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Il faut réformer l’Eurogroupe (la crise grecque en est la preuve)

Aller plus haut | Ervins Strauhmanis via Flickr CC License by

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L’Europe est confrontée à des remises en question fondamentales révélées par la crise grecque et plus complexes encore que la crise elle-même.

La réouverture des banques grecques, lundi 20 juillet, après trois semaines de fermeture, est un symbole: une page a été tournée dans la crise grecque, même si les retraits restent limités à 420 euros par semaine et si le contrôle des capitaux a été maintenu. Mais le lien n’a pas été rompu entre les banques du pays et la BCE, qui a relevé le plafond de ses prêts d’urgence à ces établissements, matérialisant le maintien de la Grèce dans la Zone euro. La réouverture des banques a donc marqué la fin du psychodrame européen sur le Grexit. Mais tout reste à construire pour que la place d’Athènes à la table de l’union monétaire soit confortée.

Une partie de la solution dépend des Grecs eux-mêmes pour mettre en œuvre les réformes promises par les précédents gouvernements et qui n’ont pas été engagées. C’est la tâche qui attend le chef du gouvernement Alexis Tsipras: tout en mettant fin aux détournements qui entravaient le recouvrement des impôts et taxes, il va devoir restaurer la confiance à l’intérieur du pays. Car les Grecs eux-mêmes ont sorti 40 milliards des banques grecques en six mois pour protéger leurs économies. Il est impératif, pour que la Grèce se redresse, qu’ils ne persistent pas dans cette démarche et renoncent à l’évasion des capitaux lorsque le contrôle aura été assoupli. Les quelque 25 milliards d’euros de recapitalisation dont doivent bénéficier les banques grecques devraient contribuer à restaurer la confiance.

Une autre partie de la solution ne concerne pas les Grecs, mais leurs créanciers. Car ce n’est pas la moindre victoire d’Alexis Tsipras d’avoir fait reconnaître que la dette doit être allégée –ce qui constituait sa revendication principale. Or, Christine Lagarde, au Fonds monétaire international, et Mario Draghi, à la Banque centrale européenne, ont rejoint publiquement les positions de nombreux économistes –dont des prix Nobel comme Jean Tirole et des personnalités comme Dominique Strauss-Kahn– en faveur d’un allègement, au nom du caractère insoutenable à long terme d’une dette qui devrait passer de 175% du PIB à quelque 200% dans deux ans. À coup sûr, le problème grec se reposerait.

Mais il n’existe pas d’unanimité en Europe sur le sujet, l’Allemagne continuant de se déclarer hostile à tout effacement et ne semblant disposer qu’à étaler le remboursement. Quoi qu’il en soit, cet aspect du problème n’est plus de la compétence de la seule Grèce mais de l’Europe tout entière et de l’ensemble de ses créanciers. Et, sous la pression de ce feu nourri en faveur d’un allègement, une solution va devoir émerger.

Contre le doute, rétablir la solidarité

Les conséquences de la crise grecque ne sont pas seulement financières. Celle-ci a révélé des carences béantes dans la gouvernance, qu’il faudra bien corriger. François Hollande n’a pas été long à les souligner, réclamant un gouvernement de la Zone euro. Car le fonctionnement actuel de l’Eurogroupe, créé en 1997 et dont la nature demeure aujourd’hui informelle bien que le Traité sur le fonctionnement de l’Union de 2009 reconnaisse son existence, a montré ses limites. L’Eurogroupe n’a pas de pouvoir de décision formel et ne dispose pas de moyens propres.

Bien qu’il comprenne les représentants des dix-neuf membres de la Zone euro, on a vu à l’occasion de la crise grecque que l’Allemagne et la France étaient quasiment les seules puissances à la manœuvre, nouant avec les uns et les autres des alliances de circonstance de façon fort peu transparente avec des objectifs qui s’affranchissaient de procédures claires au gré de l’évolution des négociations. Insupportable…

L’Eurogroupe informel a atteint ses limites

Certes, la partie grecque déclencha elle-même des rebondissements qui contribuèrent à la dramatisation des débats. Mais si la gouvernance de l’Eurogroupe avait été mieux établie, les négociations auraient pu être mieux cadrées. Et surtout, les erreurs qui ont été à l’origine de la crise grecque –comme des sauvetages financiers insuffisamment organisés– auraient pu être évitées ou au moins anticipées.

«On a transformé un petit problème en un énorme problème. Si on avait fait preuve de bonne volonté dans un contexte de solidarité qui prévalait autrefois, tout aurait été plus facile. La confiance qui doit être à la base des relations entre les pays européens a été anéantie», a déclaré l’ancien président de la Commission européenne Romano Prodi. L’Eurogroupe informel a atteint ses limites.

Dans le cas présent, un pays dont le PIB représente 2% de celui de l’Union a menacé l’existence de la monnaie européenne en frôlant la faillite et en risquant l’exclusion de la Zone euro. Que serait-il advenu en cas de Grexit ? Pour la monnaie d’une part, mais également pour l’avenir politique de l’Union? Toutes les hypothèses ont circulé, sans réponse réellement tangible.

C’est logique: on ne construit pas une Union solidaire en recourant à l’exclusion en cas de problème. Un Grexit aurait fragilisé le projet européen, apportant de l’eau au moulin des adversaires de l’Union. Mais l’éventualité même d’une exclusion, non prévue par les traités, est un poison pour ce projet: une Union ne peut se consolider sur le doute. Autant d’éléments qui plaident en faveur d’une réorganisation de l’Eurogroupe. Une gouvernance digne de ce nom ne doit pas laisser passer des manquements tels que la Grèce en révéla. Elle ne doit pas non plus varier au gré des négociations et des acteurs.

Avant-garde contre moteur franco-allemand

Ramenant le débat au niveau des luttes partisanes, l’opposition en France considère que les difficultés de l’Eurogroupe dans la crise grecque tiennent surtout à «une crise de leadership du moteur franco-allemand», à cause d’une politique française que l’Allemagne ne comprendrait plus. Et pour relancer l’Eurogroupe, il conviendrait donc de consolider l’axe franco-allemand, insiste Nicolas Sarkozy. 

On ne construit pas une Union solidaire en recourant à l’exclusion en cas de problème

Mais on a vu, à l’occasion de cette crise, des opinions publiques contester la suprématie allemande et refuser de se plier à des conditions imposées par un seul des dix-neuf membres de la Zone euro, en l’occurrence l’Allemagne. En réalité, hormis la France, qui voulait éviter une sortie de la Grèce, d’autres membres étaient derrière l’Allemagne, hostiles à céder aux revendications grecques. La Finlande était dans cette position ainsi que la Slovénie, mais aussi l’Espagne et le Portugal, qui se prirent en charge pour régler leurs propres crises. Malgré tout, il ne fut question que de l’Allemagne, compte tenu de sa puissance financière. Et donc de son rôle dans le traitement d’une telle crise.

Sans une réorganisation pour que la puissance allemande ne semble pas tout contrôler et tout décider dans la Zone euro, c’est l’équilibre même au sein de la zone qui est menacé. Car la démocratie en Europe implique que le pouvoir dans la Zone euro ne soit pas accaparé par un ou deux de ses membres. Les autres ne sont pas prêts à prêter allégeance, même s’il est évident que, représentant à elle seule 21% du PIB de l’Union, l’Allemagne est la pièce maîtresse de l’économie européenne, et le pilote du moteur franco-allemand (qui représente pour sa part 35% du PIB européen).

Les obstacles pour bâtir une nouvelle gouvernance sont nombreux. D’abord parce que les pays de l’Union européenne qui ne font pas partie de la Zone euro mais qui participent aux réunions des ministres de l’Économie et des Finances de l’Union, emmenés par la Grande-Bretagne, se sont toujours opposés à la création d’un pôle de décision auquel ils ne participeraient pas.

Ensuite, la constitution d’un noyau dur («l’avant-garde», selon l’expression de François Hollande) comprenant les pays fondateurs de l’Union européenne (Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas) se heurterait au veto des autres membres qui ont maintenant voix au chapitre.

La démocratie en Europe implique que le pouvoir dans la Zone euro ne soit pas accaparé par un ou deux de ses membres

Ce projet d’une «Europe à deux vitesses» a déjà maintes fois été évoqué, par exemple par Emmanuel Macron, ministre français de l’Économie, au printemps dernier… vingt-cinq ans après que Jacques Delors eut lui-même avancé cette hypothèse. Il y a d’ailleurs des précédents: la création de l’euro est elle-même une «coordination renforcée» d’un certain nombre de membres qui partagent une monnaie que d’autres membres de l’Union européenne n’ont pas adoptée.

Pur aller plus loin dans ce genre de coordination, il faudrait avancer vers une plus grande intégration budgétaire des membres, ce qui supposerait de progresser vers plus d’harmonisation, aussi bien fiscale que sociale, condition nécessaire à une plus grande intégration économique. Mais l’Allemagne d’Angela Merkel ne semble pas prête à aller dans cette direction à cause du manque de rigueur budgétaire affiché par un partenaire comme… la France.  Et il n’est pas certain que d’autres membres soient disposés à céder des pans de souveraineté en faveur d’un Eurogroupe plus puissant et plus structuré.

C’est pourtant aujourd’hui une étape nécessaire à franchir pour consolider l’Europe. Celle-ci, dit-on, est toujours sortie renforcée des crises qu’elle a traversées. La solution sera d’autant plus difficile à trouver que l’édifice n’aurait jamais dû être déstabilisé par le problème grec. Qui aura, en l’occurrence, servi de révélateur.

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