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Les étoiles contraires de John Green, héros de l'Internet adolescent

John Green au VidCon 2014, manifestation rassemblant le monde de la vidéo en ligne, à Anaheim, en Californie, 28 juin 2014 | Gage Skidmore via Flickr CC License by

John Green au VidCon 2014, manifestation rassemblant le monde de la vidéo en ligne, à Anaheim, en Californie, 28 juin 2014 | Gage Skidmore via Flickr CC License by

Faut-il en vouloir à John Green, le héros de l'Internet adolescent, de la controverse qui l'entoure?

John Green, auteur des best-sellers pour jeunes adultes Nos étoiles contraires et La face cachée de Margo, s’est récemment retrouvé au cœur d’une nouvelle polémique haletante sur Internet. Explication de texte en quelques mots: une fille a posté sur Tumblr que Green la faisait flipper.

 

«je parie que john green pense que les gens ne l’aiment pas parce que c’est un “tocard” ou un nerd ou je sais pas quoi.

alors qu’en réalité c’est parce que c’est un sale type qui flatte les jeunes filles pour pouvoir se fabriquer un fan-club trop bizarre genre secte. et ce sont toujours des nanas qui se sentent incomprises vous voyez, et il se met en quatre pour qu’elles aient l’impression d’être importantes et désirables. ce qui est putain? de bizarre?

et puis sa présence sur les médias sociaux ça fait typiquement penser au père de pote toujours partant pour “superviser” les fêtes de piscine et qui colle son transat tout près des filles.»

L’utilisatrice originale n’a pas tagué Green, qui tient un compte Tumblr très vivant, mais une foule d’autres l’ont fait en rebloguant ou commentant son billet. La note a inévitablement fini par atterrir sous les yeux de Green. Qui a paré le coup avec son propre cri du cœur sur Tumblr:

«Vous voulez que je me défende contre l’insinuation que je fais subir des violences sexuelles à des enfants? a-t-il protesté.

 

Ok. Je ne fais subir aucune violence sexuelle à des enfants.

 

Jeter au hasard ce genre d’accusation est révoltant et diffamatoire et surtout, cela porte préjudice au discours autour des vraies violences sexuelles infligées à des enfants. En utilisant des accusations de pédophilie pour insulter quelqu’un dont vous n’aimez pas le travail, vous banalisez les maltraitances sexuelles.

 

J’en ai assez de voir le vocabulaire de la justice sociale un vocabulaire important qui fait un travail importantutilisé de façon abusive pour déshumaniser les autres et les traiter de façon odieuse.»

Green met les interminables crises d’indignation outrancière sur Internet sur le compte de «la poussée de dopamine complexe qui accompagne l’outrage légitime». Il prend bien soin d’identifier l’existence cette pulsion chez lui, tout en faisant un clin d’œil en passant à ses «nombreux défauts». Puis il annonce qu’à partir de maintenant il interagira moins sur Tumblr, et se contentera de poster et de relayer davantage. «Je ne suis pas en colère ni rien, a-t-il expliqué. J’ai juste besoin de prendre de la distance pour mon bien-être personnel.»

Opération suavité

L’explication la plus simple est peut-être qu’un auteur expert en la matière a talentueusement esquivé de potentiels dégâts à son image. Dans sa réponse, d’apparence décontractée, claire et compatissante, Green explique que ça ne l’embête pas tant que cela de s’être fait insulter –il n’est même pas en colère!–, c’est juste qu’il n’aime pas 1) la banalisation des «vraies violences sexuelles infligées à des enfants» 2) les abus de langage (restez tranquilles, ô nos petits cœurs de rats de bibliothèque) et 3) la déshumanisation et la haine (comment ne pas être d’accord avec ça?). Il explique que, bien qu’il existe une explication scientifique intéressante –la dopamine!– des horreurs que nous nous jetons à la figure sur Internet, il aspire à faire une pause; il espère que ses fans «vont continuer à être ouverts et collaboratifs et constructifs» pendant son absence. «DFTBA» conclut Green, en signant avec l’exaltant acronyme –«Don’t forget to be awesome» [n’oublie pas d’être génial]– qu’il avait inventé avec Hank, son vlogueur de frère.

Je n’ai pas meilleure alternative à suggérer, mais la suavité de cette opération séduction me donne quelque peu la chair de poule (et je suis fan de John Green! J’ai même écrit 2.500 mots pour défendre le sentimentalisme de Nos étoiles contraires). Ailleurs sur les médias sociaux, des lumières littéraires se sont ralliées au panache de Green. Rainbow Rowell, Patrick Ness, Maureen Johnson et Maggie Stiefvater ont blogué ou tweeté leur soutien pour l’auteur (nommé une des «célébrités les mieux payées» de Forbes en 2015). Certains n’ont pas caché le dégoût que leur inspirait sa détractrice. Seul un média, le Huffington Post, a avancé que peut-être, des auteurs adultes célèbres et respectés devraient-ils cesser d’accabler une jeune fille coupable d’avoir fait part de son opinion.

Il semble aussi fourbe que répugnant de la part de la Team Green de décider d’associer évaluation subjective selon laquelle il flatte son public cible et accusation de pédophilie

John Green est probablement un type adorable et pas flippant du tout. Et la dent que «virjn» a contre lui semble inepte et injuste: depuis quand reproche-t-on aux auteurs d’imaginer le monde des jeunes de façon si vivante que de vrais ados deviennent des fans? (Tolstoï s’est plutôt bien débrouillé avec Natacha, et sa réputation est sans tache). Beaucoup pourraient réfuter l’image de «père lubrique» à laquelle elle compare la présence de Green sur les médias sociaux. Il est actif, c’est vrai, mais ni d’une manière inappropriée, ni en étant trop déférent. De toute évidence, virjn n’aime pas Green, et elle choisit de lui asséner son mépris dans des termes extrêmement insultants –en insinuant qu’il fait ce qu’il fait en toute mauvaise foi, pour flatter son ego.

Pourtant, nulle part dans son post n’accuse-t-elle Green de se livrer à des violences sexuelles sur des adolescentes. Il semble aussi fourbe que répugnant de la part de la Team Green de décider d’associer évaluation subjective selon laquelle il flatte son public cible et accusation de pédophilie.

Versatilité de la célébrité

Pour mettre tout cet étrange naufrage en perspective, envisagez Tumblr comme un marécage illuminé par les explosions surnaturelles des obsessions des fans et des anti-fans. Considérez John Green comme le méthane généré par la décomposition organique. Il a inspiré des pages entières dédiées à ses citations, des bibliothèques de GIF, des rames de fan art et un jeu, le «is that john green» (est-ce que c’est vraiment John Green?), car les utilisateurs de Tumblr se retrouvent souvent involontairement à plaisanter avec lui après l’avoir évoqué en ligne. Des passages entiers de livres de John Green, dont la plupart parlent d’adolescents super-intelligents mais socialement en décalage et en quête de sens, sont blogués et tagués, deviennent des mèmes et sont tatoués sur des corps et photographiés et téléchargés et reblogués (le meilleur exemple est peut-être l’incontournable «si les gens étaient de la pluie, j'étais de la bruine et elle, un ouragan» de son roman de 2005 Qui es-tu Alaska? Une autre émouvante citation –«Je suis amoureux de villes où je ne suis jamais allé et de gens que je n'ai jamais rencontrés»a été si largement attribuée à Green que lui-même a vendu des affiches où elle était inscrite dans sa boutique en ligne, avant de se rendre compte que son vrai auteur était une adolescente de 13 ans du Wisconsin. «J’imagine qu’au lieu de supposer aveuglément que j’avais écrit quelque chose dont Internet m’attribuait la paternité, j’aurais dû faire quelques recherches», confessa de façon désarmante l’auteur sur YouTube).

C’est un peu l’homme qui murmure à l’oreille des jeunes filles. D’une gravité adorable, intellectuel et généreux, c’est un fantasme enrobé dans un poème glissé dans la pochette d’un CD de John Mayer. Dans son magnifique portrait de Green, Margaret Talbot raconte avoir appris qu’il avait paraphé en personne l’intégralité du premier tirage –soit 150.000 exemplaires– de Nos étoiles contraires, «ce qui a pris dix semaines et nécessité des séances de kiné pour rééduquer son épaule». Et il est passé maître dans le ton fantaisiste et intelligent qui me paraissait irrésistible, à moi, quand j’avais 12 ans. Il a baptisé son Tumblr «Fishing Boat Proceeds» (recettes d’un bateau de pêche), hommage narquois à un formulaire du service des impôts qu’il avait trouvé étrangement mélancolique. Dans la section FAQ, il renvoie en badinant ses lecteurs vers le site humoristique «Laisse-moi te googler ça».

Green n’aurait pu réaliser un personnage plus soigneusement réglé pour susciter l’adoration en ligne que celui qu’il a créé

Mais le mouvement anti-JG est florissant. Pour chaque histoire merveilleuse d’un parent de fan sauvant de justesse d’une tornade un exemplaire usé de Nos étoiles, Tumblr crache un coup de gueule contre la propension de Green à s'appuyer sur des manic pixie dream girls (seconds rôles féminins énergiques servant de faire-valoir au héros) pour envoûter et former ses personnages masculins, ou contre toute une liste de «conneries problématiques» qu’il a commises (comme «défendre Laci Green malgré ses innombrables commentaires racistes, transphobes et agressifs contre les gros»), ou bien encore une vidéo YouTube qui analyse en détails les raisons pour lesquelles Nos étoiles contraires est convenu et cucul la praline. Il existe des hate blogs dédiés à John Green et des contre-mouvements ironiques –après que les frères Green ont lancé un bloc de «nerdfighters» pour «augmenter les trucs géniaux et diminuer ce qui craint» dans le monde, une communauté de «nerdfighters fighters» s’est formée pour se moquer d’eux. Que Green «flatte» les ados ou pas, il ne fait aucun doute qu’il écrit pour une population dotée d’une capacité unique à s’enflammer.

Et c’est là qu’intervient virjn qui, en démontrant la versatilité de la célébrité sur Internet, a appuyé là où ça fait mal. Elle a traité Green d’hypocrite dans un environnement où c’est tout à fait justifié: sur Tumblr tout le monde vend, polit, fait briller et façonne son image. Virjn a également raison en affirmant que, quelles que soient ses intentions, Green n’aurait pu réaliser un personnage plus soigneusement réglé pour susciter l’adoration en ligne que celui qu’il a créé. Transmettant le même malaise que celui que suscitent le site Upworthy, les publicités pour produits d'hygiène qui donnent une vision positive du corps ou les blockbuster anti-commerciaux qui parlent de Lego, elle a hurlé: flippant.

Écœurement

Alors on a fait...quoi? On l’a mise sur le même pied que la déshumanisation, la haine, les abus de langage et «les vraies violences sexuelles infligées aux enfants». La réaction rapide et hyperbolique de Green à virjn –aujourd’hui rebloguée ou likée plus de 57.000 fois– semble doublement injuste, car elle lui signifie qu’elle se trompait tout en révélant qu’elle avait au moins partiellement raison. Elle utilise poudre aux yeux rhétorique et intuition –exactement ce qui a éveillé les soupçons de virjn– pour la désarmer et l’accabler. Et les supporters influents de Green n’ont fait qu’aggraver les choses.

Pour quelqu’un qui veut encourager les jeunes femmes fortes, le moins que l’on puisse dire est qu’il les fait manger dans sa main

Si je devais pousser plus avant l’analyse de l’écœurement que j’éprouve, je dirais que les objets d’hystérie des adolescentes sont souvent sexualisés. Ça me dérange, même si c’est peut-être injuste, de voir une telle dévotion offerte à un auteur plus âgé qui, s’il ne court jamais vraiment le risque de se présenter comme un héros romantique, sait exactement comment en inventer un avec sa plume. Green n’a nul besoin de s’excuser pour ses talents littéraires, bien entendu. Mais pour quelqu’un qui veut encourager les jeunes femmes fortes, le moins que l’on puisse dire est qu’il les fait manger dans sa main.

D’un autre côté, le Web donne aussi à ses lectrices une sorte de pouvoir sur lui. Dans sa défense de Green, l’auteur à succès de romans pour jeunes adultes Maggie Stiefvater souligne que le post de virjn ne stagnait pas dans un quelconque cloaque obscur mais avait été livré sur le paillasson de sa cible. «Il était tagué, écrit-elle. Le post a été placé dans son fil pour qu’il puisse le lire.» Si des représailles contre un détracteur qui soliloque du haut de son perchoir virtuel solitaire sont une chose, peut-être une attaque intime sur votre propre terrain demande-t-elle un autre genre de réaction. Mais quelle est la meilleure manière de comprendre comment les jeunes utilisent Tumblr aujourd’hui? Est-ce un réseau de communications qui vont et viennent, comme des emails, ou plutôt un genre de journal intime ouvert au public? Peut-être la réaction de Green à tout ce bouillonnant bazar est-elle raisonnable, mais je ne peux pas m’empêcher de penser que, sur ce coup-là, il a oublié d’être génial.

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