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Frustré de victoire française sur le Tour depuis 1985? La Belgique attend depuis 1976

Un gigantesque vélo jaune lors de la dix-huitième étape du Tour, entre Gap et Saint-Jean-de-Maurienne, le 23 juillet 2015 | REUTERS/Stefano Rellandini

Un gigantesque vélo jaune lors de la dix-huitième étape du Tour, entre Gap et Saint-Jean-de-Maurienne, le 23 juillet 2015 | REUTERS/Stefano Rellandini

La France n'a pas vu un coureur enfiler le maillot jaune à Paris depuis Bernard Hinault. Les coureurs du plat pays, eux, désespèrent leurs fans depuis les exploits de Lucien Van Impe. Dur, dur pour deux des plus grandes nations historiques du cyclisme.

Putain trente ans! Trente ans qu'un coureur français n'a pas triomphé sur les Champs Elysées. C'était le 21 juillet 1985. Le Breton Bernard Hinault se voyait remettre par Jacques Chirac, alors maire de Paris, son maillot jaune bien mérité. Le cinquième, son dernier.

Le maire de Paris, Jacques Chirac, remet à Bernard Hinault, vainqueur du Tour, un maillot jaune | Capture d’écran vidéo INA.

Depuis, la France fait donc chou blanc malgré huit podiums: Bernard Hinault (2e en 1986), Jean-François Bernard (3e en 1987), Laurent Fignon (2e en 1989), Richard Virenque (3e et 2e en 1996 et 1997), Jean-Christophe Péraud et Thibaut Pinot respectivement 2e et 3e l'an passé. C'est bien gentil les sprints de Jimmy Casper, le maillot à pois de Thomas Voeckler, les prix «Cœur de Lion» de Jacky Durand ou les chutes de Warren Barguil mais les fans hexagonaux de cyclisme commencent un temps soit peu à s'impatienter d'attendre une trente-septième victoire...

Que dire des cyclophiles belges qui lorgnent sur un succès d'un des leurs depuis trente-neuf ans?

 

Seconde nation la plus titrée

Les deux pays ont, pourtant, longtemps dominé la Grande Boucle. Il suffit de regarder le palmarès de la compétition pour s'apercevoir que les deux drapeaux tricolores se sont partagés de nombreuses éditions du Tour. 

La Belgique compte dix-huit victoires et cinquante-et-un podiums, derrière l’Hexagone (trente-six victoires et quatre-vingt-dix-huit podiums). L'Italie (dix victoires, quarante-et-un podiums), l'Espagne (douze victoires, vingt-neuf podiums) et les autres nations sont encore bien loin de pouvoir rivaliser. 

Depuis 1976, la Belgique s’est illustrée par intermittence en empochant maillots à poids, maillots verts et victoires d’étape. Côté podium, en revanche, c’est faiblard

Depuis la victoire de Lucien Van Impe en 1976, la Belgique a continué à s’illustrer par intermittence en empochant trois maillots à pois (tous de Van Impe), sept maillots verts et plusieurs victoires d’étapes, notamment par Tom Steels, qui a levé les bras à quatre reprises en 1998.

Côté podium, en revanche, c’est faiblard: une seconde place en 1981 de ce même Van Impe, une troisième position en 2010 de Jurgen Van den Broeck. Et encore, ce dernier n'avait dû son podium qu'au déclassement d'Alberto Contador et de Denis Menchov

Comment expliquer dès lors une telle traversée du désert sur le Tour? Voici quelques éléments d’explication.

Mondialisation du Tour

Tout d'abord, le cyclisme, comme les autres sports, est touché par un phénomène de mondialisation. Il n'y qu'a lister la nationalité des partants des premières éditions du Tour de France pour bien comprendre que, à l'époque, les coureurs sont en très grande majorité français. 

Derrière, les Belges sont également les plus nombreux. En 1920, par exemple, il y avait trente-sept coureurs du royaume sur les cent-treize partants, soit près d'un tiers des engagés. 

«Dans les années 1960-70 et jusqu'au début des années 1980, c'était encore le cas, confirme Luc Fontaine, membre du comité de direction de la Royale Ligue vélocipédique Belge, l’équivalent de la Fédération française de cyclisme. Il y avait quelques Italiens, des Hollandais, des Allemands, quelques Anglais, des Suisses mais, comme dans tous les sports, le cyclisme s'est ouvert hors Europe.»

Phil Anderson devient par exemple le premier Australien porteur du maillot jaune en 1981. L'Américain Greg LeMond est le premier non-européen à remporter le Tour en 1986.

Le cycliste érythréen Daniel Teklehaimanot, membre de l'équipe MTN-Qhubekaof, pendant la septième étape du Tour 2015, entre Livarot et Fougères, le 10 juillet 2015 | REUTERS/Stefano Rellandini

Aujourd'hui, le phénomène s'est encore accentué. Le Tour s’est ouvert aux coureurs d’Amérique du Sud et notamment les Colombiens, à l’est, petite pensée pour Vinokourov, mais également au sud, comme l’a prouvé cette année l’Éryhtréen Daniel Teklehaimanot, premier Africain de l'histoire à avoir porté le maillot à pois.

Du coup, cet été, il n'y a que onze Belges courant le Tour sur 198 participants émanant de 32 nationalités: environ 5,55% des coureurs... 

Pas besoin d'avoir fait Maths Sup pour comprendre que la probabilité de voir un coureur belge l'emporter aujourd'hui est bien évidemment plus faible qu’avant.

«Le niveau moyen s'est élargi. Merckx a gagné des tours, il y avait cent partants, dix équipes de dix . Il luttait avec sept-huit-neuf-dix mecs maximum», explique Eric de Falleur, qui suit la Grande Boucle pour le quotidien belge La Dernière Heure/Les Sports. Aujourd'hui on a une trentaine de nationalités sur le Tour et cette ouverture va vraisemblablement se poursuivre. Il n’y a pas de raison que les Chinois, lorsqu'ils s'y mettront vraiment, au vu de leur population, ne dominent pas la discipline...»

«Les jeunes Belges font du vélo pour les classiques»

On ne vous l'apprend pas, la Belgique n'est pas vraiment connue pour son relief. Du coup, les jeunes coureurs belges se coltinent bien évidemment plus souvent de longues lignes droites en plein vent lors de leurs sorties vélo que des virages en lacet. Et ça joue, comme l'explique Guillaume Gautier, qui commente le Tour pour les sites de LaLibre.be et DH.be.

Les coureurs belges, qui viennent en majorité de Flandre, courent sur des pavés. On est conditionnés géographiquement

Guillaume Gautier, commentateur du Tour pour les sites de LaLibre.be et DH.be

«En Grande-Bretagne, les jeunes viennent de la piste, ils courent souvent sur route après être passés par la piste et excellent donc, en général, en contre-la-montre. En Colombie, vu le relief, t'as vite fait d'emprunter un col et tu as sans doute plus de grimpeurs... Les coureurs belges, qui viennent en majorité de Flandre, courent sur des pavés. On est donc plus de spécialistes des classiques. On est conditionnés géographiquement.»

La mentalité des coureurs belges est donc différente des cyclistes français, pour qui le Tour est quelque chose de sacré... Compréhensible, quand on voit le palmarès de l'idole de nombreux jeunes coureurs flamands, Tom Boonen, champion du monde, triple vainqueur du Tour des Flandres et qui a glané quatre Paris-Roubaix. Tout un symbole. «Demande à n’importe quel coureur belge néerlandophone, la majorité te dira qu’il préfère gagner le Tour des Flandres que le Tour de France», assure Luc Fontaine. 


 

Cette fascination belge pour le prestige des courses d’un jour est une hérésie pour Lucien Van Impe, dernier lauréat belge sur le Tour, vainqueur à six reprises du maillots à pois de meilleur grimpeur –un record, avant que Richard Virenque ne remporte sept fois ce classement:

«Le Tour de France, c'est la plus grande épreuve. Tout le monde se souvient d'un coureur qui a fait un podium sur la Grande Boucle. Tout le monde oublie un coureur qui finit deuxième ou troisième d'une classique. Moi-même, je ne sais pas qui a terminé deuxième ou troisième du Tour des Flandres cette année… »

Difficile pour un jeune grimpeur de percer

La géographie du pays, cette fascination belge pour les classiques font qu’il est bien compliqué pour les équipes de trouver et donc de former un bon grimpeur, condition indispensable pour espérer faire un top 10 sur le Tour de France. Au même titre que d’être bon en contre-la-montre.

Pas facile, en effet, de se distinguer sur les pavés flamands quand on a 15 ans, qu’on est petit et léger…

«Pour gagner le tour, il faut faire 1,80-1,85 mètre et peser 65 kilos. Boonen fait 80 kilos. On n’a pas le terrain pour que les jeunes grimpeurs de 15, 16 ou 17 ans s’expriment lorsqu’ils sont jeunes. Le système ne met pas grand-chose en place pour former des grimpeurs. Pour percer, il faut un énorme talent, mais surtout un gros caractère pour y croire, même si tu es constamment battu par des coureurs plus puissants dans les courses de jeunes», pense le journaliste Éric de Falleur. 

Souvent, les grimpeurs se disent à 21-22 ans: ‘Tiens, j’aimerais bien figurer sur le Tour de France.’ Mais c’est déjà trop tard

Lucien Van Impe, vainqueur du Tour de France en 1976

Pour éclore, les grimpeurs doivent donc, en général, penser à s’expatrier pour bouffer des cols, de moyenne et haute montagne. «Très peu le font mais ils doivent le faire très jeunes, vers 15 ans, avant de passer pro. Souvent, ils le font après et se disent à 21-22 ans: “Tiens j’aimerais bien figurer sur le Tour de France.” Mais c’est déjà trop tard», s'insurge Lucien Van Impe.

À en croire Luc Fontaine, la fédération belge essaye tant bien que mal d’organiser des stages à l’étranger pour essayer de détecter et d'entraîner les futurs grimpeurs. Éviter surtout que de grands espoirs ne passent entre les mailles du filet. «Fin juin, on a emmené les dix meilleurs coureurs pour un stage dans les Vosges pour travailler leurs points faibles, assure-t-il. C’est dur de changer les mentalités, c’est tout un travail.»

Eddy Merckx, surnommé «L’ogre de Tervuren», fait quant à lui remarquer qu’il n’a pas eu besoin de quitter le plat pays pour devenir professionnel et remporter cinq Tours de France et cinq Tours d’Italie… «Quand j’étais jeune, il n’y avait pas de col, je m’entraînais dur pour me forger le caractère. Toujours dans le Brabant wallon.» Pas de Mont Ventoux ni de Tourmalet pour Eddy. En même temps, tout le monde ne s’appelle pas «Le Cannibale».

 

Les mauvais choix des équipes belges?

Eddy Merckx avait la particularité de pouvoir gagner des classiques, d’être un bon grimpeur, un sprinteur correct ou de pouvoir s’imposer en contre-la-montre. What else? Aujourd’hui, la donne a changé. Pour remporter le Tour de France, il faut bien souvent faire l’impasse sur de nombreuses courses. «À l'époque de Merckx, les cyclistes couraient toute la saison de mi-février à mi-octobre. Merckx pouvait courir Paris-Nice, le Tour de Lombardie puis ensuite gagner le Tour de France, il était compétitif. Avant les coureurs faisaient 120 jours de course, maintenant certains coureurs n’en font que 60. L’équipe Sky, par exemple, passe beaucoup plus de temps en camp d'entraînement que sur les compétitions», analyse Luc Fontaine.

Pour remporter le Tour de France, il faut bien souvent faire l’impasse sur de nombreuses courses

Ce que ne font pas apparemment les équipes belges, qui ont bien du mal à ne pas présenter leurs leaders sur les grandes classiques. «C’est impossible de faire les deux. Pour gagner le Tour de France, il faut partir rouler deux ou trois mois en montagne. Je ne connais pas beaucoup de coureurs qui font ça», avoue Walter Planckaert, ancien coureur pro, aujourd’hui directeur sportif de Topsport Vlaanderen-Baloise, formation flamande qui a lancé notamment Jan Bakelants, Tom Steels, Mario Aerts ou encore Stijn Devolder.

Jurgen Van den Broeck (Lotto-Soudal) avait fait le choix par le passé de partir en Sierra Nevada pour des stages en altitude, de se focaliser sur les grands Tours. Une stratégie qui n’est sans doute pas étrangère à ses bons résultats. Le Belge avait perdu huit kilos en 2008 avant de se révéler en terminant septième du Giro pour ensuite bien figurer sur le Tour de France.

«Le cas de Van den Broeck et surtout de son équipe est révélateur de la mentalité des équipes belges. Il a fini quatrième du Tour mais il n’a jamais eu complètement une équipe autour de lui. Quatre ou cinq coureurs étaient au service d’André Greipel. Ils s‘étaient tués pour emmener l’Allemand au sprint. Selon moi, cette année l'Américain Tejay Van Garderen (BMC Racing) avait autant de chance que Van Den Broeck de le gagner à l'époque, sauf que toute son équipe a roulé pour lui. Dans ses meilleures années, il était capable de décrocher un podium, tu dois courir pour lui», fustige Guillaume Gautier.

Lucien Van Impe durant le Tour de France 1976 | René Milanese via Wikimedia Commons License by

Grand spécialiste du Tour de France, Van Impe n’a d’ailleurs pas hésité à partir s’entraîner seul en Espagne ou en France ni à courir plusieurs années dans des équipes françaises«pour être sûr de faire le Tour de France».

Pas un énorme talent, tout simplement

Au-delà de toutes ces explications, il reste bien évidemment le facteur «chance». Comme la Suisse n’est certainement pas prête d’avoir un second Federer en tennis ou la France un nouveau Zizou, la Belgique n’a sans doute pas fini d’attendre le successeur d’Eddy Merckx. Des champions hors-normes.

«Il faut le talent au départ. On n’a pas un coureur assez talentueux pour gagner le Tour. Pour l’instant je ne vois vraiment pas un grand nom. J’espère que ça va changer», juge l’intéressé.

Même constat chez Eric de Falleur:

«On n’a pas une bonne douzaine de coureurs capables de faire un bon résultat comme en France. Même dans les classiques, on est moins dominateurs. L’Italie a eu Nibali, Pantani avant cela, ils ne l'ont remporté qu'en 1965. L’Espagne a eu Indurain et Contador. C’est un peu cyclique.»

Plusieurs spécialistes évoquent de bons coureurs comme les très prometteurs Tim Wellens (24 ans) et Louis Vervaeke (21 ans) tout en restant lucides quant aux chances de réentendre la Brabançonne les prochaines années à Paris…

«On peut comparer le cyclisme belge à l’Uruguay en football, conclut Guillaume Gautier. Le pays a remporté deux Coupes du monde en 1930 et 1950. Aujourd’hui, ils vont gagner une Copa América, faire une demie en Coupe du monde mais il faudrait un coup d’État pour qu’ils en remportent une autre. On reste un pays de cyclisme, on a des bons coureurs capables de faire de beaux résultats, mais désormais il y a beaucoup de pays qui jouent…»

Ce ne sera d'ailleurs pas pour cette année puisqu'à l’issue de l'étape du samedi 25 juillet, le premier Belge, le surprenant Serge Pauwels, pointait à la 13e position, devant Jan Bakelants (20e) et Thomas De Gendt (67e). Ce dernier avait pourtant récemment prouvé qu'un podium belge sur un grand tour était possible en terminant à la troisième position du Giro 2012. Cette fois-ci sans aucun déclassement. On se console comme on peut...

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