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Pourquoi n'a-t-on presque pas de femmes rabbins en France?

Des femmes juives allument les bougies du Shabbat à Budapest le 30 novembre 2012. REUTERS/Bernadett Szabo

Des femmes juives allument les bougies du Shabbat à Budapest le 30 novembre 2012. REUTERS/Bernadett Szabo

Aux Etats-Unis, elles sont nombreuses, y compris chez les orthodoxes. Mais de manière générale, la façon dont la religion juive est pratiquée en France, encadrée par le consistoire, la tient enfermée dans un certain immobilisme. Loin des extrémismes, loin aussi du progressisme.

Alors qu’en France le Consistoire –organisation mise en en place par Napoléon et chargée d'administrer le culte de la religion juive en France– rassemble la majorité des Juifs au sein d’institutions communautaires qui tendent à homogénéiser leur pratique extérieure, le monde anglo-saxon, les Etats-Unis en particulier, connaît une organisation complètement différente. 

Aux Etats-Unis, le judaïsme se répartit en courants institutionnalisés, chacun étant censé exprimer une nuance du judaïsme contemporain. Chez nous, des Juifs dont le niveau de pratique est par ailleurs fort bas se retrouvent dans des synagogues orthodoxes parce que le Consistoire a opté, tardivement mais sûrement, pour l’orthodoxie, et qu’il existe peu de synagogues non consistoriales et libérales à la fois, alors qu’aux Etats-Unis, ces mêmes Juifs trouveraient plus facilement chaussure à leur pied: le résultat est que, du fait d’une plus grande homogénéité institutionnelle, les communautés sont, elles, potentiellement bien plus hétérogènes en France qu’en Amérique.

Du judaïsme orthodoxe au «jewish Yoga»

Dans une ville comme New York où le nombre de synagogues de tendances diverses étonne toujours les nouveaux venus, le résultat est exactement l’inverse:

  • les communautés «ultra-orthodoxes», elles-mêmes très diverses et parfois hostiles les unes aux autres, cultivent un mode de vie uniformément centré sur l’étude et la prière, parlent surtout le yiddish, rejettent le sionisme
  • les communautés «Modern Orthodox» regroupent des Juifs tous autant attachés à la pratique orthodoxe et à la vie moderne… ainsi qu’au sionisme, ce qui contribue aussi à les distinguer des ultra-orthodoxes
  • les synagogues «Reform» sont fréquentées par des Juifs très libéraux, et politiquement et religieusement
  • les synagogues «Conservative», (courant autrement et plus proprement appelé «Massorti», traditionaliste), les plus nombreuses, regroupent des Juifs tenant aux traditions et au progrès conjointement, le plus souvent progressistes aussi sur le plan politique. 

Ces courants se ramifient presque à l’infini mais cela, loin de s’y opposer, renforce l’homogénéité de chaque communauté: telle synagogue «Conservative» est constituée de membres voulant l’égalité cultuelle entre hommes et femmes mais pour le reste aussi pratiquants que des orthodoxes, telle autre est ouvertement gay friendly et moins stricte quant au rite, telle synagogue orthodoxe se veut plus progressiste et égalitaire quoique ses membres restent très exigeants en matière de Halakha (ensemble des prescriptions et traditions qui constituent la Loi juive), telle autre est plus à droite, telle autre un peu moins, mais les différences entre membres sont à chaque fois minimes.

A ces courants bien installés s’ajoutent des communautés ou congrégations «à part», «Judaism for body and spirit», Jewish Buddhism, Jewish Yoga, néo-hassidisme et autres nuances de la nébuleuse «Renewal», proche de la Réforme juive pour ce qui concerne l’ouverture sur le monde, le rapport à la Halakha ou les questions d’égalité, mais tenant de l’orthodoxie la plus traditionnelle pour son mysticisme parfois débridé. 

Aux Etats-Unis, la religion est autant affaire d’engagement que d’habitude

«On trouve çà et là dans la société américaine», écrivait Tocqueville, «des âmes toutes remplies d’un spiritualisme exalté et presque farouche, qu’on ne rencontre guère en Europe»: cela est vrai des Juifs comme des autres, et de même, cette profusion de courants, de tendances, de communautés correspondant pour ainsi dire à chaque micro-nuance du judaïsme, ne fait que reproduire ce qui se passe ailleurs dans le pays, chez les protestants par exemple. L’Upper West Side de Manhattan compte peut-être une quarantaine de synagogues non seulement parce qu’il s’y trouve beaucoup de Juifs mais aussi, tout simplement, pour la même raison qu'un peu plus au au nord, à Harlem, chaque pâté de maison a son église ou son temple: aux Etats-Unis, la religion est autant affaire d’engagement que d’habitude.

La question de la place des femmes

C’est dans ce contexte que doivent se comprendre quelques récents événements. Jusqu’à présent, l’une des dernières différences entre les franges les plus progressistes de l’orthodoxie américaine et le rabbinat massorti (encore plus libéral et plutôt à cheval sur la promotion des femmes et l'égalité), était l’ordination de femmes rabbins. 

Lors de l'ordination d'une femme rabbin, Alina Treiger, à Berlin, le 4 novembre 2010. REUTERS/Odd Andersen

 

 

 

Le courant massorti la pratique depuis bien longtemps tandis que les «orthodoxes modernes» y étaient restés aussi rétifs que les branches les plus ultras. Mais des changements récents, parmi lesquels, sans doute, l’influence d'un certain libéralisme new-yorkais ou israélien, ont conduit à la création de nouvelles institutions, à l’émergence, surtout, de nouveaux questionnements au sein de la branche conservatrice de ces libéraux. 

La place des femmes en fait partie. Ainsi, ce qui aurait semblé une absurdité il y a dix ans est aujourd’hui une réalité de mieux en mieux admise: aux Etats-Unis, il y a des femmes rabbins, non seulement réformées, non seulement dans le courant massorti, mais bel et bien orthodoxes. Modern Orthodox, certes, je ne parle pas des hassidim de Williamsburg ou de Boro Park. Néanmoins, c’est un fait, un fait qui eût naguère semblé un oxymore, une contradiction dans les termes: il y a des rabbines orthodoxes, il y a même désormais une école talmudique, Yeshivat Maharat, qui les forme, et une première cérémonie d’ordination conjointe de plusieurs femmes eut lieu en juin dernier, dans les locaux du plus prestigieux lycée juif orthodoxe de New York. Cela faisant suite à la toute première ordination féminine au sein d’une communauté orthodoxe, celle de la «Rabba» Sara Hurwitz, «dean» de Yeshivat Maharat depuis sa fondation en 2009. A l’époque, les ultra-orthodoxes comme la Modern Orthodoxy «mainstream» avaient dénoncé cette innovation. Aujourd’hui, cette dernière semble s’y faire, au moins à petits pas.

Au rebours de ces bouleversements institutionnels, il y a le repli de l’ultra-orthodoxie, une rigidification qui se fait sentir depuis quelques années, de l’interdiction faite récemment aux femmes hassidiques de Belz, à Londres, de conduire, à la disparition organisée du visage féminin dans la presse ultra-orthodoxe aux Etats-Unis et en Israël –avec un épisode particulièrement retentissant à la suite de la manifestation du 11 janvier, dont les images avaient été diffusées dans le principal organe de l’ultra-orthodoxie israélienne sans les visages des femmes chefs d’Etat. En passant par la remise en question du rite de la bat-mitsvah en France ou, tout simplement, par un nouveau rapport à la pudeur ou à la séparation des sexes: s’il s’agit là de principes incontestables du judaïsme traditionnel, ils ont pris ces dernières années une ampleur sans précédent dans certains milieux.

Le très faible progressisme français

Ces deux phénomènes opposés trouvent quelques échos en France. Il y a en effet la remise en cause de pratiques bien implantées pourtant ailleurs dans la société juive (on n'imaginerait pas de lycée Modern Orthodox à New York où les filles n'apprendraient pas le Talmud avec les garçons ou ne feraient pas leur bat-mitsvah) et en même temps, sans parler de la présence du judaïsme libéral –qui ressemble d’ailleurs davantage au courant Conservative, massorti, américain, qu’au judaïsme réformé –, le judaïsme consistorial est traversé lui-même de tendances nouvelles: des offices féminins sont créés, des cours de Talmud pour femmes voient le jour. Il ne s’agit cependant pas d’aller jusqu’à l’innovation halakhique que l’on voit aux Etats-Unis: les Juifs traditionnalistes français étant moins soucieux de se confronter avec les textes et les possibilités qu’ils offrent, et bien plus de respecter un certain décorum auquel ils sont habitués et dont ils croient ne pas devoir changer.

C’est peut-être l’un des effets de la laïcité à la française, qui a fait séparer la sphère de l’engagement et de la réflexion de celle des traditions

C’est ainsi que des gens point forcément conservateurs politiquement parlant jugent essentiel que les hommes et les femmes soient séparés à la synagogue, que les femmes restent en haut sans pouvoir prendre part à l’office, que le rabbin soit un homme etc. etc., parce que la synagogue n’est pas pour eux un lieu d’engagement: c’est peut-être l’un des effets de la laïcité à la française, qui a fait séparer la sphère de l’engagement et de la réflexion, de celle des rites et des traditions. 

D’autant que moins l’on est religieux, et c’est historiquement le cas en France, moins l’on considèrera la Halakha comme une loi, et davantage comme une tradition ou un folklore auquel il ne faudrait pas trop toucher: question de charme peut-être… 

Pourtant les choses changent, même dans notre pays. Le courant libéral, grâce au travail remarquable de la rabbine Delphine Horvilleur, est passé d'une position de simple rejet de la pratique consistoriale ou de la rigidité traditionelle à celle d'un véritable engagement, autour notamment de la revue Tenoua. Des femmes, même orthodoxes, s'intéressent au travail de madame Horvilleur et de plus en plus de gens lui accordent désormais son titre de rabbin sans rechigner. 

Au sein de l'orthodoxie, Liliane Vana a la réputation de terroriser les mâles à barbe du Consistoire par sa connaissance du Talmud et de la Halakha. Dans un autre registre, la récente élection de Haïm Korsia au poste de Grand Rabbin de France a fait reprendre espoir à de nombreux Juifs, religieux ou non, membres ou non de l'organisation napoléonienne. Pour finir, le courant massorti s'enracine. 

Lui qui se distingue par une certaine exigence halakhique qui le rapproche de la Modern Orthodoxy, mais aussi par son insistance sur la méthode académique et un franc libéralisme social et politique a longtemps été inaudible en France. Les communautés du rabbin Krygier et du rabbin Dalsace, massortis, attirent pourtant désormais d'anciens orthodoxes ou consistoriaux en quête de progrès, ainsi que des libéraux peut-être un peu plus attachés aux traditions et intéressés par cet exotisme anglo-saxon. Ce qui offre à certains un moyen terme comparable à ce que permet l'institution du JTS aux Etats-Unis: respect des traditions, connaissance des textes et choix de la modernité autant qu'il est possible.  

Rabbinat contre peuple juif

L’essentiel ne se joue cependant peut-être pas dans les institutions du judaïsme, que ce soit en France, en Amérique ou en Israël. Même en ce qui concerne la montée de l’extrémisme et du puritanisme. A côté des prescriptions rabbiniques sur la pudeur ou de l’émergence d’un judaïsme orthodoxe ouvert, des phénomènes d’empowerment féminin – et pas seulement –donneront peut-être dans les années à venir un nouveau visage au judaïsme. 

Plusieurs historiens, penseurs ou écrivains ont insisté sur l’existence d’une espèce de lutte, d’âge en âge, entre le rabbinat et les élans profonds du peuple juif. L'historien et philosophe Gershom Scholem a vu dans cette contre-histoire l’une des clés de la mystique juive; le romancier Isaac Bashevis Singer, lauréat du Nobel de littérature, raconte dans ses nouvelles la persistance des hérésies et des vieux mythes au creux du judaïsme normatif ashkénaze. Plus récemment l’historien du judaïsme américain David Biale a montré dans son magistral Eros juif, que la sexualité avait été un tel enjeu de luttes et de tensions, et ce, non seulement à l’époque moderne mais encore depuis l’époque talmudique au moins. 

Aujourd’hui, il existe une tentation de se réapproprier la Loi sans en référer au rabbinat, que ce soit dans une direction progressiste ou rétrograde: il faut le comprendre dans cette dialectique plus large et plus ancienne.

L’une des lois fondamentales du judaïsme en matière sexuelle concerne l’abstinence au moment des règles et pendant quelques jours après, suivie d’une purification dans un mikveh, ou bain rituel, au terme de laquelle les rapports sexuels sont à nouveau permis. Il s’agit des lois de la niddah. Beaucoup de choses ont été écrites à la fois sur leur caractère intrusif quant à la vie et au corps des femmes, et sur la manière dont les femmes qui s’y soumettent, depuis les temps les plus reculés, ont pu s’en servir aussi pour se réapproprier leur corps. 

Or en 2004, le premier mikveh officiellement autogéré, indépendant de toute autorité rabbinique, de toute institution masculine, admettant femmes mariées comme célibataires (ce qui implique de permettre officiellement, de facto, les rapports sexuels hors mariage…à condition que les lois de la niddah soient respectées), a ouvert –aux Etats-Unis et non en France ou en Israël, ce qui ne surprendra personne, à côté de Boston plus précisément, dans le Massachusetts. Son nom, Mayyim Hayyim «eaux vivantes», signe le choix d’un judaïsme où le rapport à soi, au corps, aux racines spirituelles, l’emporterait sur l’allégeance institutionnelle– tout en conservant des rites dont le sens serait désormais à réinventer. Là où l’on insistait sur l’impureté ou le péché, des femmes mettent désormais l’accent sur la vie, la connaissance et l’appropriation de leur sexualité, dans un cadre religieux mais non nécessairement rabbinique, ce cadre étant pour elles un chemin existentiel plutôt qu’une coercition culpabilisante. Autant dire que pour l’orthodoxie, c’est là une menace bien plus grande que ne le fut celle du judaïsme réformé au XIXe siècle, ou même l’ordination de femmes rabbins, orthodoxes ou non.

A côté d’un phénomène comme celui-là, ironie des temps, on assiste à la montée d’une autre forme d’empowerment, plus bizarre et nettement moins sympathique. En Israël, des femmes juives, quelques centaines, ont décidé de se voiler intégralement de noir, sur le modèle des femmes salafistes. Même leurs yeux sont invisibles. Cette pratique est une bien plus grande innovation que celle du mikveh alternatif: après tout, nombre de femmes ont dû s’immerger ainsi dans les siècles passés, quand le voile intégral, lui, n’a jamais eu de place dans la vie juive. 

Pourtant, la rigueur contre soi n’est pas une nouveauté: le traité Niddah du Talmud rapporte qu’en ce qui concerne la menstruation, certaines habitudes plus sévères ont été imposées par les femmes elles-mêmes. Et sans parler des femmes seulement, des courants extrémistes ou ascétiques ont toujours existé, comme celui des fameux esséniens de l’époque romaine. Le rabbinat s’y est montré généralement hostile, et on ne trouve pas tellement de traces dans le Talmud de croyances ou de pratiques extrêmes, si ce n’est pour les désavouer. Parfois cependant, des pratiques plus strictes sont rapportées, admises et même adoptées; il est d’ailleurs souvent difficile de savoir ce qui est l’œuvre des rabbins et ce qui relève de coutumes populaires en matière de rigueur rituelle.

Alors, qu’en sera-t-il pour aujourd’hui? Un endroit comme Mayyim Hayyim est par essence peu susceptible d’être ramené dans le giron rabbinique: s’il continue à exister, et si d’autres bains rituels alternatifs voient le jour, on verra l’émergence d’un judaïsme attaché à la Loi et aux traditions mais éloigné des institutions, davantage enraciné dans la spontanéité de la pratique communautaire. Ce qui peut conduire à une forme de pression sur le rabbinat pour aller lui-même vers plus d’ouverture et d’égalité : les Sara Hurwitz seront certainement plus nombreuses et plus largement acceptées. Restent les pratiques extrêmes comme le voile de Mea Shearim: augmenteront-elles? Seront-elles désavouées par un rabbinat dépassé sur sa droite, ou «rabbinisées» et admises, pour le pire, dans le sein de l’orthodoxie mainstream? Il est en tout cas certain que l’on assiste de façon dramatique à la confrontation de deux élans opposés, l’aspiration profonde et spontanée du peuple d’une part, qu’elle soit désir de liberté ou d’ascétisme, le sérieux rabbinique d’autre part. Comptons sur cette confrontation, qui peut se lire à travers toute l’histoire juive, pour nous enfanter de nouvelles surprises.

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