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Tour de France: le sport passé au Watts Spirit

Le Danois Jakob Fuglsang, membre de l’équipe d’Astana lors de la dix-huitième étape du Tour de France, reliant Gap à Saint-Jean-de-Maurienne, dans les Alpes, le 23 juillet 2015 | REUTERS/Stefano Rellandini

Le Danois Jakob Fuglsang, membre de l’équipe d’Astana lors de la dix-huitième étape du Tour de France, reliant Gap à Saint-Jean-de-Maurienne, dans les Alpes, le 23 juillet 2015 | REUTERS/Stefano Rellandini

Comment le récit du Tour de France est passé sinistrement d’Antoine Blondin, conteur légendaire, à Antoine Vayer, compteur de watts. Mais ainsi va désormais le sport à l’heure du big data.

Le Tour de France est (presque) devenu aussi complexe à suivre qu’une crise grecque qui durerait trois semaines. Enfin, pour ceux qui veulent encore chercher à comprendre des chiffres (les watts) qui ne concernent presque exclusivement que des experts la plupart du temps jamais d’accord entre eux. À bien y réfléchir, entre la restructuration de la dette athénienne, qui ne passerait pas par un «hair cut», et l’analyse des watts de Chris Froome, qui nous aura fait dresser les cheveux sur la tête en pleine ascension pyrénéenne, il y a toujours matière à raser gratis et à dire tout et son contraire. Qui a raison? Qui a tort dans ce débat pour chercher à y voir plus clair dans la pénombre (malgré les watts) et où certains finissent par carrément disjoncter (à cause des watts)?

Ces passes d’arme scientifiques, puissamment relayées par les réseaux sociaux, à commencer par Twitter, qui dépense trop de twAtts en la matière en frôlant le dopage informatif, ont, depuis qu’elles existent, changé le récit du Tour de France, passé sinistrement d’Antoine Blondin, conteur de légende, à Antoine Vayer, compteur de watts. Ainsi va la vie du cyclisme comme de tous les sports confrontés à la recherche de leur démon –le dopage–, mais aussi à leur Big Brother, ce big data qui dévore les données, les digère et les restitue sous la forme de statistiques ou de diagrammes censés rendre «l’expérience» d’un événement sportif aussi claire qu’un échantillon de pipi de Chris Froome.

Flèches et zooms

Depuis quelques années, le sport consomme à hautes doses ces statistiques chargées de tout faire comprendre, de tout expliciter et, peut-être plus insidieusement, de nous imposer une manière de penser. Les fédérations, les équipes, les sportifs, mais aussi les médias, se repaissent de ce big data pour améliorer, chacun dans leur catégorie, leurs performances, avec des outils de plus en plus sophistiqués pour recueillir et transmettre des données notamment par le biais des réseaux sociaux.

En NBA, le championnat professionnel de basket aux États-Unis, toutes les manières de marquer un panier sont désormais décortiquées par des capteurs en fonction de la position du joueur sur le parquet. Le basket n’est qu’un exemple parmi tant d’autres et ces éléments de «compréhension» alimentent la réflexion des stratèges sportifs ou d’analystes médiatiques à partir de technologies digitales se voulant de plus en plus pédagogiques pour acérer notamment une retransmission télévisuelle comme avec la création de la très pointue Data Room de Canal+.

Sur nos écrans colorés de courbes en abscisses et en ordonnées, le sport devient-il plus lumineux et gagne-t-il en convivialité?

Dédiée au football, cette émission a récemment décortiqué, par exemple, la lecture de jeu de Marco Verratti, passé au scalpel d’une étude poussée de sa gestuelle débouchant sur une explication personnelle, et à peine comestible, il faut bien le dire, d’un spécialiste qui a visiblement «tout compris» du joueur italien par le biais de flèches ou de zooms. C’est une interprétation, intéressante, mais une interprétation, donc discutable. Car tout est-il explicable ou de nature à être schématisé dans le sport? Verratti est-il un robot à l’intelligence manichéenne? Sur nos écrans colorés de fromages et de courbes ordonnées en abscisses et en ordonnées, le sport devient-il plus lumineux et gagne-t-il en convivialité? À voir.

Au tennis, par exemple, depuis que les statistiques existent, s’est érigé un marronnier journaliste impossible à abattre: celui des fautes non provoquées. Derrière ce barbarisme, se cachent les fautes dites directes ou grossières des joueurs, qui sont comptées une à une et reprises ensuite dans les récits médiatiques. Reste à savoir ce qu’est une faute directe –dans quelle mesure l’adversaire l’a-t-il «impactée»?– et comment le perçoit la personne en charge d’appuyer sur le bouton pour la cataloguer comme faute directe. Là encore, il s’agit d’une interprétation personnelle, mais qui frelate le récit si elle est reprise (et elle est beaucoup reprise). À quoi rime aussi un pourcentage de premières balles au service si le joueur limite en permanence les risques?

Moins de lettres, plus de chiffres

«So watts?» interrogeait L’Équipe voilà quelques jours en titre d’un article, où, malgré la très bonne volonté et le didactisme de l’auteur, il était difficile de capter quoi que ce soit à l’affaire:

«Les watts sont le produit de deux facteurs: la force appliquée sur les pédales et la cadence de pédalage, était-il expliqué. Cela signifie, par exemple, que pour produire le même niveau de puissance que Quintana ou Contador, Chris Froome aura besoin de moins de force que ses deux rivaux. Pourquoi? Parce quil tourne plus vite les jambes (cadence de pédalage) queux, comme il la démontré dans les Pyrénées

Le décryptage est devenu une nécessité comme un fromage de François Lenglet

Mais Frédéric Grappe, entraîneur de l’équipe cycliste de la FDJ et autre grand spécialiste des watts, ajoutait:

«Cest une escroquerie danalyser les données du coureur sans considérer la valeur du rendement énergétique

En résumé, c’était (plus que jamais) à ne plus rien n’y comprendre.

Sous les coups de boutoir de ces données (mais pas que…), un genre journalistique, qu'on pouvait apprécier, est en train de s’étioler, une figure de style forgée par une écriture soignée qui affleure sous le respect absolu du factuel. Des récits ayant trait à l'épopée, au genre romanesque, offrant d'autant plus de plaisir au lecteur que les événements de l’action y sont rigoureusement circonscrits. En contrepartie, le décryptage est devenu une nécessité comme un fromage de François Lenglet. Moins de lettres pour plus de chiffres, telle est aujourd’hui l’évolution ou au moins la mode. Le compte n’est plus aussi bon pour le spectacle vivant qu’est le sport, même si le mystère des watts est en soi un nouveau roman à lui tout seul…

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