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À celles qui voudraient, comme Lou Doillon, une émancipation balisée

Beyoncé au festival de Glastonbury, le 26 juin 2011 | REUTERS/Cathal McNaughton

Beyoncé au festival de Glastonbury, le 26 juin 2011 | REUTERS/Cathal McNaughton

Kiyémis, blogueuse afro-féministe, répond aux propos sur le féminisme de Beyoncé ou Nicki Minaj tenus par Lou Doillon dans El País.

Dans une interview au quotidien espagnol El País, la chanteuse et mannequin Lou Doillon s'est exprimée cette semaine sur le féminisme, et la façon dont il est parfois, selon elle, déformé. Notamment par des artistes pop américaines.  

Dans cette interview qui a beaucoup circulé, elle explique notamment: «Quand je vois Nicki Minaj et Kim Kardashian, je suis scandalisée. Je me dis que ma grand-mère a lutté pour autre chose que le droit de crâner en string» ou encore «Comme les garçons ne nous donnent plus de tape sur les fesses, nous le faisons nous-mêmes. Comme personne ne nous appelle “chiennes”, nous nous appelons ainsi entre nous. Quand je vois Beyoncé chantant nue sous la douche, suppliant son mari, ivre, de lui faire l'amour, je me dis qu'on assiste à une véritable catastrophe»

Nous republions ici une réaction à cette interview, d'abord parue sur le blog Les bavardages de Kyémis, blog de Kiyémis, blogueuse afro-féministe.

Une énième polémique sur Beyoncé et Nicki Minaj, qui seraient les apôtres du patriarcat en véhiculant les symboles de la féminité, qui seraient totalement à l’encontre de tout combat féministe, etc.

Une énième critique venant d’une femme blanche, dont le corps correspond en tous points à l’idéal de beauté occidental, qui, elle, peut se permettre d’avoir une prise sur sa sexualité, sur la manière qu'elle a d’affirmer son corps, sans que d’aucune manière que ce soit on vienne lui rappeler que ce n’est pas féministe, que «nos mères ne sont pas battues pour que tu te balades en string»

Je voulais pas faire un billet, je le jure. Je ne voulais pas que mon agacement passager se transforme en colère dévorante parce que, vous voyez, on est en juillet, il fait bien trop chaud pour avoir la rage et puis c’est pas bon pour ma jauge de bonheur.

Le «bon» féminisme

Et pourtant, nous y voilà. Je suis fâchée. Fâchée de voir que des féministes s’arrogent encore d’avoir le droit de décrédibiliser tout un discours parce que machin porte un corset et que l’autre porte un string. On dirait des mecs, sans déconner. Qui disent qu’ils ne peuvent pas se concentrer sur ce que j’ai à dire parce que ma robe est trop courte, et que mon décolleté est trop profond. Vous fatiguez.

On peut parler du fait que Beyoncé et Nicki Minaj véhiculent leur corps d’une manière hyper sexualisante et qu’en ce sens elles alimentent un discours patriarcal. Une question: qui a décidé de les réduire à leurs fesses et à leurs vêtements? Parce qu’elles disent des choses dans leurs œuvres, dans leurs concerts, elles citent des féministes. Et quand bien même elles ne le feraient pas?

Je rappelle aussi que dire qu’elles rentrent dans des codes de beautés patriarcaux me fait doucement rire quand je vois qu’il n’y a pas si longtemps on se moquait des femmes noires et de celles qui avaient des grosses bouches et des grosses fesses.

J’ai peine à recevoir des leçons sur la manière dont une femme noire veut exprimer sa féminité, fût-elle Beyoncé, surtout de la part d’une femme blanche qui incarne le modèle de féminité qu’on nous vend. Ya qu’à googler Beauté et on verra si les filles qui apparaissent ressemblent plus à Lou Machin qu’à Nicki Minaj.

Intéressant que ces critiques ne s’adressent pas à Katy Perry, ni Madonna, etc.

Subversion noire ou subversion blanche

Pourquoi quand certaines actrices ou des chanteuses se sexualisent, c’est subversif, c’est edgy, mais quand Beyoncé porte un corset ça ne l’est plus?

D’ailleurs, si on parle de subversion… À quel moment la nudité et la sexualité ne sont plus subversives? Pourquoi quand certaines actrices ou des chanteuses se sexualisent, c’est subversif, c’est edgy, mais quand Beyoncé porte un corset ça ne l’est plus?

Je trouve ça intéressant de voir que certaines femmes sont constamment interrogées sur leur féminisme, sur leur façon de véhiculer les choses. Pour ma part, voir une femme noire (certes mince, certes avec des cheveux blonds) icône du féminisme, qui assume sa sexualité, qui est en charge des DIFFÉRENTS messages qu’elle veut afficher, c’est nouveau. C’est surprenant.

Il va falloir cesser de museler, de vouloir contrôler la manière dont les femmes choisissent de s’émanciper.

Si vous voulez donner des récompenses, dire qui sont «les bonnes féministes», faire des concours de «Miss Féministe» avec des jurés qui donneraient des notes et, somme toute, mettre en compétition les féministes et les femmes, allez-y. Voyons alors qui relaie les codes et mécanismes du patriarcat.

Arrêtez de croire que vous avez le monopole du féminisme, les clés du féminisme, que vous «êtes» les filles naturelles des féministes. 

C’est ça le problème majeur: vous n’avez pas à discréditer un féminisme. Au nom de quoi? Ce n’est pas parce  que ta mère s’est battue pour ne pas porter des strings et que tu as Simone de Beauvoir sur ta table de chevet que tu es la patronne de ce qui est féministe ou pas.

Et pour moi, une femme ronde, noire, le physique nu, le twerk de Beyoncé est bien plus subversif que le corps blanc, mince et frèle d’une Lou Doillon, faut m’excuser. Juger l’expression de corps noirs, de corps de femmes noires, et qualifier l’affirmation de leur sexualité de vulgaire??

Vu, vu, et revu..  Demandons à Joséphine Baker.

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