé par le photographe Thomas Bartel, est visible en salle une fois par jour au Nouvel Odéon, à Paris. Un DVD sortira en décembre. Le film tournera en Province à partir de la rentrée. C’est tout pour l’instant.

C’est un film épuré, d’une durée peu conventionnelle (68 minutes), où l’artiste, avec le sens de l’auto-analyse qui le caractérise depuis toujours, revient sur les premières mesures de son oeuvre, et ce qui les a rendues possibles. Il explore les racines musicales de La Fossette, disque enregistré dans une chambre d’ado, avec un 4-pistes, des cassettes bourrées de souffle et beaucoup d’instinct existentiel. Les non-fans de Dominique A y trouveront un propos sur «l’enfance, ses prisons et la manière de s'en échapper par la création», tel que l’exprime lui-même Bartel. Les adeptes adhéreront vite à un document légitimé par le jeu transparent de l’artiste et ce parti-pris scandaleusement rarissime dans les documentaires musicaux. Celui de diffuser en intégralité les morceaux captés en concert.

 

3.Un vinyleTame Impala

Let It Happen, on ne s’en est toujours pas remis. Quand le single de Tame Impala est sorti ce printemps, nous avions célébré une pépite qui, avec quelques mois d’âge, reste pour l’instant la bande-son de l’année 2015. Currents, l’album dont il est issu, est paru trois mois plus tard, c’est-à-dire il y a quelques jours. Une édition limitée jaune et violette a accueilli les plus impatients, où notre morceau culte survitaminé pulse davantage encore grâce à la magie de l’analogique.

Or, si elle offre une progression louable dans l’oeuvre de Kevin Parker après InnerSpeaker (2010) et Lonerism (2012), la double galette n’est pas exactement à la hauteur de son titre phare. La musique de Tame Impala brille toujours par sa faculté à inventer des ambiances, à étirer des sons, à faire flotter et naviguer des morceaux pop. Mais elle persiste, trop souvent, à manque d’une vraie charpente mélodique. On a quand même trouvé un petit frère à Let It Happen. Il s’appelle The Less I Know The Better et c’est l’une des ouvertures de face les plus addictives de l’année. Chacun des deux morceaux ouvre un 33 Tours. Ce n’est pas un hasard.

Un petit voyage dans la jungle de Paramount Records finirait, peut-être, par convertir Parker aux vertus des demos qui tiennent la route sans artifice. Kevin Parker a la chance, lui, et un talent inouï pour cette démarche, de pouvoir en travailler le «dress code» de ses chansons. L’expression est une trouvaille de Dominique A dans La Mémoire Vive.

 

4.Un lienAlvays

La rubrique Dans Ton Casque n’existait pas encore en 2014. Elle n’a pas pu vous parler de l’une des nouveautés les plus scandaleusement ignorées de l’année, invisible hors des pages de fin dans les revues indépendantes. Elle n’a pas pu vous parler d’Alvvays, groupe canadien auteur d’un très attachant album éponyme porté par la voix immature de Molly Rankin.

En revanche, Dans Ton Casque a bien repéré que la Blogotheque avait consacré une longue chronique au récent concert parisien du groupe. Un regard très juste y est porté sur la plus-value de sa musique, comme une définition de ce qui peut rendre la musique si addictives quand tout la désigne comme anecdotique. Alvvays, c’est une «petite pop qua lair de rien mais qui raconte tout ce que nos foutues tracasseries veulent dire et les transforme en bande-son de vie quotidienne: cest comme si un groupe jouait en permanence ce qui tarrive pour te montrer que rien nest grave.»

Texte par ailleurs très drôle et juste sur la faune qui occupe les petites salles de concert même pas pleines, «Alvvays, la petite musique de l’été dernier», mentionne des titres qui constituent une excellente portée d’entrée vers l’univers du groupe. Mais il oublie la chanson la plus représentative de ce style attachant, coincé entre les Smiths, Teenage Fanclub et les autres sous-estimés Scary Mansion. Il s’intitule Atop a cake. Son refrain est l’un des plus entêtants de la décennie. Et sa question centrale relève presque du génie littéraire: «How can I lose control, when you’e driving from the back seat?» (Le web regorge de captations moyennes de la chanson, celle-ci sonne un peu mieux que les autres:

 
 

5.Un copier-collerJazz, Ken Burns

1917, année du lancement de Paramount Records, fut aussi l’année du premier enregistrement de jazz aux Etats-Unis:

«En décembre 1915, il fut proposé à Freddy Keppart de l’enregistrer, lui et son groupe. Jamais personne n’avait enregistré de jazz et personne ne savait si cela se vendrait. C’était sa grande chance, mais contre toute attente, il lui a tourné le dos. Il avait peur que d’autres musiciens achètent son disque juste pour copier son style. Freddy Keppart venait de rater l’opportunité de devenir le premier musicien de jazz à enregistrer un disque. Un peu plus tard, le 26 février 1917, le jazz fut finalement enregistré. Un groupe au nom de Original Dixieland Jazz Band, prit place dans un studio à New-York pour la Victor Talking Machine Company. Le groupe était constitué de cinq musiciens de la Nouvelle Orélans, sous la direction du cornettiste Nick La Rocca. Fils de cordonnier italien, La Rocca était ambitieux et original. Il avait appris le jazz seul, hors les murs de sa maison et des oreilles non consentantes de son père. Au studio, le groupe joua deux morceaux bien connus de la Nouvelle-Orléans, Livery Stable Blues et Dixie Jass Band One Step. L’ingénieur du son avait insisté pour que le tempo soit accéléré, afin que chaque morceau tienne sur une face. Paru le 7 mars 1917, le disque marcha tout de suite. Pour la plupart des Américains, c’était la première fois qu’ils entendaient du jazz.

Ken Burns, série documentaire Jazz, 2000.

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