La drôle de guerre des combattants occidentaux en Irak

Jim, à Bakufa en Irak © Charlie Duplan

Il y a les occidentaux radicalisés, qui partent combattre au côté de l'État Islamique. Mais en face il y a aussi ceux qui partent combattre contre. Au nord de Mossoul, sur le front qui oppose les soldats kurdes à Daech, des combattants occidentaux ont rejoint une unité chrétienne. Cantonnés à l’arrière, ils essaient désespérément de faire ce pour quoi ils sont venus: la guerre. Leur soif d’affrontement n’est pas toujours assouvie.

Bakufa, Irak

Pour tromper leur ennui, Jim et James font les pitres. Cet après-midi, pour rire, ils se promènent en hurlant, torse nu, tatouages à l’air, les visages cachés par des masques en forme de tête de mort.

Au milieu du QG de Dwekh Nawsha, la milice chrétienne dont ils font partie, la saynète n’amuse que moyennement leurs compagnons. Peut-être est-ce dû aux fusils à pompe qu’ils brandissent comme des jouets? Le contexte aussi contribue à plomber l’ambiance. Leur base, le village de Bakufa, à trente kilomètres au nord de Mossoul, est la dernière position avant le front. À quelques centaines de mètres, les combattants de Daech se terrent dans leur tranchée face aux peshmergas, les soldats kurdes.

James, © Charlie Duplan

Loin du front

C’est tout le problème pour les deux plaisantins. Ils sont venus pour en découdre mais l’ennemi ne montre presque jamais le bout de son nez. Et aujourd’hui, ils ne sont pas autorisés à aller en première ligne.

Depuis l’arrivée de Daech dans la région, une centaine d’occidentaux auraient rejoint l’Irak pour prendre part aux combats, côté kurde, de façon indépendante. Y compris des français, comme France 2 en faisait le récit dans ce reportage.

Au sein de la milice Dwekh Nawsha ils sont trois pour le moment, tous venus séparément. James, 46 ans, est écossais. Jim, 52 ans, est anglais. Avec Louis, un Texan de 25 ans, ils ont rejoint le groupe entre janvier et juin 2015.

Pour ces hommes, pas de combats acharnés, pas de tranchées. Seule la peur d’être malchanceux les préoccupe. L’ennemi, bien que discret, envoie parfois ses obus de mortier au hasard. Jusqu’à présent, aucune perte n’est à déplorer dans la milice.

Déconvenue

James © Charlie Duplan

 

Deux mois après son arrivée en juin 2015, James est «désabusé». Comme ses deux camarades étrangers, il a investi entre 5.000 et 7.000 dollars pour prendre les armes au sein de Dwekh Nawsha.

Père de famille, il a laissé en Écosse ses enfants et a quitté son job dans une compagnie de sécurité privée. Inquiet des répercussions que son engagement pourrait provoquer sur ses rejetons, il refuse d’entrer dans les détails. 

En plus de son billet d’avion pour Erbil, la capitale du Kurdistan irakien, il a acheté un fusil automatique, un pistolet et des munitions.

Il a passé des mois à échanger via Facebook avec les membres de la milice avant de sauter le pas. Quelques jours après son atterrissage, il a rejoint la base arrière de Dwekh Nawsha, à Dohuk, dans le nord du pays. Accueilli les bras ouverts par ses nouveaux frères d’armes, il se fond rapidement dans le paysage grâce à l’aide de Jim et Louis, arrivés quelques mois plus tôt. Très heureux de voir des combattants étrangers leur venir en aide, les miliciens irakiens de Dwekh Nawsha, eux aussi, l’ont vite accepté.

Ancien soldat de l’armée britannique, la musculature impressionnante, James a servi pendant sept ans sous le drapeau du Royaume-Uni, jusqu’en 1991.

Éduqué dans la religion catholique, le vétéran n’est pas un fanatique. Il se dit scandalisé par les affaires de pédophilie qui ont impliqué certains membres du clergé. Il n’hésite pas non plus à taper sur «l’hypocrisie de l’Église». «Je crois en Dieu dans mon coin maintenant», s’amuse-t-il. 

Pour prouver qu’il n’est pas venu en Irak pour «faire le croisé», il insiste. «Il y a des bons et des mauvais musulmans comme dans toutes les religions. Mais la Grande-Bretagne, qui était un pays chrétien, est devenue un pays musulman où Daech gagne du terrain.»

Je vieillis, c’était ma dernière chance de faire quelque chose de bien

James

Sa seule option, assure-t-il, c’était de venir en Irak. «En Grande-Bretagne, je ne peux rien faire ou bien j’irai en prison. Dans ma vie, j’étais un peu dans un entre-deux. Je vieillis, c’était ma dernière chance de faire quelque chose de bien.»

Volontaire, il ne touche pas de salaire. «Je suis arrivé avec de grandes idées mais elles se sont évaporées au moment où j’ai mis les pieds ici. Je m’attendais à beaucoup de combats, à des patrouilles, à gagner les cœurs et les esprits mais ce n’est pas du tout le cas.»

La voix caverneuse, barbu, apprêté comme un sapin de noël avec ses munitions, ses armes et ses badges aux couleurs de l’Union Jack et du drapeau assyrien, il rumine son découragement. Car, à Bakufa, il ne se passe presque rien pour le moment.

Depuis son arrivée, James a tiré une fois ou deux à la Douchka (mitrailleuse lourde) quand, après négociations, les peshmergas ont bien voulu l’emmener sur le front. Ce sont eux qui décident si, oui ou non, les combattants de Dwekh Nawsha peuvent aller en première ligne. 

Jim © Charlie Duplan

Officiellement, les peshmergas n’ont rien contre les volontaires occidentaux. Dans la pratique, ils font tout pour éviter la mauvaise publicité qu’impliquerait la mort de l’un d’entre eux sur leur sol. Et de temps en temps ça arrive: un général moins frileux que les autres embarque Dwekh Nawsha pour des missions de courte durée. Mais l’Écossais ne le cache pas, il ronge son frein.

Retrait

Avant James, Jim et Louis, une dizaine d’autres occidentaux sont déjà passés dans les rangs du petit groupe qui revendique en tout soixante-dix hommes. Créé en août 2014 par le Parti patriotique assyrien, c’est l’une des factions armées montées par les chrétiens de la plaine de Ninive. Indépendante, Dwekh Nawsha n’est pas officiellement intégrée aux peshmergas. Ces derniers tolèrent l’unité chrétienne, à condition qu’elle reste en retrait.

Son rôle se limite à la protection de Bakufa. Le hameau, totalement vide, comptait quatre-cents âmes avant l’été dernier. À l’époque, l’État islamique s’était emparé de la plaine de Ninive, l’un des berceaux du christianisme irakien, contraignant à l’exode des dizaines de milliers de personnes.

Pour les occidentaux désireux d’en découdre avec Daech, cette milice est une aubaine. En manque d’effectifs et de moyens, elle les accueille beaucoup plus facilement dans ses rangs que l’armée kurde, exclusivement composée de natifs du pays.

Crowdfunding

Pour Louis, ancien Marine qui a servi en Afghanistan, la pilule est difficile à avaler. Arrivé en janvier, il a passé les trois premiers mois à «faire de la politique». À force de multiplier les rencontres avec les services de renseignement kurdes ou avec des responsables militaires, le Texan, originaire de Houston, a enfin décroché la permission de rejoindre Bakufa:

Les Kurdes ne veulent pas que des combattants étrangers soient blessés donc ils nous laissent un peu derrière les lignes de front

Louis

«Les Kurdes ne veulent pas que des combattants étrangers soient blessés donc ils nous laissent un peu derrière les lignes de front, là ou ce n’est pas vraiment actif. Ils ont peur de l’incident diplomatique.»

Le frêle jeune homme ne quitte jamais ses lunettes de soleil. Connecté en permanence sur Instagram ou Facebook, il multiplie les selfies. Tous les jours, il donne de ses nouvelles aux personnes qui lui ont envoyé de l’argent pour son voyage en Irak grâce à un crowdfunding. Les dons lui ont permis d’amasser 2.500 dollars pour son périple.

 

Merica

Une photo publiée par Tex (@louis_tex) le

 

Vous pensez quoi? Que je suis venu ici pour être protégé?

Louis

Loin de l’image qu’il renvoie sur les réseaux sociaux, Louis le reconnaît, il s’ennuie, exaspéré par la réticence des «pesh» à le laisser combattre en première ligne:

«Vous pensez quoi? Que je suis venu ici pour être protégé? Non, je suis venu ici pour me mettre en danger, sur les lignes de front, pour combattre, aider. Je ne suis pas venu pour faire du tourisme.»

En 2011, après six mois de bons et loyaux services en Afghanistan, son diagnostic tombe. Trouble de stress post-traumatique. Louis ne peut plus réintégrer l’armée américaine. Avec Dwekh Nawsha, il pensait pouvoir combattre à nouveau, avant de déchanter. En dépit du manque d’action, il se console: 

«Ici, je peux attirer l’attention sur ce qu’il se passe en parlant avec les médias. J’ai beaucoup plus de liberté et de responsabilités que lorsque j’étais U.S. Marine, où je faisais juste ce qu’on me disait de faire.»

Pas pingres, James et Louis aiment à offrir un brin de frissons aux visiteurs d’un jour. Ils suggèrent de grimper sur le toit du QG pour tâcher de «réveiller un peu les gars de Daech». Généralement, les combattants islamistes équipés de jumelles, les repèrent rapidement et tirent quelques mortiers. Manque de bol, aujourd’hui, pas de réaction. Dix minutes s’écoulent, James et Louis retournent à l’intérieur, dépités.

Au centre, Albert, le chef de Dwekh Nawsha. © Charlie Duplan

Teckel

Jim, la tête rasée, est un ancien skinhead. Il ne quitte jamais ses Doc Martens rouges, «les meilleures chaussures pour combattre».

Malgré sa dégaine, il ne se revendique ni d’extrême droite ni d’extrême gauche. Juste comme un apolitique au «passé coloré», manière polie d’éviter toute question dérangeante. Camionneur depuis vingt ans, les images des exactions de Daech l’ont poussé à vendre sa voiture et à économiser pendant un an avant de rejoindre Dwekh Nawsha en mars dernier.

Je suis ici comme chrétien, mais pour donner aux gens la liberté de choisir

Jim

Né dans une caserne, de père militaire, il a passé une bonne partie de sa vie dans les stands de tir. Son frère, soldat dans l’armée britannique, a été tué en Afghanistan en 2006. À son tour, il est parti pour le front. «Je suis ici comme chrétien, mais pour donner aux gens la liberté de choisir», glisse-t-il.

Sur son gilet, entre les chargeurs, deux badges: l’Union Jack et un teckel, son toutou fétiche. À tel point qu’il est membre d’un club de fans exclusivement dédié à ces petits chiens. «À part moi, la majorité des membres sont des vieilles dames» s’amuse-t-il. S’il a pu venir ici, c’est d’ailleurs en partie grâce à l’une d’entre elles, qui lui a donné de l’argent pour le voyage. À Bakufa, loin de ses quatre teckels, restés à la maison, il n’a pas encore eu de membre de Daech dans son viseur. Il passe la majeure partie de son temps sur sa tablette, à lire des romans de Stephen King.

 

Bakufa, avec au loin, au niveau du château d'eau, la position de Daech. © Charlie Duplan

L'après-Daech

L’impatience de ses «amis» étrangers? Le chef de Dwekh Nawsha, Albert Kisso, y est habitué. Il la regarde même avec un certain amusement. Membre du Parti patriotique assyrien, il ne recherche pas le combat à tout prix. Il prépare l’après-Daech. Les assyriens appartiennent à la mosaïque des chrétiens d’orient. Les membres de cette communauté se présentent comme les descendants de l’empire assyrien, établi en Mésopotamie bien avant l’implantation du christianisme et de l’islam.

James, Albert, Louis, Sargon © Charlie Duplan

Depuis 2006, Albert milite pour l’autonomie de la plaine de Ninive, qui comptait une dizaine de villages chrétiens avant l’arrivée de l’État islamique. En août 2014, alors que la majorité de ses coreligionnaires sont en fuite, il crée Dwekh Nawsha pour prendre part à la reconquête aux côtés des peshmergas et témoigner de l’implication de sa communauté dans la lutte.

Une fois Daech éradiqué de la région, il souhaite voir une force chrétienne administrer et sécuriser la plaine de Ninive. Le projet, porté par plusieurs partis parfois depuis plus de quarante ans, est un vieux serpent de mer. Très critiqué, y compris par des membres du clergé, il a été ressorti des cartons après la montée en puissance de l’État islamique. Ce rêve, Albert y croit dur comme fer:

«C’est notre terre, nous avons toujours vécu ici. Je préfère que nous protégions nos maisons nous-mêmes, explique-t-il. Nous pouvons tout faire, nous avons de l’expérience en matière de combat et de commerce. Nous pouvons administrer ce territoire sans problème».

Si les rambos occidentaux sont en manque d’adrénaline, Albert sourit

Lorsque Daech tente des incursions derrière les lignes kurdes, Albert met ses soldats à disposition. Mais le rôle de Dwekh Nawsha se limite à une mission de protection. Alors, si les rambos occidentaux sont en manque d’adrénaline, Albert sourit. La majorité de ses hommes, anciens employés, agriculteurs ou simples étudiants ont pris les armes pour défendre leur terre et parfois sans une grande formation militaire. Si quelques-uns ont été soldats dans l’armée irakienne, ils offrent un contraste saisissant avec les volontaires étrangers, qui sont eux bien mieux équipés.

Humainement aussi, les différences entre occidentaux et locaux laissent penser qu’ils ne viennent pas tous de la même planète. Le projet d’autonomie de la plaine de Ninive? James, Jim et Louis en ont vaguement entendu parler. «Ils feront ce qu’il voudront après, le premier souci reste Daech», estiment-ils.

Aucun des trois volontaires ne parle arabe. Un membre de Dwekh Nawsha fait l’interprète. Ils n’en ont pas grand-chose à faire de toute façon. Ils ne sont pas ici en touristes. Ce qu’ils veulent, c’est combattre.

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