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Le Web libre et sauvage a-t-il vraiment tiré sa révérence?

Internet est votre ami | Mr Thinktank via FlickrCC License by

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Entre la mise en place de règles sur Reddit, les limites imposées chez Gawker et la centralisation des informations sur les réseaux sociaux, certains trouvent que le Web perd son identité.

L’ère de la liberté sur le Web vit peut-être ses derniers jours. C’est en tout cas ce que pense un journaliste du New York Times, Jonathan Mahler, qui s'appuie sur les récentes mésaventures de deux sites, Gawker et Reddit.

Lundi 20 juillet, deux rédacteurs en chef du site américain Gawker ont annoncé leur démission. Leur choix était radical, explique Libération, mais motivé par la décision du fondateur de supprimer un article intitulé «Le directeur financier de Conde Nast a tenté de payer 2.500 dollars pour une nuit avec un acteur porno gay». Une autocensure étonnante pour ce site dont le ragot reste un fonds de commerce.

Il y a quelques jours, c’était la CEO du site Reddit qui rendait son tablier après une violente opposition avec certains modérateurs du site, qui se battent contre la censure mise en place contre certains subreddits (forums de discussion) et la tentative de monétisation des contenus. Le nouveau patron du site a persévéré en confirmant l’interdiction de tout comportement jugé néfaste, comme le harcèlement, et en séparant les contenus violant le «sens commun de la décence», sans donner plus de détails.

Liberté d'expression vs business plan

Sur le site du New York Times, l’ancienne responsable des news chez Twitter Vivian Schiller explique que «cela ressemble à un moment de règlement de compte»:

«Nous sommes en train de passer du “nous sommes libres d’écrire ou poster ce que nous voulons” à la réalité de la construction d’un business.»

Ces nouvelles directions prises par les compagnies seraient donc le signe d’un virage inévitable face aux limites de la liberté d’expression. Après avoir cherché de l’audience, elles ont dû accepter les conditions imposées par la recherche d’un modèle économique viable. «Pour attirer des audiences plus mainstream et faire venir des annonceurs à gros budgets, il faut cacher ou enlever les horreurs», expliquait l’ancienne CEO de Reddit Ellen Pao dans une tribune sur le Washington Post.

Twitter et Facebook exercent une pression sur la liberté d’expression

Autre problème, selon le New York Times, les réseaux sociaux ont une responsabilité non négligeable, car ils «permettent aux gens de se rassembler pour élever leur voix collective et protester, quelle qu’en soit la raison». Twitter et Facebook seraient donc un frein car, via des groupes d’internautes plus ou moins importants, ils exercent une pression sur la liberté d’expression.

Nostalgie du Wild West Web

Il y a quelques jours, un blogueur iranien publiait sur le site Matter une tribune (repérée par Reader et reprise par Libération) où il s’en prenait justement aux réseaux sociaux. Après six ans passés derrière les barreaux, il découvrait avec effroi la fin de l’ère des blogs et l’avènement de Twitter et Facebook. «Qu’on le veuille ou non, [le Web] se rapproche de plus en plus du petit écran: linéaire, passif, programmé et replié sur son propre nombril», estimait-il avant de conclure:

«Je regrette le temps où je pouvais écrire quelque chose sur mon propre blog, publier dans mon propre domaine, sans consacrer au moins autant de temps à le promouvoir; l’époque où personne ne se souciait des “j’aime” et des “partager”. C’est de ce Web-là dont j’ai le souvenir, celui d’avant la prison. C’est ce Web que nous devons sauver.»

Cette tribune a provoqué beaucoup de réactions, dans les commentaires, sur les blogs, sur des sites de médias... et sur les réseaux sociaux.

Les réseaux sociaux n'ont pas tué le Web

Le Web se rapproche de plus en plus du petit écran: linéaire, passif, programmé et replié sur son propre nombril

Hossein Derakhshan, blogueur iranien

Cette nostalgie du «Wild West Web», comme le dit le New York Times, semble se répandre au sein des premiers utilisateurs du Web. Certains semblent en effet regretter cette époque (il y a six ans, avant que Facebook ne s'impose vraiment) où il n’y avait qu’un terrain en friche, où tout reste à inventer. Les blogueurs étaient les rois, les débats fructueux, la liberté totale, et les «trolls» commençaient à peine à sortir de leur grotte. Mais peut-on pour autant en conclure qu’Internet, «c’était mieux avant»?

Pas forcément, car Internet n’a pas changé, il a grandi. Oui, il a grossi, avec du mauvais gras, mais du bon aussi. Les emojis n’ont pas terrassé le débat et la réflexion, ils les ont simplement masqués. Le débat «s’exporte dans des forums fermés, loin des attaques de trolls, ou sur des réseaux sociaux moins fréquentés», explique Alexandre Léchenet dans Libération. Les bonnes idées sont là, mais noyées au milieu des autres, car le «lol» est plus vendeur, plus rassembleur, évidemment. Il suffit de se pencher sur le succès fulgurant de Buzzfeed qui, avant de se lancer dans des articles de fonds, a tout misé sur la sensation de partage et de communauté. D’où l’énorme visibilité de ce type de contenus sur les réseaux sociaux et la moindre diffusion des papiers laissant plus de place au débat et à la réflexion.

Le Web est un média en croissance permanente, avec ce qu’il y a de pire et meilleur dans le monde. Il ne faut pas le repousser pour autant et «s'enfermer dans sa bulle», mais plutôt chercher à en comprendre les codes et les évolutions, sans s’arrêter au premier chaton venu.

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