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Fidel Castro a-t-il vraiment anticipé l'arrivée de Barack Obama et du pape François?

Fidel Castro et Che Guevara lors de la première réunion nationale pour la production à La Havane, à Cuba. REUTERS/Prensa Latina

Fidel Castro et Che Guevara lors de la première réunion nationale pour la production à La Havane, à Cuba. REUTERS/Prensa Latina

Une petite phrase soi-disant prononcée par le leader cubain refait surface ces derniers mois après le rapprochement entre les Etats-Unis et Cuba.

«Les États-Unis dialogueront avec nous quand ils auront un président noir et que le pape sera sud-américain.»

Fidel Castro aurait eu ces mots visionnaires lors d'une conférence de presse en 1973. Un journal local argentin, El Diario de Carlos Paz, explique que le leader cubain revenait d'une visite au Vietnam et aurait tenu ces propos en réponse à la question d'un journaliste, un certain Brian Davis.

«Quand pensez-vous que l'on pourra rétablir des relations entre Cuba et les États-Unis, deux pays qui se sont tant éloignés, malgré leur proximité géographique?»

La phrase connaît son petit succès depuis l'ouverture d'un processus de rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays, en décembre dernier. Elle a été reprise sur plusieurs sites castristes, maoïstes, mais aussi sur celui d'une section du parti travailliste britannique. Sur Twitter et Facebook, elle revient çà et là.

 

 

Si elle fait sourire, c'est parce qu'il faut réaliser la quasi-absurdité de cette affirmation à l'époque. En 1973, la lutte des noirs américains pour obtenir les mêmes droits que les blancs n'était pas encore finie. Quant au pape François –élu en 2013–, il  est le premier issu du continent américain. Il est aussi le premier non-européen depuis un peu moins de mille-trois-cents ans et Grégoire III.

En France, la première référence à cette prétendue citation est signée Michel Mompontet, journaliste à France 2, qui assure qu'elle est véridique.

Le petit problème, c'est qu'en se mettant à chercher cette phrase sur Internet, on a du mal à en trouver des références datant d'avant l'annonce des présidents américain et cubain du rapprochement des deux pays. 

Bien évidemment, le Eduardo de la Torre qui aurait raconté cette histoire à El Diario de Carlos Paz, censé avoir assisté à la conférence de presse à l'époque, alors qu'il était étudiant, est introuvable. Contacté, le journal argentin ne nous a pas répondu.

En passant les mots-clés de la citation dans Google (plutôt que la citation elle-même, n'étant pas sûr de la traduction exacte) et en restreignant les résultats à avant l'accord, aucun résultat en anglais, espagnol ou français n'est probant.

El Diario de Carlos Paz offre cependant une explication: ce serait parce que le reste de la conférence s'est poursuivie comme si la question que venait de poser ce journaliste était stupide et «le Vietnam intéressait davantage».

Sur Facebook, les premiers doutes ont commencé à naître sur la véracité de ces propos.

En fait, c'est en creusant sur Twitter que l'on trouve une première divergence. Fidel Castro n'aurait pas tenu ces propos lors d'une conférence de presse, mais lors d'une discussion avec le Che. Et, cette fois-ci, il aurait fait encore plus fort puisqu'il aurait même réussi à prévoir que le pape serait argentin (Ernesto Guevara était lui-même argentin).

Mais Paris Match, qui avait envoyé un journaliste sur l'île peu après l'annonce des deux présidents, confirme que tout ceci n'est peut-être pas si sérieux:

«Depuis l'historique annonce, une blague court les ruelles ripolinées du centre de La Havane. C'est celle du Che demandant: “Quand est-ce qu'ils vont lever ce foutu blocus?” Fidel: “Quand le président américain sera un Noir démocrate et le pape, argentin.” Che: “Te fous pas de ma gueule.”»

D'ailleurs, un post sur un blog datant du 21 décembre 2014, soit quatre jours après l'accord, montrait deux photos de Che Guevara et Fidel Castro l'un à côté de l'autre, en train d'avoir cette discussion, à la manière d'un cartoon humoristique.

La blague a même pris d'autres tournures, à l'instar des blagues juives ou des légendes orales, qui comptent chaque fois de multiples versions:

«On raconte qu'en privé Fidel Castro disait: “Le communisme s'achèvera le jour où le président américain sera noir et le pape sud-américain.” ;-)»

Il semble en effet peu probable que le leader de la révolution cubaine ait réussi à faire une telle prédiction.

BuzzFeed précise d'ailleurs que, lorsqu'une journaliste d'ABC l'avait interrogé en 1977 pour savoir quand les relations entre les deux pays allaient se normaliser, Fidel Castro n'avait mentionné ni le président noir, ni le pape sud-américain.

 

«Je pense que cela dépend de la bonne volonté des deux parties. Et que cela dépendra du temps. Je ne pense pas qu'elles pourront se rétablir lors du premier mandat de Carter, mais peut-être lors de son second mandat entre 1980 et 1984.»

En revanche, comme le note dans son article de Paris Match Michel Peyrard, la blague dit une chose vraie:

«Il aura fallu cette conjonction d'un président américain en fin de mandat, soucieux d'entrer dans l'Histoire, et d'un pape latino familier de Cuba et ­hostile depuis toujours à l'embargo pour réaliser ce que personne n'attendait plus.»

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